Du 27 au 30 novembre 2014, se tient à Marrakech la seconde édition du Forum Mondial des Droits de l'Homme (FMDH), la première ayant eu lieu au Brésil en décembre 2013. Cette manifestation mondiale abritée par le Maroc est la bienvenue. Elle constitue un espace privilégié de dialogue et d'échange en matière de droits humains qui ont une valeur universelle, en vue de les élargir, les renforcer et les raffermir.

C'est une occasion propice pour qu'à l'échelle mondiale, le point soit fait sur le dossier multidimensionnel des droits humains, les acquis engrangés à l'échelle internationale, les faiblesses et dysfonctionnements constatés, les problèmes en suspens et dégager des perspectives d'action pour l'avenir. En somme, il s'agit d'un moment privilégié de réflexion collective et de prospective.

Un très vaste programme
Le programme copieux et très varié élaboré pour la circonstance, ainsi que le large spectre de profils de participants au niveau international et national, partent de cette démarche et de ces préoccupations.

Au niveau marocain, tous les acteurs étatiques, institutionnels, ainsi que de très nombreux mouvements associatifs, directement impliqués dans le domaine large des droits humains, ont été sollicités, même si certaines ONG comme l'AMDH, la LMDH, ATTAC-Maroc, l'ASDHOM, ont déclaré leur boycott.

Cela dit, certains éléments de ce vaste programme, renvoyant à prés de 200 espaces de discussion, de rencontre et de formation, avec une participation de quelques cinq mille personnes venant du monde entier, posent problème. S'il est pertinent et légitime que toutes les institutions nationales concernées par les droits humains soient mobilisées à travers le monde, on peut se poser la question de la tenue à Marrakech de certains événements à dimension internationale, comme la « Rencontre internationale des Conseils Nationaux de l'immigration », coordonnée par le Conseil de la communauté marocaine à l'étranger (CCME).

Le précédent de mars 2009
Il est vrai.que les 3 et 4 mars 2009, s'était tenue à Rabat sous l'égide du CCME, la première conférence internationale des conseils et institutions nationales dédiés par différents États à leur population émigrée. À l'issue de cette rencontre et comme le rappelle la Déclaration finale, un comité de liaison et de suivi avait été mis en place, chargé de donner suite aux travaux et d'organiser les échanges entre les conseils des pays participants, comprenant le CCME, le Conseil général de la communauté espagnole de l'extérieur, le Haut conseil des Maliens de l'extérieur, le ministère pour les Équatoriens migrants.

Le secrétariat de ce comité chargé de préparer les prochaines initiatives entre les conseils et institutions dédiés à l'émigration avait été confié au CCME

Mais, on constate que depuis mars 2009, aucun suivi n'a eu lieu. Nulle rencontre commune des conseils nationaux chargés de l'émigration (alors que la seconde aurait dû se réunir un an après en Espagne), et aucune initiative commune de ces conseils en matière de politique migratoire.

Par conséquent, c'est Marrakech qui va constituer la seule nouvelle réunion commune depuis cinq ans !!! D'où vient cette défaillance, n'est-elle pas due notamment aux dysfonctionnements et problèmes internes dans lesquels s'est empêtré le CCME ?

De multiples interrogations pour Marrakech
Dès lors, qu'elle sera la valeur ajoutée et l'apport du CCME à cette rencontre internationale à Marrakech des conseils nationaux de l'émigration ? Dans le cadre de l'échange d'expériences, va-t-on faire état des « bonnes pratiques » capitalisées par le Conseil durant les sept dernières années d'exercice du CCME et quelles seraient ces bonnes pratiques ?

Quels avis consultatifs en matière de politique migratoire, ont-ils été présentés ? Quel rapport stratégique a été mené et quels enseignements en a-t-on tirés ? Le coordinateur de ce rapport toujours attendu depuis cinq ans, étant membre du CCME et membre du conseil scientifique du FMDH, nul doute que la réponse sera donnée... Par ailleurs, quelles leçons a-t-on tirées dans le domaine de la gouvernance de l'institution depuis sept ans ?

