On peut très bien vivre sans la moindre espèce de culture littéraire, c'est un fait. Elle est totalement inutile pour travailler, boire, manger, respirer. 

Pourquoi d'ailleurs apprendre la langue et les manières de l'utiliser alors que des gestes et des grognements suffiraient amplement ? Pourquoi se fatiguer à étudier la grammaire et la syntaxe pour se hâter de l'oublier sur les réseaux sociaux et dans les SMS ? 

New York : les passagers lisentCela prend du temps et cela gêne les autres activités maintenant indispensables en 2017. Pourquoi poser son gadget électronique et l'éteindre, ô scandale, pour prendre un livre et le lire en prenant son temps ? 

Et pourtant, curieusement ou pas, dans notre société où plus personne ou presque ne lit vraiment ou se soucie de littérature, à l'exception de quelques milieux favorisés, cette carence culturelle engendre des complexes d'infériorité énorme. Rien de plus puissant. C'est comme une petite bille noire brillante nichée au cœur des esprits parfois embrumés des citoyens consommateurs. 

On semble découvrir cette année que non seulement les petits français sont bons derniers dans l'apprentissage de la lecture, déchiffrant les textes avec peine, en comprenant difficilement le sens secondaire. On semble découvrir que la plupart des grandes personnes dont leurs géniteurs, ne lisent plus ou se contentent d'acheter les ouvrages des « bons clients » médiatiques, ceux que l'on voit tout le temps à la télévision depuis des décennies. 

Bien entendu, ainsi qu'à chaque fois, les observateurs et les parents accusent l'Éducation Nationale et les enseignants. Il est d'usage d'ailleurs pour quelqu'un ayant raté ses études ou n'en ayant pas faites d'expliquer son échec par le désamour supposé des profs à son égard et non par sa paresse ou son inappétence au savoir. Et les institutions de décider encore cette fois des mesures volontaristes qui ne résorberont qu'une partie du problème et profiteront surtout aux familles déjà privilégiés par la formation intellectuelle du père, et, ou, de la mère. 

Ce n'est certes pas la nouvelle lubie de l'écriture inclusive qui changera les donnés du problème... 

Les professeurs ont cependant le dos large. Comment pourraient-ils s'opposer et aller contre des problématiques essentiellement sociétales ? Et aussi à une idée bien particulière de l'Éducation née du travail de Pierre Bourdieu et de ses constatations sur les « héritiers » ? Il avait raison, il existait, il existe toujours, des milieux où les parents possédaient déjà des réseaux mais aussi les clés de la réussite sociale, celle-ci passant à une époque par l'acquisition d'une culture dite « bourgeoise », des « humanités » maintenant largement méprisées. Selon lui et ceux qui le suivent, l'inné n'existe pas, le goût de l'art et de la littérature s'apprendraient par la pédagogie. Ce qui est faux. 

Si chez une personne n'existe pas déjà une certaine sensibilité on aura beau lui inculquer diverses notions, ce sera un peu comme essayer de faire rentrer une cheville de bois ronde dans un trou carré. Il y a une cruelle injustice dans la répartition de cette sensibilité aux Lettres ou à toute création. D'aucuns en sont totalement dépourvus... 

Pire encore, et selon la vieille conception héritée des bourgeois positivistes du XIXème siècle il a été décidé que pour l'enseigner les Lettres devaient avoir une utilité sociale, morale et politique, voire citoyenne pour employer ce vocable mis à toutes les sauces. On tolère qu'elle soit aussi une sorte de catharsis mais seulement ça, une sorte de psy à ciel ouvert devant tous les passants. Les livres sempiternellement proposés aux élèves traitent de tel ou tel racisme, n'en finissent plus de ressasser des évènements douloureux de l'histoire de France, en insistant bien sur le masochisme mémoriel, en ravivant toujours un peu plus la culpabilité et les blessures. Bien entendu, cette littérature de bons sentiments et de bonnes intentions, dont le style est plat, dont les personnages ne sont que des archétypes grossiers servant une démonstration idéologique et, ou politique est totalement inintéressante. 

C'est le serpent qui se mord la queue, c'est aussi de la paresse intellectuelle de la part d'éducateurs qui eux non plus de toutes façons ne lisent plus. C'est aussi cela que je trouve ahurissant dans la formation des enseignants de Lettres en particulier. A plusieurs d'entre eux, j'ai souvent demandé : 

« Et toi, qu'as-tu lu dernièrement pour toi ? ». 

Toujours on me répond en citant tel ou tel auteur que l'on pense travailler pour le programme en cours, mais jamais de livres lus par plaisir de le lire. Que ce livre soit considéré comme « classique », « moderne » ou de la littérature dite de genre encore particulièrement méprisée actuellement à moins qu'elle ne soit « citoyenne » importe peu. Mais ces enseignants paraissent ignorer le plaisir de la Lecture. Comment sauraient-ils la transmettre s'ils n'en ont pas la passion chevillée au corps ? 

Quant à votre serviteur qui écrit régulièrement des articles et autres billets, il est d'autant plus suspect car non seulement il lit, ce qui est pour moi ainsi que pour quelques uns trop rares de l'ordre de la respiration, mais en plus il rédige ces textes que tu es en train de lire peut-être en loucedé dans ton « open space » ami lecteur ? Ce qui me réjouit. J'adore que la lecture ait ce petit côté transgressif. Quand même je me borne à aligner quinze lignes pour un site officiel, on me demande comment je fais. Cela semble tellement anormal de savoir utiliser les mots, ce n'est même plus moral. 

Et comme le second degré devient incompréhensible pour la majorité, on a l'impression que lorsqu'il est utilisé l'auteur est un prétentieux qui se fiche du monde, vaniteux car manifestant son désir de sortir des rangs du troupeau béat... 

Sic Transit Gloria Mundi, Amen 



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