Dans sa rubrique d’analyse politique, le numéro 4.927 de l’hebdomadaire casablancais « La Vie Économique » daté du 5 au 11 janvier 2018, a consacré deux pages entières au dossier suivant : « Où en sont les instances de bonne gouvernance », avec en première page et au-dessus., le terme Constitution, comme pour bien mettre en relief l’importance et l’enjeu de la thématique. 

Pour faire « équilibrer », l’auteur chef du service politique de ce média, épingle dans son « décryptage » un certain nombre d’institutions de bonne gouvernance pour leur inaction, alors que d’autres ont droit à tous les compliments.

Ainsi, dès l’ouverture du dossier, le ton est donné : si « le Conseil de la Concurrence et l’IPC ont été rattrappés par l’inertie », par contre « la réputation du CNDH a dépassé les frontières, le CSERS (enseignement) est au centre d’une réforme majeure, le CCME reste très dynamique ». 

CCME...et CNDH
Arrêtons-nous au cas du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger. Le satisfecit qui lui est décerné, vise en fait à glorifier également la première phase de l’existence du CCME (décembre 2007 à mars 2011), celle où son président n’était pas encore devenu au même moment président du CNDH, dans le cadre d’un cumul de fonctions. 

Pour l’état des lieux actuels, faut-il croire les témoignages de certains membres du CCME, au fait de la réalité des choses de l’intérieur mais ayant minimisé leur propre responsabilité, qui ont critiqué publiquement dans le cadre de l’émission « Arc En Ciel » sur Radio Pluriel (Lyon) l’immobilisme du Conseil, sa mort clinique, le gel depuis longtemps de ses six groupes de « travail », ou bien faut-il donner crédit à « La Vie Économique » qui affirme à la page 34, que « le CCME ne chôme pas. Il multiplie les actions sur tous les fronts ».

Continuant sur ses louanges à la page 35, désirant toujours plaire et flatter les responsables du Conseil plutôt que de procéder à un décryptage rigoureux, l’auteur estime à propos du CCME que « le Conseil s’active sur tous les fronts, du culturel au religieux, en passant par le juridique et le social, le CCME dans sa version actuelle (période du secrétaire général avait-il précisé auparavant), fait montre d’une dynamique remarquable ». 

Par rapport à cette institution nationale, le dossier ne fait état d’aucune limite ou insuffisance, ne soulève aucun dysfonctionnement ou problème, sauf à dire : « n’empêche, le retard du gouvernement dans l’adoption d’un nouveau cadre législatif conforme à la Constitution, limite considérablement son action ». Par conséquent, la faute est à attribuer selon cette analyse au gouvernement. 

Un alibi 
Si l’énorme retard dans la présentation d’un projet de loi en la matière est manifeste, n’étant pas comblé jusqu’à présent, six années et demi après l’adoption de la Constitution, en permettant notamment la nécessaire refondation du Conseil sur des bases démocratiques, on ne voit pas en quoi le statut actuel « limite considérablement son action », dans la mesure où il renvoie à des prérogatives assez larges pour exercer sa mission consultative et sa mission prospective, avec en plus une autonomie administrative et financière. À notre sens, l’origine du problème réside dans la mauvaise gouvernance de l’institution et dans l’impunité de ses dirigeants. 

Par ailleurs, deux questions sont éludées par l’auteur. La première est celle de savoir pourquoi les responsables du CCME, qui étaient tenus par l’article 25 du dahir instituant le Conseil, de présenter avant la fin de son premier mandat de quatre ans (2007-2011) un avis consultatif sur le prochain Conseil, ne l’ont pas fait durant les deux ou trois premières années, en concertation étroite avec la société civile MRE. S’ils l’avaient fait, en tenant compte à la fois des atouts et des défis de cette période d’expérience, les enseignements tirés, moyennant des modifications tenant à la Constitutionnalisation du Conseil depuis le référendum du 1er juillet 2011, auraient servi depuis et encore plus maintenant, à la préparation du projet de loi y afférent, en application de l’article 163 de la Constitution. 

En second lieu, l’auteur de l’analyse politique ne se pose nullement la question de savoir pourquoi, pour le CNDH, le président de cette institution a réussi, à travers diverses concertations, à faire accepter par le gouvernement un projet de loi concernant cette institution qui est aujourd’hui en débat à la Chambre des Représentants, alors que le (même) président du CCME ne l’a pas fait pour ce Conseil ! 

De plus, comment se fait-il qu’avec un même président (2011 pour le Conseil National des Droits de l’Homme), « la réputation du CNDH a dépassé les frontières », alors que celle du CCME n’a même pas atteint véritablement, à notre sens, la communauté marocaine établie à l’étranger !? 

