Le texte suivant reproduit la chronique « Citoyens Marocains à l’Etranger » d’Abdelkrim Belguendouz, universitaire à Rabat, chercheur en migration, diffusée le dimanche 9 avril 2017 dans l’émission marocaine « Arc En Ciel », animée par Abdellatif Essadki sur Radio Pluriel (Lyon).



Enfin le nouveau gouvernement marocain dirigé par Sâad Eddine El Othmani, a été nommé mercredi dernier 5 avril 2017 par Sa Majesté le Roi Mohammed VI.

Composé de 39 membres, ce cabinet comporte un ministre chargé des Marocains résidant à l’étranger, et des Affaires de la migration, en la personne d’Abdelkrim Benatiq, membre du bureau politique de l’USFP et huitième responsable gouvernemental du dossier MRE depuis la nomination par feu Hassan II, fin juillet 1990, de Rafik Haddaoui, comme ministre délégué auprès du Premier ministre, chargé de la communauté marocaine résidant à l’étranger.

Après un bref passage entre novembre 1993 à début 1995 d’Ahmed El Ouardi avec le même statut, ce département fut rattaché en février 1995 au ministère des affaires étrangères, avec à sa tête un sous-secrétaire d’Etat délégué (Lahcen Gaboun du PND), puis supprimé en 1997 sous le gouvernement Filali III, en transférant toutes les attributions MRE au ministère des Affaires étrangères. En 2017, ne sommes-nous pas dans le cadre d’un cheminement similaire, alors que le département avait été réhabilité en 2007 en tant que ministère délégué auprès du Premier Ministre ?

Abdelkrim Benatiq est également le troisième ministre USFP en charge du dossier MRE. Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la responsabilisation d’un USFPéiste en matière de gestion de ce dossier, ne date pas de la période du gouvernement d’alternance consensuelle, dirigé par le socialiste Abderrahmane El Youssoufi, celui-ci n’ayant d’ailleurs prévu aucun ministère pour les MRE, alors que son cabinet pléthorique était formé de 40 portefeuilles… 

La première affectation du dossier MRE à l’USFP le fut avec Nouzha Chekrouni entre 2002 et 2007, sous le gouvernement Driss Jettou, en tant que ministre déléguée auprès du ministre des affaires étrangères, chargée des MRE. A l’époque, Nouzha Chekrouni n’avait ni organigramme, ni budget propre. Sa présence au gouvernement était pratiquement du rôle du symbole, pour tenter d’atténuer la grande déception des citoyens marocains à l’étranger, du fait de leur éviction du scrutin législatif de 2002, sous la responsabilité du gouvernement d’alternance consensuelle.

La deuxième affectation de la gestion du dossier MRE à l’USFP le fut avec Mohammed Ameur entre 2007 et 2011, sous le gouvernement Abbas El Fassi, en tant que ministre délégué auprès du Premier Ministre, chargé des MRE. Grâce à un travail de refondation, de recréation du département et d’un programme quinquennal de travail ambitieux (sauf au niveau de la participation politique par rapport au Maroc des citoyens marocains établis à l’étranger), Mohammed Ameur avait rendu et obtenu l’irréversibilité en quelque sorte de l’existence de ce ministère chargé des MRE.

Ce ministère fut maintenu en effet comme ministère délégué auprès du chef du gouvernement dans le cadre du cabinet Benkirane I avec la présence d’Abdellatif Maâzouz qui eut, avant le retrait de l’Istiqlal en octobre 2013, un passage au ministère sans envergure.

C’est avec la nomination à cette date d’Anis Birou (RNI), que la première inflexion du statut du ministère eut lieu. A ce département, on ajouta les prérogatives concernant les « affaires de la migration », en relation avec la Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, initiée par le Roi en septembre 2013, mais on le détacha de la primature avec la dénomination suivante : « ministère chargé des Marocains résidant à l’étranger et des affaires de la migration ». Alors qu’il s’agit d’une première étape vers un déclassement, le ministère devant avoir une vocation horizontale et interministérielle, cet aspect de l’architecture du gouvernement Benkirane II, fut présentée au contraire par d’aucuns comme « l’émancipation » du ministère et la levée d’une « tutelle tatillonne injustifiée » et « mainmise inconsidérée » qui pesait sur le département chargé des MRE…

Au nouveau ministre chargé des MRE et des Affaires de la migration Abdelkrim Benatiq, nous souhaitons plein succès dans sa mission et qui sera, nous en sommes sûrs, aidé en cela par le nouveau chef de gouvernement Si Saâd Eddine El Othmani, homme de dialogue et d’ouverture notamment sur les citoyens marocains établis à l’étranger.

