Il y a une dizaine de jours, la ministre déléguée chargée de la communauté marocaine résidant à l’étranger, Mme Nouzha Chekrouni à dit [i] : ’’ Le Maroc entend développer une stratégie économique envers les Marocains résidant à l’étranger (MRE) pour les encourager à investir dans le Royaume’’.

Il faut le reconnaître, c’est une déclaration gracieuse, honorable et respectable qui mérite d’être applaudie. Mais là où le bas blesse c’est qu’il n’y a aucune originalité dans cette déclaration, ce n’est pas la première, c’est la nième déclaration d’intention et, sans aucun doute il y en aura d’autres. Depuis longtemps, on nous a tellement submergés de ces merveilleuses déclarations que nous nous sommes noyés dans une mare pleine de projet d’intentions sans jamais voir ne fût ce qu’une seule petite réalisation concrète.

Une première question s’impose : »Pourquoi Mme Nouzha Chekrouni a attendu quarante ans pour nous affirmer qu’aujourd’hui le Maroc entend développer une stratégie économique envers les Marocains résidant à l’étranger ? . »

Ce qui m’amène à poser une seconde question à Madame la ministre déléguée : »Va-t-on attendre encore quarante ans pour la conception et quarante ans pour la réalisation de cette stratégie ? . »

Les MRE (comme on se plait à nous appeler) ou plutôt les citoyens d’origine marocaine n’ont pas attendu quarante ans et non pas attendu la déclaration de quiconque que ce soit pour investir dans leur pays. Depuis les années soixante, sans experts économiques, sans spécialistes, sans centres régionaux ils ont investi leurs économies dans le logement, dans l’agriculture, dans l’horéca et dans les PME. Sans aucune aide, sans aucun accompagnement, ils ont dû souvent lutter à contre-courant avec acharnement contre une administration hostile, rancunière et haineuse, contre un Makhzen omniprésent, méfiant et malveillant. Dans toutes leurs démarches, administratives et autres, ils n’ont rencontré que mépris et résistance de la part des responsables et partout de la corruption qui a découragé pas mal de citoyens.

Le parcours du combattant est parsemé d’embûches, de graves lacunes et d’innombrables mauvaises surprises. Il faut être téméraire et aventurier, il faut avoir de l’audace et de la ténacité, il faut savoir traiter avec les loups et les filous, il faut savoir négocier avec les chacals et les escrocs, il faut savoir éviter les mille et un pièges et guet-apens, il faut posséder un savoir-faire à toute épreuve et une détermination de fer, afin de pouvoir investir au Maroc. Ce qui malheureusement n’est pas à la portée de tout le monde. Il y a eu quelques réussites certes mais beaucoup de déceptions et d’échecs.

Le Maroc, pays encore en voie de développement a beaucoup d’atouts non exploités et dont il a actuellementen tellement besoin, à l’intérieur comme à l’extérieur. Seulement, pour pouvoir jouer le moteur et la locomotive à partir de l’Europe, pour drainer capitaux et technologies nouvelles, la communauté d’origine marocaine doit être reconnue en tant que partenaire à part entière sûr et permanent. Auparavant il y a des barrières qu’il faut abattre, les mentalités, les clichés et les arrières pensées qu’il faut radicalement corriger. Il est grand temps que les autorités marocaines fassent le nécessaire pour mettre fin au discours qui nous traite encore de migrants, soulève encore la problématique de la migration et promet de prendre des initiatives en faveur des MRE. Nous ne sommes plus des migrants, ni des migrants à problèmes et nous ne voulons plus de faveurs mais tout simplement des droits inaliénables.

Une chose est certaine, notre communauté est prête à inciter les entrepreneurs marocains établis en Europe à investir et à participer au processus du développement du Maroc mais à des conditions. Les membres de notre communauté, l’ont démontré plusieurs fois, sont des philanthropes, des mécènes et des donateurs généreux dans le cadre de la solidarité comme ce fût le cas dernièrement lors du tremblement de terre à Alhoceima. Mais dans le domaine économique les citoyens d’origine marocaine ne sont pas prêts à dilapider leurs économies, il faut des garanties juridiques claires et nettes, écrites noir sur blanc par des lois et des réglementations pouvant assurer leur investissement.

Autrement dit, aucune initiative n’aura notre approbation et aucune stratégie n’aura notre consentement sans une large concertation avec les associations démocratiques et les organismes spécialisés des citoyens d’origine marocaine. Notre communauté en Europe, est devenue méfiante, craintive et préventive. Et, de par sa mauvaise expérience durant les quatre dernières décennies, elle ne donnera pas son aval sans garantie et ne donnera pas son cautionnement sans avoir participé activement aux différents étapes de cette stratégie ou autre et aux différents niveaux de décision.

Si les conditions sont favorables, notre communauté sera prête à s’investir et fera tout son possible pour impliquer la société civile belge, les syndicats, les associations des droits de l’homme, les associations de jeunesse et de femmes, les ONG, les cadres, les ingénieurs et scientifiques, le patronat, les banques, les universités et les différents parlements et gouvernements belges, à investir dans le développement du Maroc et à accélérer le processus de transfert du know how et de la technologie.

Pour conclure je peux affirmer, aujourd’hui plus que jamais, la communauté marocaine en Europe, aspire à jouer un rôle déterminant entre les deux rives dans le domaine économique et dans la coopération d’aide au développement. Un développement durable et humain visant aussi l’intérêt des populations défavorisées et en étroite collaboration avec la société civile marocaine. Enfin, vu la situation internationale actuelle, vu les moyens sophistiqués de communication, il ne peut plus y avoir de développement quel qu’il soit sans une justice sociale et sans le respect des principes fondamentaux des droits de l’homme, non seulement civils et politiques mais aussi économiques, sociaux et culturels.

[i] Allocution lue en son nom par son conseiller, lors de la séance d’ouverture du forum organisé à l’Université Al Akhawayn d’Ifrane sous le thème « PME-PMI: co-développement innovation ».

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 13 juin 2004

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