Dans la peau du plus grand poète arabe Al Mutanabbi, Mustapha Kharmoudi, homme de théâtre, scénariste, poète…, s’est immergé dans le Bagdad du Xème siècle aussi rebelle et glauque que féerique. Son dernier roman s’intitule « L'autre prophète » (Al Mutanabbi, poète arabe du Xè siècle).
Tant que je ne serai pas totalement noyé dans les méandres d'un empire alors en décadence (politique mais pas intellectuelle), j'essaierai de partager avec vous des anecdotes qui illustrent la vie et l’œuvre de ce poète que les Arabes considèrent comme le plus grand des poètes de tous les temps, ressasse le romancier
Sa notoriété éclipsait les autres poètes de la cour, et les puissants se disputaient ses services. Al Mutanabbi est, à ce jour, considéré comme l’un des plus grands poètes arabes de tous les temps. Il est né (915-965, Irak) dans une famille très modeste, le fils d’un porteur d’eau. Son ascension la doit aux seigneurs et princes et par le plus grand d’entre eux, l’Émir d’Alep, Ali Sayf al-Dawla. Le poète n’avait aucune tolérance pour l’hypocrisie, il ne supportait ni la médiocrité, ni les imbéciles. 

Mustapha Kharmoudi nous gratifie ici d’un chapitre de son roman sur le l’illustre poète Al Mutanabbi. Il n’a pas encore le temps de s’essouffler du premier tome qu’il s’est déjà plongé dans le second ! 

L'autre prophète (Al Mutanabbi, poète arabe du Xè siècle)
(,,,) C’était aux aurores, un vendredi. Le petit Ahmed dormait profondément quand la voix sourde de son père lui parvint de la cour. Il sursauta et se rassit promptement. Ouvrit les yeux, puis les frotta comme pour chasser le noir de la nuit noire. Il marmonna quelque formule d’obéissance, et esquissa d'un acquiescement las de la tête.

La voix se tut alors pour laisser place à des bruits familiers : son père, porteur d’eau de son état, préparait ses outres et sa chamelle pour affronter une journée spéciale, une journée de rude labeur.

Le petit garçon s’en détourna, et concentra son attention sur la respiration régulière de sa grand-mère qui partageait sa petite chambre. Puis se rallongea sur la petite nappe à même le sol ; et s’y engonça tout en repliant méthodiquement ses jambes pour mieux faire tenir son maigre corps dans sa tunique d’enfant. Il tenta vainement de retrouver le rêve qui le berçait quelques instants plus tôt : un rêve peuplé de guerres et de bravoure.

Mais le répit ne fut que de courte durée : à nouveau la même voix grave le sermonnait, le sommait de se lever sans plus attendre. Il répondit d’une voix lâche, sans chercher à la porter hors de la chambre.

Sa grand-mère lui parla alors d’une voix entremêlée de fermeté et de tendresse :
  • Lève-toi, mon enfant…
  • Grand-mère, je n’ai pas envie d’y aller. Les enfants se moquent de moi, tout le temps, tout le temps… 
  • Ce ne sont que des imbéciles ! dit la vieille dame d’une voix soudain plus enragée. Il n’y a aucune honte à gagner honnêtement sa vie… Et puis, donner à boire aux gens, n’est-ce pas une bonne action auprès d’Allah le Grand… 
  • Mais toi-même tu lui reproches souvent de ne pas exercer une activité plus honorable… 
  • C’est juste pour le stimuler quand il est en proie au découragement… 
  • Il n’a pas besoin de moi ; d’habitude il se débrouille tout seul… 
  • Oui, mais aujourd’hui c’est une journée spéciale, qui rapportera Inchallah bien plus qu’une semaine ordinaire… Oui, Ahmed savait que c’était un jour d’intense pèlerinage. Comme tout chiite, il connaissait la vie des imams, leurs pensées, leur mort violente ou leur divine disparition pour échapper à un sort funeste.
Ce jour-là, les habitants de Koufa se rendraient à Nadjaf où avait été tué l’imam Ali. Les plus téméraires pousseraient jusqu’à Karbala, en souvenir du martyre de l’Imam Hussein, fils de l’imam Ali et petit-fils de Mahomet. Mais on pouvait aussi se recueillir, pleurer ou même se flageller sur les tombes d’autres descendants du prophète, qu’une étrange malédiction avait décimés par l’épée-même des musulmans, par la haine de ceux-là que le prophète avait pourtant comblés de gloire. L’histoire nous rapporte que cette chasse aux sorcières avait été si impitoyable que les rares rescapés n’avaient dû leur salut qu’à une fuite éperdue vers les Indes à l’Est ou le Maghreb et l’Andalousie en occident… Triste retournement de l’histoire : une religion qui dévore un à un, la propre progéniture de son propre fondateur… 
  • Allez ! Lève-toi avant que ton père ne se fâche pour de bon ! conclut la grand-mère.
Dépité, le petit Ahmed hocha la tête et se redressa non sans une infinie souffrance, tel un jeune palmier qu’on essaie d’arracher à sa terre et qui s’y agrippe de toutes ses racines. Il se traîna laborieusement hors de la chambre.