En tant qu’analyste de la scène migratoire marocaine et que militant engagé dans la défense des droits des migrants, on peut témoigner du fait que dans le passé, en particulier lorsqu’il était secrétaire général du PJD, Saâd Eddine El Othmani a toujours pris concrètement fait et cause pour la défense et la promotion des droits multidimensionnels des citoyens marocains à l’étranger, y compris les droits politiques avec la représentation parlementaire au Maroc des MRE.

A titre d’exemple en 2007, à la Chambre des Représentants, seuls les parlementaires du PJD et ceux à l’époque du PSU, avaient présenté et défendu ardemment la députation des MRE, suite au discours royal volontariste et fondateur du 6 novembre 2005 et la marche arrière des partis de la majorité de l’époque qui avaient préconisé, dans un communiqué du 16 juin 2006, préparé par le ministère de l’Intérieur, de suivre la méthode ou démanche dite « progressive » ou « graduelle ». Rappelons aussi qu’à l’époque, le Parti travailliste dirigé par Benatiq avait fortement condamné cette remise en cause par le gouvernement de l’époque, du contenu progressiste du discours du 6 novembre 2005 où était annoncée notamment la décision de faire représenter les citoyens marocains de l’étranger à la Chambre des Représentants, à travers des circonscriptions électorales législatives de l’étranger.

Pour compléter l’analyse, rappelons qu’en 2007, à la Chambre des Conseillers, seul le groupe parlementaire de la CDT, syndicat auquel appartenait auparavant Benatiq, avait défendu la députation des MRE, en présentant des amendements dans ce sens.

Ce rappel est donc nécessaire, en espérant que les nouveaux responsables gouvernementaux que nous venons de citer, se souviennent de leurs positions qui étaient hautement appréciées فإن الذِّكرى تنفع المؤمنين وذَكِّرْ 

Au-delà des personnes auxquelles nous avons le plus grand respect, nous voudrions aborder aujourd’hui deux volets majeurs qui renvoient à des aspects institutionnels et politiques liés au dossier des MRE et des Affaires de la migration.

Le premier volet a trait à des remarques critiques à propos de la place du dossier MRE et des Affaires de la Migration dans l’architecture du gouvernement El Othmani.

Cet aspect institutionnel est de la plus haute importance, avec la nécessaire prise en considération des leviers d’intervention. En effet, l’identification des objectifs à atteindre pour répondre aux exigences et aux demandes de la communauté marocaine à l’étranger et aux besoins des immigrés au Maroc, ne suffit pas si les voies et moyens de les réaliser ne sont pas déterminés dans le cadre d’une organisation rigoureuse appropriée. Par conséquent, la mise en place des dispositifs adéquats au niveau gouvernemental et institutionnel est nécessaire, afin de réaliser la mission avec le souci de l’efficacité.

Par ailleurs, s’agissant du dossier de la communauté marocaine à l’étranger, l’option à suivre en matière d’architecture gouvernementale, doit partir d’abord de la priorité politique fixée par le Chef du gouvernement, de l’objectif stratégique que l’on s’assigne et de la place que l’on voudrait réellement accorder au secteur dans la hiérarchie des préoccupations nationales. 

En d’autres termes, l’établissement de la priorité qui sera, en fin de compte, accordée au secteur des citoyens marocains à l’étranger, dans le cadre du prochain programme du gouvernement Saâd Eddine El Othmani, a déjà commencé dans le choix par le chef du gouvernement, du niveau de structure qui aura en charge le secteur, ainsi que des attributions et compétences qui seront accordées à cette structure.

Par conséquent, on doit avoir au niveau de l’opinion publique réponse à la question suivante : Pourquoi un ministre chargé des MRE et des Affaires de la migration, DÉLÉGUÉ auprès du ministre des Affaires étrangères et de la coopération, au lieu de délègué auprès du chef du gouvernement, compte tenu du caractère horizontal, transversal, dense et stratégique du dossier ?

Trois remarques critiques s’imposent à ce stade
La première observation critique est la suivante : pourquoi avoir reconduit sans changement l’appellation de ministère chargé des MRE et des Affaires de la migration ?

