Tout est fait pour que le marocain demeure petit, qu’il s’enlise dans une routine mortifère, que jamais il ne s’élève, que jamais il ne rêve à une existence plus édifiante sinon celle du salarié monochrome, sans nuances et sans horizon autre qu’une petite retraite. 

Dès lors que l’idée vous vient de briser la carapace de la monotonie, de la non-ambition, dès lors que vous passez à l'action, que vous désirez lancer un business, acquérir un appartement, acheter une voiture, une assurance-vie, un petit lopin de terre, ouvrir un compte sur carnet, l’intermédiaire surgit. Il est conseiller, guide, moralisateur, enjôleur, omniscient, il sait tout, est partout, distille les bons plans, ouvre le grand volume de l’expérience et pose son doigt sur la page qui correspond à votre cas. Il est un hâbleur sublime, sans son entremise, ses connaissances, ses tuyaux, son réseau, vous n’êtes rien et votre désir de sortir de votre condition de lampiste sera vain. Il connaît le petit nom des conseillers communaux, du maire, du pacha, du chaouch ; du petit caïd de l’agence urbaine. Ceux qui comptent, ceux qui signent, ceux qui agréent, ceux qui tamponnent, ceux qui, loin des ors de Rabat, détiennent le vrai pouvoir, il hante les corridors miteux des « 3amala », usant ses babouches dans d’interminables va-et-vient, il fait partie des meubles, engrange les petits services rendus, les clins d’œil connivents. Consultez le dictionnaire à la recherche du mot : clientélisme, et sa photo accolée à l’explication apparaîtra comme par magie (noire).

Il sourit. Il exhibe ses chicots. Il est fier. Il s’empare de votre projet, le fait sien. Vous avez économisé quinze ans pour acheter un appartement, soit, il vous a jaugé et sait mieux que quiconque où vous et votre petite famille fonderez votre nid douillet. Il vous présentera les gens qu’il faut, dans les quartiers qu’il faut, dans les arrondissements qu’il faut, il se fera « Semsar », concierge, boy, paillasson. Il vous coulera dans les veines. Sans lui, jamais vous ne décoderez les complexités de l’administration. Au passage, il vous ruinera.

Sa fringale est nourrie par le flou volontaire des administrations, la dilution des tâches, l’éclatement hallucinant des responsabilités. Plus la lisibilité est nulle, plus des intermédiaires essaiment. C’est une race qui pullule, prolifère. Ils dressent l’oreille dès lors qu’un pigeon foule le sol d’une wilaya ou d’une mouqata’a. Odorat affuté, ils reniflent le citoyen naïf, frétillant, le bleu idéaliste qui croit se présenter en terrain ami. Lui, c’est un simplet qui mérite d’être bouffé cru. L’intermédiaire jure ses grands Dieux de lui faciliter la vie, de le soutenir, de le mener à bon port, mais sème ce faisant les ronces de l’arnaque sur son chemin.

Vous pensez lancer une petite affaire ; très bien, il s’occupera du certificat négatif, des autorisations, vous mènera vers les administrations qu’il faut, il possède une connaissance qui fera l'intermédiaire bis avec untel qui connaît quelqu'un lequel appelle un quatrième impétrant. Mais il faudra saupoudrer cette smala de quelques billets. Oh pas grand-chose ! Seulement, le pas grand-chose s’accumule, grossit et, au moment où votre besace se vide, l’intermédiaire, soudain, cale, il bloque, le pacha ne répond plus au téléphone, le juge a cassé sa pipe, le chaouch a une…migraine, l’intermédiaire se dissout dans l’air. La chaîne du dépouillement a serpenté sur la crête de votre faillite..

Au final, votre petit capital amassé au prix d’interminables privations se retrouve gentiment niché dans les poches véreuses des middle-man. Vos rêves d’ascension sociale se sont fracassés sur le récif de la cupidité du tiers. Il ne vous reste plus qu’à ramper, la queue entre les jambes, vers vos huit heure-midi/deux heures-six heures, penaud, honteux, vous jurant que l’on ne vous y reprendra plus. L’intermédiaire s’est gobergé de commissions, sa nuée de sous-intermédiaires a siphonné son du et l'entrepreneur maudit le jour où l'idée de créer des richesses lui a effleuré l’esprit. Le petit salarié aspirant-propriétaire de quelques mètres carrés à léguer à ses ayants droit se regarde dans le miroir et aperçoit un locataire à vie. Et, tandis que vous ruminez votre échec, les intermédiaires, repus, rotant les effluves de vos ressources partis en fumée, tels une meute de hyènes s’en sont déjà allé plonger leurs crocs dans les flancs d'un autre buffle bien plus en chair que vous, avant de passer à un autre et un autre, et puis un autre... au point où le Marocain est réduit la paralysie, à l’amour fou de la médiane, du moyen, du salariat pénard, de la traite, de Lydec, du loyer et du privé scolaire et médical. Même Dieu a des intermédiaires à barbe drue qui s’insinuent dans la foi intime, dans les tréfonds de l’âme pour dicter sa conduite à la conscience, veiller qu’elle demeure convenable, conventionnelle, conforme à des canons par eux-mêmes fixés. Les Draculas de l’ambition, ces suceurs d’espoir prospèrent sur l’autel de l’anarchie. Leur puissance ne fait que croître. Elle se dilate, se renforce à mesure que l’esprit d’entreprise se rétracte, se rabougrit, disparaît, enterré par la gloutonnerie décomplexée de l’intermédiaire.

Ce vil intermédiaire.
Cet inamovible intermédiaire.
Cet éternel intermédiaire.

Réda Dalil


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