Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie ailleurs qu’en Belgique. 

La situation n’est pas pour autant dramatique mais le risque de dérapage est de plus en plus omniprésent et plus particulièrement depuis que certains pays anciennement champions de la défense des droits de l’homme commencent à pratiquer ouvertement une politique ségrégationniste qui vise principalement les Européens de confession ou d’origine musulmane.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie dans un pays qui accepte qu’on m’insulte ouvertement et quotidiennement, qu’on insulte ma religion, publiquement et impunément, à la télévision, au sein des parlements et dans les journaux, avec comme seule excuse la liberté d’expression.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie en tant que citoyen européen de confession musulmane et de ne pas vivre librement ma foi et ma différence culturelle et cultuelle comme me le garantit la loi. Si les mosquées en Europe n’auront plus de minarets, ce n’est pas pour autant dramatique étant donné que nous pouvons encore garder les mihrabs.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie avec le danger d’une islamophobie galopante aggravée par un recul de la démocratie, marquée par l’injustice, les inégalités et d’un surlendemain avec plein d’incertitudes. Néanmoins, ce n’est pas encore dramatique, tant que je reçois encore les indemnités de ma pension retraite.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie sous les stigmates d’une guerre larvée sous la houlette du choc des civilisations. Ce n’est pas encore dramatique puisque je ne dois pas porter le croissant lunaire, qu’il n’y a pas encore de déportation et les camps de concentration de la guerre serbe n’ont pas servi longtemps.

Il n’y a pas assez longtemps j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie sans le soutien des amis et des défenseurs traditionnels de la précarité et des exclus :
Sans la solidarité des mouvements ouvriers et syndicats d’antan, gérés actuellement par des technocrates et des bureaucrates.
Sans la charité de l’église qui se trouve actuellement dans de beaux draps.
Sans le soutien des partis démocrates qui, actuellement ont des programmes qui ressemblent étrangement à ceux de l’extrême droite.
Sans la sympathie et la fraternité du mouvement estudiantin, devenu depuis belle lurette un mouvement de carriéristes.
Sans la compréhension et l’accompagnement de la société civile devenue passéiste, immobiliste et spectatrice immuable.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie à m’excuser continuellement devant les autochtones pour leur expliquer que mes droits sont bafoués, que ma religion est stigmatisé, que je ne suis pas un terroriste, que je ne suis pas un islamiste, que je ne suis pas un intégriste et que je suis comme la loi le stipule, un simple citoyen ayant les mêmes droits et devoirs que tout un chacun sans pour autant tomber dans le piège de la victimisation.

Il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie sans ma dignité, sans mon identité culturelle et cultuelle, sans égalités de chances pour ma progéniture, sans perspectives et sans espoir, sans passé et sans un avenir. Soyez tranquille, ce n’est pas encore dramatique tant qu’on ne sombre pas dans le désespoir et le chagrin, dans l’enfermement et l’isolement.

Enfin, il n’y a pas assez longtemps, j’étais très confiant et ne pouvais pas m’imaginer vivre le reste de ma vie sans dialogue, sans débat, sans communication, sans rencontres, sans justice, sans tolérance, sans respect mutuel, sans démocratie et sans liberté. C’est vrai, ce n’est pas encore dramatique malgré que le contexte devient de plus en plus difficile, mais je ne désespère pas pour autant, il y a toujours de l’espoir.

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 19 septembre 2010

REACTION

Cher ami,
Permets-moi de réagir à ton dernier édito, en commençant par l’usage de la dernière phrase de ton texte : « il y a toujours de l’espoir ». Certes, il y a toujours de l’espoir, mais il y a la dure et amère réalité aussi. Hélas !

Il est clair et net – et je n’ai pas à crier Eureka pour l’annoncer, tout le monde le sait – qu’il y a un mouvement international, patronné par ses militants de tous bords, qui met en exécution son programme qui consiste à diaboliser tout ce qui a trait avec l’Islam et les musulmans, tous les musulmans, y compris celles et ceux qui n’ont jamais franchi la porte d’une mosquée, qui n’ont jamais jeûné, ni prié, qui raffolent de charcuterie à base de hallouf, qui arrosent généreusement leurs repas avec de bons pichets de vin, qui ont teint leurs cheveux, qui ont écourté, ou changé carrément, leurs prénoms et qui ne sont musulmans que par la « chahada de l’Unicité » : « J’atteste qu’il n’y a pas de Dieu sauf Allah et j’atteste que Mohamed est son Messager » ; chahada qu’ils ne crient pas sur les toits, d’ailleurs.

Malgré ces signes, disons, « d’intégration » assez avancés, ils y passeront quand même, puisque leur faciès répond, inévitablement, à l’un des trois critères prédéfinis à l’avance : coupable – suspect – bizarroïde.