Le débat public, notamment dans le cadre de la « Boite à idées » développée par « Arc En Ciel », a montré depuis bien longtemps, qu’il valait mieux avoir une appellation de ministère chargé des citoyens marocains de l’étranger (CME). Par ailleurs, la dénomination « affaires de la migration » est ambigüe. La migration renvoie non seulement à l’immigration étrangère au Maroc, mais aussi à l’émigration du Maroc vers l’étranger qui englobe déjà les « MRE ». Par conséquent, l’appellation la plus judicieuse aurait été la suivante : ministère chargé des citoyens marocains à l’étranger et des immigrés au Maroc.

La deuxième remarque critique tient au fait que le premier responsable du département n’est pas un ministre à part entière, mais délègué auprès d’un autre ministre, ce qui dénote une sous-évaluation de ce secteur des citoyens marocains à l’étranger, sa relégation politique, sa marginalisation, sa régression au niveau institutionnel et organisationnel qui a déjà été interprétée symboliquement comme un déni de citoyenneté à l’égard de nos compatriotes établis à l’étranger.

Cette décision de mettre le ministre chargé des MRE comme délégué auprès d’un autre ministre est l’expression également de la non prise en considération du caractère dense et stratégique du dossier des citoyens marocains à l’étranger. C’est enfin de compte mettre la communauté des citoyens marocains à l’étranger au bas de l’échelle des valeurs et des préoccupations des politiques nationales.

Troisième remarque sur laquelle on s’étendra plus longtemps : pourquoi mettre le ministère chargé des MRE sous la tutelle du ministère des Affaires étrangères ? 

Insistons au départ sur le fait que les besoins des MRE ne sont pas uniquement des besoins de type administratif à l’extérieur. Il y a aussi toutes les dimensions qualitatives liées à la réalité multidimentionnelle de l’émigration qui doivent être prises en charge sur le terrain à l’étranger, et toute une série de problèmes à résoudre à l’échelle interne, qui sont du ressort de divers organismes et départements.

Précisons par ailleurs une chose. Il est vrai que les besoins administratifs des MRE ne peuvent être satisfaits sur place à l’étranger que par les consulats et/ou ambassades. Par contre, au niveau des autres dimensions et aspects (culturels, socio-religieux, socio-économiques, artistiques, sportifs, communication, etc.), la prise en charge au niveau organisationnel, tout en envisageant sinon une cohabitation nécessaire avec les Affaires Etrangères, du moins une étroite coordination avec ce dernier département, peut renvoyer à des formules pratiques différentes et notamment l’existence à part entière d’un ministère chargé des MRE.

Il est vrai également, qu’il ne s’agit pas pour le Maroc d’introduire vis-à-vis des pays étrangers, une voix discordante ou de ne plus parler d’une seule voix en multipliant les interlocuteurs en matière de communauté marocaine à l’étranger. Mais la cohérence de la politique gouvernementale dans son ensemble, n’est-elle pas à assurer par le chef du gouvernement, aidé en cela par la nécessaire coordination des départements concernés ?

Par ailleurs, si quel que soit le domaine, les négociations ou les contacts avec les pays étrangers se font toujours par le passage obligé des Affaires Etrangères, qui sont toujours partie prenante et intègrent par conséquent tous les paramètres, pourquoi plusieurs ministères techniques peuvent-ils gérer directement leurs dossiers, alors que ceci ne pourrait pas être admis par les affaires de la communauté marocaine à l’étranger, du simple fait qu’il s’agit de résidents marocains à l’étranger ?

Sur un autre plan, il est exact de dire que le ministère des Affaires Etrangères a également dans ses attributions la défense des intérêts et des biens des citoyens marocains à l’étranger et que, pour intervenir sur le terrain, on doit se baser sur la logistique des Affaires Etrangères. De ce fait, le chapeau Affaires Etrangères peut faciliter la concrétisation des décisions dans la mesure où sur le terrain, l’autorité hiérarchique reste le Ministère des Affaires Etrangères.

Mais ne peut-il y avoir, moyennant dialogue et coordination, une formule de compromis qui tienne compte de la nature du dossier ?

Le département des Affaires Etrangères ne gagnerait-il pas à être soulagé d’un ensemble de tâches qui pourraient facilement être organisées par une autorité gouvernementale, d’autant plus que le secteur de la communauté constitue une spécificité qui doit être abordée dans sa globalité et non pas être traitée de façon parcellaire !?