S'agissant du propre devenir du CCME, ses responsables pourront-ils fournir aux participants une vision sur le futur de l'institution, dans la mesure où aucun avis consultatif en la matière n'a été livré, contrairement au cahier de charge auquel le trio dirigeant était tenu ? De manière plus générale, quels progrès dans le domaine des droits des MRE ici et là-bas, ont été permis grâce à l'action et aux initiatives du CCME ? L'institution ayant l'obligation de résultat, un bilan objectif et honnête devrait être fourni, sans fard ni arrangement.

Il est à craindre que cette démarche ne soit suive, les responsables du Conseil ayant plus tendance à se projeter sur l'extérieur pour « vendre » une image qui est loin d'être conforme à la réalité de l'institution. Ainsi, lors d'une émission concernant le dossier migratoire sur la radio marocaine « Luxe Radio » diffusée le 20 juin 2013, l'idée était glissée par le numéro 3 du Conseil, selon laquelle le CCME est un « modèle » pour les pays de la région : « les Algériens et les Tunisiens nous ont demandé de venir les aider à construire leur “CCME” et nous allons leur livrer notre ingénierie » (!!!), c'est à dire, si les mots qui ont été utilisés ont un sens, le résultat d'une activité scientifique et rigoureuse de conceptualisation et de réalisation du produit CCME sous tous ses aspects, et sa gestion ultérieure sur la base d'une méthodologie imparable, ne souffrant aucune controverse...

Quelques mois plus tard, le dévolu était jeté sur la Côté d'Ivoire pour la faire bénéficier de « l'expertise » des dirigeants du CCME.Or comme le dit un adage : « celui qui ne possède pas la chose, ne peut la donner ». Par ailleurs, c'est le numéro 3 de ce Conseil qui devrait aller en Tunisie pour s'instruire lui même de l'expérience tunisienne en matière de participation politique et de représentation des Tunisiens de l'étranger au parlement à Tunis, à partir de leurs pays de résidence. Cet apprentissage serait également très utile pour les numéros 1 et 2 du CCME et de leurs conseillers, qui sont viscéralement opposés à la députation des MRE à partir de leurs pays d'accueil.

Imposture et escroquerie intellectuelle
Plus grave encore, on ne peut oublier le fait que le séminaire du 3 et 4 mars 2009 a été récupéré et manipulé pour légitimer essentiellement la non-participation politique par rapport au Maroc des citoyens marocains à l'étranger et leur non-représentation parlementaire à Rabat.

En effet, la manière de préparer ce séminaire, de composer l'assistance, de mener les travaux et de tirer les conclusions, était manifestement partiale et orientée dans le sens catégorique de la non-faisabilité pour le Maroc de cette représentation parlementaire et du refus d'admettre la possibilité concrète et réaliste d'avoir à une échéance proche, un CCME démocratiquement formé et représentatif, caractérisé par une gestion transparente et efficiente.

Une vaste partie de la « stratégie"des trois dirigeants du CCME, a été bâtie sur cette analyse comparative dans le monde qui leur permet, moyennant certains artifices et déformations de la réalité, de tirer un enseignement important, à savoir que les expériences internationales en matière de participation politique et de représentation parlementaire des émigrés dans les pays d'origine, montrent que l'entreprise et complexe, très difficile à réaliser, devant faire face à une multitude de barrières d'ordre juridique, politique et technique. Partant de là, le Maroc doit tirer toutes les conséquences qui s'imposent, en évitant d'opter pour la représentation et de la mettre en pratique.

C'est ainsi que, sur la lancée et l'inspiration du séminaire de mars 2009, la brochure élaborée par le CCME et intitulée “représentation et participation politique des citoyens à l'étranger, état des lieux des expériences nationales. Modalités et pratiques (document du CCME de 6 pages avec 9 pages d'annexes datant d'août 2009) a été mise en circulation en été 2009 parmi les membres du Conseil pour les ‘sensibiliser’ à la question.

