Osons la question : à quoi peut bien servir une librairie aujourd’hui ? A priori, à rien. Vous êtes pris d’une envie de livre ? Un simple clic sur Internet peut la satisfaire : sous 24 heures, il est dans votre boîte aux lettres. 

Mieux, vous pouvez l’avoir immédiatement en version numérique. Mieux encore, étendu dans votre canapé vous pouvez demander à votre assistant personnel – Alexa, Watson ou Siri… – de se charger de l’achat. Mieux encore, il peut vous conseiller votre prochaine lecture. Mieux encore, la machine peut même vous en faire la lecture…

La bibliothèque de la planète entière au bout de votre doigt ou à portée de voix. Sans bouger de votre canapé. Le rêve… Sauf que ce rêve ce n’est pas le vôtre. C’est celui de Jeff Bezos.

Et c’est un leurre. Ce choix infini n’est qu’un mirage. En réalité, depuis notre canapé, armé de notre ordinateur, l’espace se rétrécit toujours plus. L’algorithme de la machine se met au diapason de ce que nous avons appelé ailleurs notre «algorithme intérieur», cette force paresseuse qui nous pousse devant un buffet aux mille et une victuailles à toujours se diriger vers les mêmes plats, dupliquer les mêmes goûts.

C’est un petit livre de 23 pages paru en Angleterre en 2014 – et pas encore traduit en France à notre connaissance - qui nous révèle à quoi peut servir une librairie dans un tel contexte.

Il s’intitule The Unknown Unknown. Il est signé Mark Forsyth. Le titre est une allusion à une citation de Donald Rumsfeld – oui, le Secrétaire de la Défense de George W. Bush himself. Embourbé qu’il était dans le scandale de la guerre en Irak et afin de justifier le bien-fondé des frappes militaires, il avait donné aux journalistes un cours improvisé d’épistémologie. Il avait partagé le savoir humain en trois grandes catégories : le «connu connu», ces choses que l’on sait que l’on sait (par exemple, je sais qu’Umberto Eco a écrit le Nom de la Rose, que Marignan a eu lieu en 1515…) ; le «connu inconnu», c’est-à-dire, les choses que l’on sait ne pas savoir (comme le fait que je sais pertinemment que j’ignore le chiffre exact de la population de la Tanzanie, ou comment on dit «merci» en japonais…); et, enfin, «l’inconnu inconnu», ces choses que nous ne savons pas ne pas savoir (et dont je ne pourrais donner aucun exemple puisque précisément j’ignore que je l’ignore)

Ce troisième continent – appelons-le la terra incognita incognita – est un continent immense. Infini même. Et contrairement à ce que l’on croit il nous demeure inaccessible via Internet. C’est le point aveugle de notre ordinateur ou de notre smartphone.

Pourtant, on vit dans l’illusion que toute la connaissance du monde nous est directement accessible par Internet. En théorie, elle l’est. Mais en réalité, c’est une autre paire de manches.

C’est tout le problème quand on évoque la sérendipité d’Internet – cette capacité à nous faire découvrir de nouvelles choses. Elle existe certes – la nier serait absurde – mais c’est une sérendipité lisse qui procède à partir de ce que nous connaissons déjà suivant le principe marabout-bout-de-ficelle-selle-de-cheval... En réalité, en surfant sur les étendues infinies du Net, nous restons malgré nous rivés à ce que nous connaissons déjà. Nous ne nous éloignons très peu des rivages connus, de notre bulle de connaissance : par confort, on piétine le «connu connu» et on parcourt le «connu inconnu». Mais «l’inconnu inconnu», on ne s’y aventure quasiment jamais. Du reste, comment chercher sur Google quelque chose dont on ignore jusqu’à l’existence?

De fait, la terra incognita incognita est une contrée où l’on accède difficilement seul. C’est justement la mission du libraire de nous ouvrir sur ce troisième continent : un saut dans l’inconnu inconnu par les livres dont on ne soupçonnait même pas qu’ils existaient. Vers des promesses insoupçonnées de plaisirs de lectures. Et c’est la définition même de la bonne librairie : celle dont on repart toujours avec ce que l’on n’était pas venu chercher.

Plus que jamais à l’heure où les algorithmes nous confinent dans nos propres choix, où l’on a tendance à dupliquer nos propres goûts, on a besoin de libraires qui nous fassent sortir de notre bulle culturelle. Entrer dans une librairie c’est sortir de notre bulle culturelle.

Autrement plus sophistiqué que le stupide algorithme d’Amazon – qui se contente de suivre notre parcours et d’acoquiner les livres qui ont été achetés ou regardés ensemble par ses clients – l’algorithme du libraire est un sésame qui nous ouvre à notre propre désir, celui que nous ignorons encore. Pas un désir dont on aurait par avance coché les cases – comme sur un site de dating ou une commande en ligne – mais un désir inédit, c’est-à-dire un désir inconnu inconnu.

Une mission d’exploration du désir qui est prenante, car elle demande de s’immerger dans la pléthore de la production éditoriale pour y déceler les pépites.

Une mission courageuse aussi qui implique de sortir du confort des recommandations balisées.

Une mission indispensable enfin pour la diversité de la culture. Car, contrairement à ce que prétendent les géants du web, ce ne sont pas eux, mais les libraires aujourd’hui qui sont les véritables garants de la « longue traîne » – de la diversité accessible promise par Internet - en la faisant vivre, en assurant à la fois la pluralité et la durée aux livres.

Mais pour qu’ils puissent mener à bien cette mission, encore faut-il qu’ils aient la possibilité d’exercer pleinement leur métier. Face à Amazon et à tous ceux qui le nourrissent… Car chaque clic sur le site de Jeff Bezos nourrit toujours un peu plus l’ogre et réduit toujours plus la diversité.

Récemment, une campagne de communication a comparé les libraires à des super-héros. Leur superpouvoir c’est celui de nous emmener vers l’inconnu inconnu… À nous de les aider à continuer à l’exercer en préférant pousser la porte de l’inconnu dans une librairie plutôt qu’en cliquant confortablement sur ce que l’on connaît déjà depuis notre canapé.

(Article paru dans le magazine Trends Tendances du 4 janvier 2018 à lire ici)
Mark Forsyth The Unknown Unknown: Bookshops and the Delight of Not Getting What You Wanted (Icon, 2014)





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