Dans cet esprit, en plus des actions concrètes à mener sur le terrain auprès de la communauté, il y a la nécessaire coordination avec tous les ministères et organismes au Maroc même, qui sont concernés par les questions touchant à la communauté : ministère des Transports, Marine Marchande, Police, Gendarmerie, Douane, Santé dans le cadre de l’opération transit, ou bien avec tous les départements concernés par les problèmes spécifiques des migrants : Justice, Enseignement, Habous et Affaires Islamiques, Habitat, Droits de l’Homme, Affaires Sociales, CNSS, Provinces, etc.. !?

Objectivement, l’action directe sur le terrain à l’étranger et le travail administratif et politique à l’échelle interne peuvent-ils être assurés, en l’état actuel des choses, par le ministère des Affaires Etrangères qui est accaparé par d’autres tâches !? On sait déjà, compte tenu du peu de moyens dont elle dispose, que la Direction des Affaires Consulaires et Sociales, dépendant du Ministère des Affaires Etrangères et de la Coopération, a beaucoup de mal à assurer sa mission, particulièrement pour régler les problèmes administratifs de la communauté dans les pays d’accueil, comme l’a montré le discours royal très critique du 30 juillet 2015. De ce fait, toutes les dimensions spécifiques à la communauté que nous avons identifiées, ne nécessitent-elles pas une organisation appropriée à part, rigoureuse et une gestion adéquate ?

Comment expliquer par ailleurs le fait de conférer le dossier des affaires de la migration aux Affaires étrangères, alors que ceci pourrait être du ressort de l’Intérieur, de l’Emploi ou des Affaires sociales !? 

Alors pourquoi n’avoir pas maintenu le ministère chargé des MRE comme un ministère à part entière, et l’avoir par contre mis sous tutelle des Affaires étrangères, en attendant même sa disparition !?

Hypothèses et arguments
Une première éventualité est à écarter d’emblée, à savoir que le département n’aurait été demandé par aucun parti politique lors des consultations ayant précédé à la constitution du gouvernement. Ceci n’est pas exact.

L’existence d’un ministère à part entière de la communauté a-t-elle été considérée lors de la constitution du gouvernement actuel comme quelque chose de démesurée et de disproportionnée par rapport à l’ampleur de la responsabilité et de l’action à mener ? 

Si l’on retient cette seconde hypothèse, cela voudrait dire que le département à part entière a été écarté en raison de la sous-évaluation de la densité du dossier et de la minimisation de la diversité des volets de l’émigration.

Cela veut dire que le département a été appréhendé comme de trop. Ce serait l’expression d’un désintérêt pour ce secteur, le signe que le dossier a été considéré comme secondaire et qu’il y’a d’autres domaines bien plus urgents et importants, plaçant ainsi la question de la communauté au bas de l’échelle des valeurs.

Une troisième éventualité existe. Il s’agirait de l’échec, voir même de la faillite totale du ministère à part entière chargé des MRE et des affaires de la migration.

Ceci est inexact. D’abord concernant le volet immigration, un bon travail a été accompli liée à la Nouvelle politique migratoire du Maroc, même s’il y’a du retard concernant la législation la concernent. Par ailleurs, si au niveau du dossier MRE il y’a insatisfaction, celle-ci est moins liée à la structure elle-même qu’à la politique qui a été menée sous les deux gouvernements Benkirane, et principalement le premier. 

S’il fallait dégrader voire supprimer des départements ministériels à part entière chaque fois que leurs titulaires ont échoué par immobilisme, mauvaise gestion, non consécration du temps nécessaire à un des volets importants ou choix politiques défectueux, rares seraient les ministères qui auraient pu encore exister en tant que structures à part entière lors de la formation du présent gouvernement El Othmani.

Par conséquent, il est nécessaire d’avoir un ministre à part entière délégué auprès du chef du gouvernement. C’est le caractère transversal du dossier et son aspect éclaté et émietté entre plusieurs instances d’intervention qui nécessitent dans une démarche intégrative, de conférer à un organe gouvernemental placé directement auprès du chef du gouvernement, la responsabilité globale des questions relatives à la communauté marocaine résidant à l’étranger, auxquelles s’ajoutent maintenant les Affaires de la migration.

Si on n’admet pas le caractère transversal du dossier, et nous terminerons cette chronique par-là, comment justifier alors l’existence d’une commission interministérielle chapeautée par le chef du gouvernement concernant ces deux volets !? 

Rabat, le 9 avril 2017 

Abdelkrim Belguendouz

Universitaire à Rabat, chercheur 
en migration



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