Le texte suivant constitue la chronique « Citoyens Marocains à l’Etranger » d’Abdelkrim Belguendouz, universitaire à Rabat, chercheur en migration, diffusée le 4 décembre 2016 dans l’émission marocaine « Arc En Ciel », animée par Abdellatif Essadki sur Radio Pluriel (Lyon).



Chers auditrices et auditeurs de l’émission marocaine « Arc En Ciel », 
Bonjour
Je souhaiterais d’abord féliciter Si Abdellatif Essadki, animateur et responsable de l’émission «Arc En Ciel», pour la reconnaissance de ses efforts par le Conseil d’administration de «Radio Pluriel» (Lyon), qui a décidé de promouvoir cette émission marocaine, en attribuant désormais deux heures d’antennes en continu et en direct au lieu d’une heure seulement.


Deux heures pour l’approfondissement des relations multidimensionnelles entre le Maroc et la France, et pour la promotion aussi bien des droits de la communauté marocaine à l’étranger en général, et en France en particulier, que des droits de la colonie française en particulier au Maroc et des droits des Européens en général au Maroc. Car, lorsqu’on parle des droits des migrants, il faut toujours les voir dans leur globalité et dans le cadre de la réciprocité, ici et là-bas.

On doit en effet s’interroger sur ce que fait de l’émigration la société d’origine et comment, et sur ce que fait l’émigration à la société de départ et comment.

Par ailleurs, il est extrêmement important, de savoir comment la politique étatique en direction des émigrés marocains à l’étranger, est traitée par les pouvoirs publics marocains, quelles sont les positons des partis politiques, des parlementaires, des syndicats, de la société civile marocaine en matière de communauté marocaine à l’étranger, quelle vision ont-ils de ce domaine. 

Quelles sont les initiatives prises par les uns et par les autres s’agissant de ce dossier ? De manière plus générale, quel est le statut, la place et le degré de priorité accordé au dossier Citoyens Marocains à l’Etranger dans les préoccupations nationales ? Par conséquent, le suivi du traitement institutionnel, politique, intellectuel et médiatique de cette thématique multidimensuelle, est une nécessité impérieuse. 

La même analyse est à prendre en considération pour les sociétés d’accueil de citoyens marocains. Sur ce plan, les témoignages et les points de vue développés notamment par les acteurs associatifs marocains au niveau des pays d’accueil sont très enrichissants et à intégrer en matière de communication, comme ce fut déjà le cas dans les diverses interventions faites dans le cadre de la «Boite à idée MRE pour les MRE».

A ce propos, cette initiative tendant à formuler des propositions argumentées et des critiques constructives, doit être à mon sens, maintenue et développée encore d’avantage, dans le cadre de l’émission « Arc En Ciel ». 

Le champ de préoccupation de cette tribune radiophonique étant précisé, pourquoi, me diriez-vous, lui donner le titre de : « Chronique Citoyens Marocains à l’Etranger » ?

Appellations successives
Sur ce plan, une brève restitution de la vision de l’émigration post-indépendance par les pouvoirs publics marocains, fournira les raisons du choix de cette appellation.

Prenons alors quelques repères durant les années 60 et 70 du siècle dernier, période faste de l’émigration marocaine vers l’étranger : nos compatriotes émigrés étaient appelés par un simple sigle: T.M.E.

On ne prenait même pas la peine de dire de manière explicite : Travailleurs Marocains à l’Etranger.
Non, on se contentait simplement d’énoncer trois lettres abstraites : T, M, E.

C’était le temps de l’exportation à outrance des travailleurs marocains à l’étranger, pour se débarrasser allégrement des chômeurs pour des raisons de paix sociale et recevoir des devises : le franc, le marc, le florin etc… 

L’objectif de cette politique mercantile et utilitariste, véritable industrie d’exportation, était d’avoir des chômeurs en moins pour des devises en plus.

C’était le temps aussi où prédominait par ailleurs la vision du tout sécuritaire, avec notamment le règne des sinistres « Amirales » bureaucratiques, antidémocratiques et répressives, qui furent au niveau des émigrés marocains, le symbole des années de plomb, de la violation de l’Etat de droit et des droits de l’homme.

Il a fallu aux pouvoirs publics marocains, beaucoup d’années pour s’apercevoir que l’émigration n’était pas composée uniquement de travailleurs hommes seuls, mais également d’enfants, de femmes, de familles, d’étudiants, etc..

Voilà pourquoi, après une très courte période où a prévalu institutionnellement le sigle de RME (Résidents Marocains à l’Etranger), on a eu droit officiellement au milieu de l’année 1990, à deux appellations :
  • celle de MRE (Marocains Résidant à l’Etranger), avec la création au début de l’été 1990 de la Fondation Hassan II pour les MRE (Marocains Résidant à l’Etranger).
  • et celle de Communauté marocaine résidant à l’Etranger, avec la nomination, le 31 juillet 1990, d’un ministre de la communauté marocaine résidant à l’étranger.
Cette terminologie de communauté marocaine à l’étranger s’est retrouvée également fin 2007, avec la création, le 21 décembre 2007, du CCME, à savoir le Conseil de la Communauté Marocaine à l’Etranger.

