Au cours de ce long métrage, Alexandra Dols suit la psychiatre palestinienne, le Dr Samah Jabr qui, à travers son travail sur le terrain, nous fait découvrir les conséquences traumatiques du colonialisme israélien sur l’ensemble de la société palestinienne.
« [La colonisation est] une négation systématisée de l’autre, une décision forcenée de refuser à l’autre tout attribut d’humanité », disait Frantz Fanon.
Mais l’occupation sioniste va bien plus loin. Les check-points, qui chaque jour obligent la population à attendre des heures pour accomplir le moindre trajet ; les bombardements, les enlèvements d’enfants, les tortures et les assassinats… tout cela ne suffit pas.


Les traumatismes psychiques, conséquence de la violence que l’Etat hébreux fait subir à la population palestinienne, sont ensuite entretenus et utilisés scientifiquement comme une arme de guerre.

Au cours d’une rencontre avec le docteur Samah Jabr, la psychothérapeute rapporte cette «anecdote» [qui tend à se généraliser] que lorsqu’un parent, le plus souvent un adolescent, est tué par un colon ou un soldat, les autorités congèlent le corps, le temps de «négocier», c’est-à-dire d’imposer à la famille qu’il n’y ait pas plus de 11 personnes aux obsèques, afin de limiter au maximum une émotion source d’indignation et de colère.

Cette atteinte au droit du deuil et à toutes formes d’activités chargées de significations rituelles, philosophiques ou religieuses relève d’une entreprise de destruction de la culture. Une tentative « de décérébraliser un peuple » comme l’écrivait Frantz Fanon en parlant du colonialisme français.

Mais plus encore, nous avons affaire ici à une volonté politique de supprimer toute une nation avec sa culture plurielle, comme s’il s’agissait d’animaux ou de plantes jugés nuisibles. « Et, de fait, le langage du colon, quand il parle du colonisé, est un langage zoologique » (Frantz Fanon).
« L’occupation est en effet un problème de santé mentale autant qu’un problème politique » souligne le Dr Samah Jabr[1].
Le film nous dévoile une autre réalité trop souvent tronquée par les médias. L’identité des visages palestiniens est diverse et variée. Alexandra Dols explore les différentes facettes de la population assiégée de Palestine. Cela va de l’archevêque de l’Eglise grecque de Jérusalem à cette jeune mère qui a pu arracher des griffes de ses kidnappeurs son fils de 10 ans. Nous découvrons également ce jeune boulanger activiste, en grève de la faim, qui symbolise la résistance obstinée d’un peuple courageux, ainsi que le récit et le regard émouvant d’une féministe palestinienne, et enfin le témoignage poignant d’une ex-militante du FPLP.

Toutes ces personnes, aussi différentes soient-elles, partagent un même héritage dont elles défendent bec et ongles leur attachement : une histoire commune bâtie sur des millénaires, et qui a forgé l’âme et la culture nationale palestinienne.

D’après les statistiques, chaque famille palestinienne a [ou a eu] au moins un membre emprisonné, torturé ou tué.

Des milliers de mères, de sœurs, de frères, de pères, d’oncles et de tantes restent brisés à vie, inconsolables. Cette souffrance, cette extrême dépression mélancolique, le docteur Samah Jabr y est confrontée quotidiennement dans le cadre de son travail de psychothérapeute. 

Mais sa mission ne se limite pas à leur donner des antidépresseurs. Comme le reste de la population palestinienne, elle mène aussi son « intifada » en tant que résistante.

Car son travail est aussi de conscientiser celles et ceux qui la consultent. Elle apporte un point de vue, une compréhension sur la santé publique et la souffrance sociale.

En cohérence avec les médicaments parfois nécessaires, elle propose un accompagnement thérapeutique pour soutenir la victime, ne pas la laisser figée dans le chagrin et l’amener peu à peu vers la voie d’une libération psychique.
« La résistance à l’occupation et la solidarité nationale, écrit-elle dans ses chroniques éponymes, sont très importantes pour notre santé psychologique. Les mettre en pratique peut être un exercice salutaire contre la dépression et le désespoir2. »
De même, on ne peut traiter l’enfant violé[e] uniquement avec des médicaments.
« Ces jeunes, explique le Dr Samah Jabr, ont besoin que nous agissions en tant que témoins, que nous nous montrions solidaires (…) pour explorer la signification de leur expérience. Notre objectif est de les aider à digérer et intégrer cette signification dans leur vie présente et leurs projets d’avenir[2]. »
Par ailleurs, informer les autorités n’est pas un acte vain. L’occupant doit savoir qu’à défaut de justice, le peuple le voit et l’observe, et que victimes et médecins seront les témoins de l’Histoire. Car c’est bien le contexte pathogène de la colonisation qui créer la maladie.

Le docteur Samah Jabr a cette tâche difficile de reconstruire les esprits dans leur dimension de patients, et de les décoloniser dans celle d’êtres humains aspirant à la dignité, afin de ne pas voir ses compatriotes sombrer dans la déchéance psychologique, dans laquelle cherche à les enfermer le colonialisme.

De même qu’Israël utilise le traumatisme comme arme de guerre psychologique pour effacer chaque recoin de la conscience palestinienne, les bulldozers de son armée d’occupation continuent le même travail de sape sur la terre du peuple colonisé.

Alexandra Dols réalise là un chef-d’œuvre d’images qui, au-delà de l’esthétique, met en corrélation la réalité sociale et politique de l’occupation avec les témoignages des personnages interviewé[e]s.

Chaque village, chaque ville, chaque quartier palestinien, partiellement détruit du fait de l’occupation armée, abrite d’autres ruines qui sont des vestiges authentiques de l’histoire de cette région. Plus que les bâtiments de l’UNRWA qu’Israël ne se gêne pas de pulvériser à l’occasion, ce sont ces traces discrètes de la mémoire palestinienne que s’acharne à détruire l’Etat sioniste.

Ainsi par exemple, guidée par le Dr Samah Jabr, Alexandra Dols nous fait visiter un vieux cimetière palestinien. Ce lieu, où sont enterrés de nombreux saints, est aujourd’hui menacé de disparaitre à jamais sous le béton d’un futur centre commercial.

DERRIÉRE LES FRONTS est un beau film que la chaîne Arte a malheureusement refusé de programmer. Personne ne sera dupe ; la pression du lobby israélien est forte en France. Une raison supplémentaire pour aller voir ce grand chef-d’œuvre et d’en parler partout autour de soi.

Haytam Andaloussy
Ecrivain

[1]. http://www.palestine-solidarite.org/analyses.samah_jabr.080717.htm 
[2]. Samah Jabr, DERRIÉRE LES FRONTS, éditions Premiers Matins de Novembre. 

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