Là, dans la cour à ciel ouvert, un vent frais l’attaqua par traîtrise et fit trembler tous ses membres. Il recula, s’adossa au mur et se laissa glisser jusqu’à se recroqueviller totalement sur lui-même.

Il faisait encore nuit : son regard caressa paresseusement le ciel, et s’attarda sur les rares étoiles qui résistaient encore à la pâle lueur du si proche point du jour. Il repensa à son parrain Aboulfadl qui était passionné d’astrologie, et se demanda confusément quel sort lui réservait le Ciel. Mais aussitôt il se remémora que le même Aboulfadl lui avait prédit le meilleur de ce que le Ciel avait de meilleur à offrir aux hommes. Il sourit à cette pensée, et dans sa tête de petit garçon, il se vit déjà le plus farouche des guerriers du Samaawa, ce désert infini que les caravanes craignaient plus que les disettes.

De tous les héros de l’ancienne Arabie, c’est à Antar qu’il aimait le mieux s’identifier. Maintes fois n’avait-il pas entendu relater son épopée par des conteurs et des troubadours sur toutes les places de Koufa.

Antar, le fameux poète et guerrier de ce que les musulmans nommaient à tort la Jahiliya - l’obscurantisme. Né d’une liaison bâtarde entre le Seyed d’une noble tribu arabe et une esclave noire d’Abyssinie, Antar avait de ce fait même un statut d’esclave. Du moins jusqu’au jour où sa tribu avait été attaquée et défaite par quelque ennemi héréditaire. Son père, qui le savait fin guerrier, lui avait ordonné de prendre part à la bataille. Mais Antar avait sèchement répliqué que les esclaves avaient vocation à garder les bêtes, et non à se battre. Alors le vieil homme lui avait dit avec autant d’autorité que de désespoir : « Korr, fa anta horr ! » - Bats-toi, et tu es libre ! (,,,)


Biographie de l'auteur
Mustapha Kharmoudi est un romancier, nouvelliste, auteur de théâtre, scénariste, poète…


Romans et nouvelles
  • « Une amance éternelle », roman, éditions Pierre-Philippe.
  • « Maroc, voyage dans les royaumes perdus », roman historique, éditions L’Harmattan
  • « La saison des figues », nouvelles, éditions l’Harmattan
  • « Ô Besançon, une jeunesse 70 », roman, éditions l’Harmattan
  • « Une petite vie marocaine », roman, éditions du Manuscrit
  • « Le temps des chacals », roman, éditions du Manuscrit
A paraître
  • « L’autre prophète », roman historique, tome1
  • « J'attendais Anna », roman
Poésie
  • D'exil et de peine, éditions Le Manuscrit
  • Vagabondage, idem
Théâtre
  • « Mieux vaut l'enfer que la vie parmi vous », éditions Acoria
  • « Ce rien de courant d’air qui fait qu’on a froid », théâtre, éditions Lansman. Texte lauréat de la
Scène francophone Internationale
  • « L’humanité tout ça tout ça », théâtre, éditions Lansman. Ce texte aussi a été lauréat de la Scène francophone Internationale. Il a été mise en scène et joué par la Compagnie parisienne Anopee Théâtre pendant 3 ans, avec des critiques unanimes.
A paraître :
  • « De l’inculture comme arme absolue contre le capitalisme »
  • « Souper Saint-Ange », en collaboration avec le metteur en scène parisien Jean-Marie Lehec
Cinéma :
  • Participation au film « Fatima « (plusieurs couronnements dont 3 Césars), notamment en tant que consultant (scénario et dialogues), et en tant que répétiteur et traducteur…
  • Co-scénariste (avec Philippe Faucon) du film « Amin », tournage en septembre 2017.
  • « Mort pour la France », scénario docu-fiction
  • « Une petite ville française », scénario, fiction
Arlette Colin
Wakeupinfo.fr



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