Mais cette notion de Communauté Marocaine à l’Etranger a été très vite dénaturée par les responsables du CCME qui l’ont présenté non pas au singulier, mais au pluriel.

Ils disaient et continuent à dire, qu’il y’a DES communautés marocaines à l’étranger pour gommer le sentiment d’appartenance au Maroc, et surtout pour délégitimer les droits politiques par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger.

Or la différence est de taille.
Nous récusons en effet la notion de communautés marocaines à l’étranger au pluriel, notion qui renvoie plus à la division et à l’absence de forme d’unité quelconque.

Bien entendu, le monde de l’émigration marocaine ne peut se limiter à une image globalisante, à un bloc monolithique, et ne peut donner lieu à un traitement standardisé. Le monde des MRE est pluriel. C’est la diversité de situation et de profil à travers le monde en termes de sexe, d’âge, de qualification etc… de modèle d’immigration selon les pays d’accueil. Il y’a la variété des besoins, la complexité des enjeux, des problèmes, des attentes, des solutions. On ne peut en effet tout ramener à l’unité d’une réponse simple et unique. Mais de manière fondamentale, ce qui unit les MRE au-delà de leurs particularités et spécificités au niveau des pays d’accueil, c’est leur marocanité, leur sentiment d’appartenance au Maroc, ce qui induit non seulement des devoirs et obligations auxquels ils doivent se soumettre, mais également des droits les concernant à faire prévaloir auprès de l’Etat marocain, du gouvernement marocain et de la société marocaine. 

Encore faut-il noter que les articles 16, 17, 18, 30 et 163 de la constitution de 2011 soient réellement mis en pratique !

Au niveau de la terminologie, il y’a eu encore une évolution au niveau officiel avec les avancées de la Constitution rénovée de 2011.

On parle désormais de citoyens marocains à l’étranger, citoyens d’ici et de là-bas, appellation que l’on retrouvait déjà dans la plupart des discours royaux depuis le nouveau règne : à savoir nos compatriotes à l’étranger, nos citoyens à l’étranger, nos concitoyens à l’étranger, et que l’on retrouve aussi à titre d’exemple dans le dahir du 21 décembre 2007 portant création du CCME qui porte le cachet, le sceau royal : citoyen 

Par conséquent, la terminologie n’est pas un simple jeu de mots, un choix neutre de vocabulaire, mais elle renvoie à des enjeux de connaissance pour faire une analyse rigoureuse, prélude indispensable à toute action objective et efficace et à des enjeux notamment politiques.

Citoyens marocains à l’étranger
Pour toutes ces raisons en particulier, c’est cette terminologie de citoyens marocains à l’étranger que nous préférons, même si certains parlent par ailleurs de Marocains de l’extérieur, en comparaison avec les Marocains de l’Intérieur de « diaspora marocaine », ou que plusieurs utilisent la notion de « Marocains du Monde ».

La notion de diaspora a plus une connotation religieuse spécifique.
Quant à la formule « Marocains du Monde » forgée faut-il le rappeler, non pas par des chercheurs universitaires ou des institutionnels marocains, mais par une agence de communication, travaillant pour le compte d’une banque préoccupée beaucoup plus par l’augmentation de ses dépôts MRE, elle a un inconvénient majeur.

Au-delà de son aspect séduisant et moderniste a priori, renvoyant quelque part à une perception positive de la mondialisation, la formule « Marocains du Monde » suggère en fait que ces Marocains appartiennent plus au reste du Monde qu’au Maroc même, comme si le Maroc lui-même ne faisait pas partie du monde. Cette notion fait éloigner ainsi les Marocains résidant à l’étranger de leur appartenance au Maroc, notion qui renvoie à des obligations et devoirs, mais également à des droits multidimensionnels par rapport au Maroc, y compris des droits politiques et civiques. 

Le temps imparti à la présente chronique arrivant pratiquement à son terme, nous nous focaliserons la semaine prochaine, à l’occasion de la formation encore en cours du prochain gouvernement, sur un point particulier qui est le suivant : En tenant compte de l’expérience acquise jusqu’ici par le Maroc, en matière de structuration gouvernementale de l’action en direction des citoyens marocains établis à l’étranger, quelle est la meilleure formule pour fin 2016 et quelles sont les raisons de ce choix ?

L’occasion se prêtera également de relier la dimension levier d’action et outil d’intervention au niveau gouvernemental aux autres institutions existantes (principalement la Fondation Hassan II pour les MRE, le CCME, le Conseil Européen des Oulémas marocains), avec la nécessité de préciser les rôles de chacun et d’assurer la mise à niveau de l’ensemble.

D’ici là, portez-vous bien 

Rabat, le 4 décembre 2016 
Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur en migration





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