Que de complaisance ! 
Merci à « La Vie Économique » de nous ouvrir objectivement les yeux sur cette réalité du dynamisme qui nous échappe, nous qui avons toujours reconnu l’existence de certaines activités culturelles du CCME, tout en précisant que de par le dahir, ce Conseil n’est ni un acteur culturel, ni encore moins un acteur cultuel, mais il a une double fonction essentielle : consultative et prospective. Au même moment nous avons dénoncé, preuves à l’appui, le fait que les dirigeants du CCME n’assument pas leur rôle et mission : aucun avis consultatif, aucun rapport stratégique, pas de gouvernance démocratique en l’absence d’une assemblée générale annuelle depuis juin 2008, au mépris des dispositions contraignantes du dahir instituant le CCME il y’a dix ans. 

Or c’est sur l’exécution ou non de ce cahier de charges, que l’action des responsables du Conseil doit être évaluée, non sur des activités culturelles qui ont certes un intérêt général, mais ne renvoient pas aux missions fondamentales de l’institution qui reçoit, rappelons-le, une subvention étatique importante de 49 millions de dirhams par an, inscrite au budget de la Primature (dont il est indépendant bien entendu). 

Dans la bourse des valeurs, l’analyse « objective » servie par l’hebdomadaire vaut de l’or en barre pour les responsables de ce Conseil. On fait leur apologie sans qu’ils aient besoin de défendre eux -mêmes leur politique et de se soumettre au débat public contradictoire. Leur « action » est glorifiée, sans qu’ils aient besoin de la déployer sur le terrain. Les mots magiques de « dynamisme sur tous les fronts » sont largement suffisants. Mais là, une question se pose. Ces actions de « com » sont-elles vendables, achetables ou les deux à la fois et à quel prix, car dans ce type de démarche, rien n’est gratuit !? 

Faute de présentation annuelle du rapport financier en assemblée générale, on ne le saura point. Pour les responsables du Conseil, la question ne se pose même pas du moment que le Conseil jouit de l’autonomie administrative et financière. La reddition des Comptes ne les concerne pas, estiment-ils, ni même en interne, ni par rapport au Parlement, encouragés en cela par l’absence d’intervention de la Cour des Comptes pour un contrôle quelconque. 

Mettre fin à l’impunité et à la tromperie 
Jusqu’à quand cette forme d’impunité va t-elle durer, en dépit de l’avancée constitutionnelle et du discours du Trône du 30 juillet 2017 sur la nécessaire et effective reddition des comptes pour tout responsable !? Jusqu’à quand la Cour des Comptes pratiquera t-elle par rapport à l’absence d’efficacité de ce Conseil et sa mauvaise gouvernance, le deux poids deux mesures !? 

Au plan médiatique, si l’objet de cette discussion n’est nullement mineur ou anodin, jusqu’à quand continuera t-on au niveau de certains médias, à confondre « Publi-étude » ou plutôt « Publicité -Etude » complaisante, avec analyse objective et bien documentée, faisant la part des choses, en ne restant pas sourd à toutes les interventions critiques dans le débat public par rapport au CCME depuis bien longtemps, en n’escamotant rien, en ne détournant pas les regards sur les manques, les insuffisances, tout en reconnaissant bien entendu les atouts, les succès et les réalisations lorsque ces éléments existent réellement !? 

Dans le cadre d’un débat public serein, responsable, équilibré et apaisé, mais qui dit les choses, sans les taire, « La Vie Economique » acceptera t-elle d’ouvrir ses colonnes aux analyses critiques constructives d’institutions de « bonne gouvernance », comme le Conseil de la communauté marocaine à l’étranger ? 

En attendant, par rapport au CC-ME : Cesser -Mentir ! D’autant plus que ce n’est pas la première fois que la rubrique Politique nous livre une analyse du CCME avec autant de complaisance. 

Lecteur assidu de « La Vie Économique », je ne peux également en tant qu’analyste et observateur actif de la scène migratoire marocaine, rester sans réagir à ce genre de tromperie intellectuelle et politique qui porte atteinte aussi à la crédibilité de l’hebdomadaire. Comme le dit un proverbe : « on peut tromper une fois mille personnes, on ne peut tromper mille fois une personne ». On fait en sorte que ce soit ainsi. 

Le dossier migratoire marocain dans ses deux volets (immigration étrangère au Maroc et MRE), a besoin d’une mise à niveau à tous les niveaux, y compris celui des institutions nationales dédiées aux MRE pour répondre d’abord aux attentes légitimes des milieux concernés, mais aussi vue en particulier la responsabilisation du Maroc sur ce dossier au plan de l’Union Africaine (Agenda Africain sur la Migration avec comme Leader le Roi Mohammed VI) et au niveau mondial avec deux échéances à Marrakech en décembre 2018 : co-présidence marocco-allemande du Forum Mondial Migration -Développement (du 5 au 7), et la tenue, sous l’égide de l’ONU, de la Conférence d’Adoption du Pacte Mondial pour des Migrations Sûres, Ordonnées et Régulières (10 et 11 décembre 2018). 

Le rôle des médias est très important dans ce cadre, mais avec une démarche d’objectivité et d’honnêteté intellectuelle. 

Rabat, le 16 janvier 2018


Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur en migration







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