Ce document sera véritablement instrumentalisé à partir du printemps 2011, lorsqu'il a été envoyé également pour ‘sensibilisation’ lors de la préparation de la révision de la constitution aux acteurs politiques, syndicaux et de la société civile. L'objectif était de dévaloriser, disqualifier, déconsidérer, décrédibiliser et délégitimer les demandes citoyennes de participation parlementaire au Maroc des citoyens marocains à l'étranger, à partir de circonscriptions électorales législatives de l'étranger. Tout comme ce document a constitué la pièce maîtresse du séminaire international organisé par le CCME les 18 et 19 juin 2011 à Casablanca.

Livre de chevet
Ce ‘livre de chevet’ a été repris également pour l'essentiel comme première partie du livre du CCME ‘la question de la participation et de la représentation politique des Marocains du Monde’ (octobre 2013), mettant en évidence essentiellement les obstacles et difficultés que pose la mise en œuvre de la ‘citoyenneté de l'extérieur’.

Durant toutes ces dernières années, les responsables du CCME ainsi que leurs conseillers, ont récité par cœur la liste de ces ‘obstacles insurmontables’ sur bien des plateaux de télévision, les ondes de radio ici et là-bas, lors de diverses interviews à la presse écrite, des interventions dans des séminaires et dans des publications du Conseil : difficultés d'établir des listes électorales dans les consulats à l'étranger, de réaliser le découpage électoral ; refus des pays d'immigration de mener ce genre d'élections sur leur territoire ; problème de la double allégeance, parasitage de l'intégration dans les pays d'accueil... Autant de pseudo-arguments et de griefs avariés pour s'opposer à l'effectivité de la pleine citoyenneté par rapport au Maroc des citoyens marocains à l'étranger. À cela s'ajoutent d'autres arguments mensongers, confortés par des sondages manipulés comme ceux organisés par le CCME en 2009-2010 : il n'y' a pas de demande démocratique et de revendication politique des Marocains résidant à l'étranger par rapport au Maroc. Les seules attentes sont d'ordre économique, social et culturel.

C'est d'ailleurs une des raisons fondamentales, qui avaient amené cinq membres du groupe de travail du CCME sur ‘citoyenneté et participation politique’ à adresser le 29 juillet 2009 un mémorandum urgent de protestation au président du CCME.Devant la persistance de ces pratiques malsaines et foncièrement antidémocratiques, le rapporteur de ce groupe de travail (Abdou Menebhi), a même démissionné du Conseil, début 2013.

On ne peut que continuer à être en colère contre ceux qui abdiquent consciemment leur indépendance d'esprit, et ont recours, pour des raisons de carrière et d'intérêts personnels, à des pratiques de mensonge délibéré, de mystification et de manipulation planifiée, à l'encontre des intérêts citoyens des Marocains résidant à l'étranger.

Pas de crédibilité
La coordination par le CCME de la toute prochaine rencontre internationale à Marrakech des conseils nationaux en matière d'émigration aurait eu plus de crédibilité, si le Conseil à travers son trio dirigeant et leurs conseillers, suivait une démarche intellectuellement honnête, sans l'usage du faux et du travestissement de la réalité, s'il avait été efficace et transparent durant son mandat"transitoire", qui a duré sept ans jusqu'ici.

Dès lors, n'y a-t-il pas à craindre une instrumentalisation de cette rencontre au plan médiatique pour enjoliver le bilan et redorer le blason des responsables d'une institution nationale de bonne gouvernance, qui a besoin en fait d'une refondation globale pour mettre enfin en place un CCME démocratique, transparent, représentatif et efficient, à la hauteur notamment des attentes multidimensionnelles des citoyens marocains à l'étranger et des grandes avancées de la Constitution de juillet 2011 !?

Tel qu'il continue à fonctionner et au vu des résultats calamiteux de son action depuis sa mise en place fin décembre 2007, le CCME ne mérite nullement d'avoir été associé de manière centrale au programme du FMDH, en lui confiant dans ce cadre l'organisation d'un événement important, à savoir la ‘Rencontre internationale des Conseils de l'émigration’. Ce faisant, le CCME instrumentalise et manipule le FMDH. De manière consciente et voulue, le président du CNDH étant également président du CCME ! 

Rabat,le 24 novembre 2014 

Abdelkrim Belguendouz 
Universitaire à Rabat, chercheur spécialisé en migration 











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