C’est qu’il y a une machine, une broyeuse d’homme et de femmes musulmans, qui s’est mise en marche et qui fait plus de massacre que ne ferait un bombardement. Il s’agit de la machine-propagande médiatique, dotée de spécialistes et experts (communication, psychologie, anthropologie, rédaction) appelés à façonner les Unes et leurs titres et photos, de manière à laver les cerveaux, à faire avaler la couleuvre à un lectorat déjà affaibli par la crise et ce qui en découle comme stress, angoisse, peur, incertitude, etc..

Et ça réussit ! D’où le changement d’attitude des populations des pays qui ont accueilli l’émigration musulmane à partir du lendemain de la 1ère guerre mondiale. Cette machine n’a pas arrêté de broyer depuis le triste 11 septembre, soutenu en cela par des leaders politiques, responsables politiques, universitaires-chercheurs, chefs d’états même, tels que Bush, Berlusconi, Brel et d’autres.

Là, on est appelé à nous arrêter sur la déclaration récente – terrorisante et très grave mais autorisée quand même – du chef de la Direction centrale du renseignement intérieur (DCRI) français : « La France est sous le coup d’une menace terroriste majeure ».

Comment va réagir cette population – exception faite d’une minorité résistante – à une pareille déclaration qui arrive au moment du voile, du burka, des minarets, de la polygamie, de l’iranienne qu’on veut lyncher, du fiasco de l’opération française en pays subsaharien à la récente prise d’otages français dans la même région, de l’exécution ( ?) d’un autre otage français par le groupe terroriste… ?
Oui, gardons l’espoir, mais ce genre de déclarations ne laisse pas beaucoup de chance à la paix et à l’amitié de s’installer. Pourtant l’écrasante, bien l’écrasante, majorité des musulmans sont « COOLS » pour utiliser un terme rassurant et mignon.

Je n’accuse point ces populations, d’abord parce qu’elles sont soumises à ce lavage de cerveau et, ensuite, parce que, à part le couscous, les gnawas, le mariage collectif d’Imilchil, les beaux riads de Marrakech, le thé à la menthe, le hénné, etc… que savent-ils de nous, de notre histoire, de notre culture, de nos écrivains, de notre religion, de notre architecture,… ?

Si nous : ceux et celles de la rive Sud, nous avons eu l’occasion, la chance, le plaisir et le privilège de connaître le monde occidental, sa géographie, son histoire, une bonne partie de ses personnages politiques, scientifiques et littéraires, d’apprendre une ou plusieurs langues de ce monde et de continuer, jusqu’à présent, à nous intéresser à ce qui s’y passe, par la voie des médias et des innombrables chaînes satellitaires, les gens de la rive Nord, n’ont pas, malheureusement, eu cette chance, peut-être parce que les manuels scolaires ne s’y prêtaient pas, peut-être que ces mêmes manuels scolaires leur ont laissé voir ces « bas fonds » du monde comme étant sans grand intérêt.

Ils ignorent donc tout de nous ou presque. Ce qui aggrave la situation, c’est que quand finalement est né cet intérêt, ils se sont trouvé face à une campagne médiatique, écrite et audiovisuelle, qui les a sorties de leur neutralité pour les mettre sur la défensive…. Vis-à-vis du musulman, bien entendu.

Tolérance, nous demande-t-on ! Mais on est tolérant, on est tolérant à partir du moment où on a cherché à connaître Montesquieu, Descartes, Standhal, Pascal, Cohn Benditt, Brel, Edith Piaf, Hergé, Goscinny, Lévi-Strauss, Théodore Verhaegen, et d’autres et d’autres et d’autres, pour ne parler que de quelques noms-référence de la partie francophone du vieux continent. On est tolérant à partir du moment où on passe le relais à la génération qui nous suit. La tolérance doit se décider à bouger de l’autre côté également.

Comment se rapprocher les uns des autres, dialoguer, se respecter, être amis, si l’un ne connait de l’autre que ce que « l’effroyable machine à broyer le musulman » (agences de presse et médias) lui sert sur un fond rouge de sang, de barbe, de bouts d’étoffe, de poignard entres les dents ?

Ce pendant, « il y a toujours de l’espoir », comme tu l’écris et comme je le crois. Mais cet espoir repose sur notre découverte, sur notre connaissance, les uns des autres, en faisant appel pour cela au libre examen des intellectuels, historiens, politologues, penseurs, chercheurs, personnes lambda, de cette minorité résistante.

Et que les vendeurs de canons changent de business ! Et que les sécuritaires ne pondent plus ce qui leur justifie les écoutes et autres atteintes à la vie privée des gens !

Les milliards d’habitants de cette chère terre ont ras-le-bol de la folie des grands. Ils veulent vivre, ensemble, dans la paix et l’amitié, dans le respect total de toutes les cultures. S’il y a une minorité de fous qui cherchent à déstabiliser, il y a également une majorité de sages qui n’est pas d’accord, ni avec les fous, ni avec ces grands qui sautent sur l’occasion pour bordéliser ce monde.

Mohammed Mrini




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