Après Allah et Mohammad, voici venu le tour de Satan (Chaytane, Ibliss, Marid) dans notre petite immersion dans l'imaginaire collectif musulman au Maroc. 

Allah, le Prophète et Chaytane, quoi de plus normal, en effet, que d'interroger ce trio qui a profondément impacté l'âme marocaine depuis des siècles ?

Depuis la nuit des temps, l’homme s’est doté d’un alter ego négatif afin de mieux évacuer ses angoisses et ses peurs. Nous ne ferons ici ni l’historique du Diable à travers les civilisations ni la description du personnage telle qu’elle nous fut révélée par les religions chrétienne et juive. En revanche, nous tenterons de déceler la coïncidence entre le modèle de société marocain et celui que prônerait le hizb ach-chaytane (Parti de Satan) tel que celui-ci est décrit par le Coran, le hadith, la Tradition et la culture orale marocaine.

Ira-t-on jusqu’à trouver des similitudes troublantes entre le «patrimoine satanique » tel qu’il a été construit par l’imaginaire marocain, et l’espace civilisationnel occidental désacralisé et qualifié de mécréant ? Une telle coïncidence inciterait le démocrate à l’inquiétude, tant le « satanisme occidental » fut injecté d’abord par le Khomeynisme, puis par les salafismes de tout poil au cœur de l’imaginaire transmusulman. Mais cela n’est ni tout à fait faux, ni a fortiori tout à fait vrai. Tout dépend de la distinction que chacun fera entre ce qui est satanique et ce qui ne l’est point. D’autant qu’au sein même de Dar al-Islam, la modernité gagne de plus en plus du terrain à travers la révolution audiovisuelle et multimédiatique, l’urbanisation vertigineuse et la grande mobilité des populations.

Ach-Chaytane est avant tout un ange proscrit : « Lorsque nous avons dit aux anges : “Prosternez-vous devant Adam ! ”, ils se prosternèrent, à l’exception d’ibliss qui refusa et s’enorgueillit : il était au nombre des incrédules » (Coran, II, 34). L’ancien ange prétexta sa provenance du feu alors qu’Adam ne fut créé que de poussière. Le rapport de l’imaginaire musulman marocain au feu est demeuré emblématique de la crainte de l’Enfer. Les poésies berbère et hassanie marocaines comportent des textes glorifiant le feu. Symbole de l’audace, le feu est aussi le contraire de la « phobie de la connaissance ». Qui, aux tous premiers mois de la vie, ne s’est-il pas brûlé au contact du feu ? Plus que l’eau, le feu fascine, séduit, engage un rapport quasi-orgastique avec les sens. Adam vivait en compagnie d’Eve (Hawwa) dans un jardin où le temps et l’espace n’avaient nul besoin d’être. « Le Démon les fit trébucher et il les chassa du lieu où ils se trouvaient » (Coran, II, 36). La sentence tomba aussitôt : « Nous avons dit : “descendez, et vous serez ennemis les uns des autres”. Vous trouverez, sur la terre, un lieu de séjour et de jouissance éphémère » (II, 36). Le lien est ainsi définitivement établi entre l’Enfer et Satan, le feu — de la passion charnelle notamment — et le diable ! Aussi, un pacte fut-il scellé entre le Divin et le Malin : « (le Démon) dit : « Par ta toute puissance, je les tromperai tous, à l’exception de tes fidèles assujettis. Il (Allah) dit : « En vérité, par la Vérité je vous le dis : « de toi et de ceux qui t’auront suivi, j’emplirai la Géhenne ».

En réalité, la question essentielle qui domine le rapport de l’homme au Chaytane, est celle, du rapport au corps ; c'est-à-dire du rapport à l’espace et au temps : « Le Démon les tenta afin de leur montrer leur nudité qui leur était cachée. Il dit : “Votre Seigneur vous a interdit cet arbre pour vous empêcher de devenir des anges ou d’être immortels”. Il leur jura “Je suis, pour vous, un conseiller de confiance” et il les fit tomber par sa séduction. Lorsqu’ils eurent goûté aux fruits de l’Arbre, leur nudité leur apparut ; ils disposèrent alors sur eux des feuilles du jardin » (VII, 30-32). Ce récit coranique est révélateur de l’angoisse de l’homme face aux interrogations majeures de l’existence. L’imaginaire musulman marocain transformera cette angoisse en une multitude de certitudes à travers les contes, les légendes, le patrimoine proverbial et l’imagerie érotico-sexuelle.

La puissance conférée par Allah au Chaytane est si incontournable (à chaque instant de la vie) que les prophètes — sans la protection divine — risquent eux-mêmes d’y succomber : « Nous n’avons envoyé avant toi ni prophète ni apôtre sans que le Démon intervienne dans ses désirs. Mais Allah abroge ce que lance le Démon » (Coran, XXII, 52).

Au Maroc, les djinns meublent les contes d’enfants et surtout les scénarii de leurs cauchemars. Adulte, le Marocain musulman demeure hanté par la présence des Djinns (Jnouns). Verser l’eau bouillante dans l’évier ou enjamber le sang du mouton la nuit, comme le fait de se faire arracher un morceau de viande de la main, sont des actes sanctionnés par une riposte physique des djinns. Or, ces derniers ne sont que les agents sociaux d’un rapport bien plus pervers à Satan (Ibliss). Dans l’imaginaire marocain, celui-ci n’est pas nécessairement exclusivement l’être maléfique décrit par le Coran : pour qualifier l’habileté, la dextérité ou la malice d’une personne, on la comparera au Malin ou à un ‘ifrit (diable).

D’autre part, le Maroc reste considéré comme la « capitale talismanique » du monde arabe : Égyptiens, Algériens, Saoudiens, Tunisiens et autres Libyens retiennent souvent du Maroc l’image d’un pays créatif en matière de sorcellerie. La « science talismanique » des oulémas du Souss marocain est réputée à travers l’ensemble du monde arabe. Des manuels imprimés sur papier jaune-buvard offrent aux « cabinets de magie » du Royaume les formules secrètes de l’asservissement des djinns. On peut y lire que ces derniers sont de deux sortes : les soufflis (souterrains) et les ‘oulouis (aériens). Les premiers sont engagés dans les missions maléfiques tandis que les seconds ont la charge d’agir dans un sens bénéfique.

Cette présence du « mystère » et des « ténèbres » au nombril même de l’interactivité sociétale, au cœur de l’imaginaire collectif marocain, traduit de toute évidence une grande alliance de l’inconscient aux consciences dans une résistance soutenue au rationalisme.

A l’instar d’Allah et de Mohammad, le « Chaytane marocain » concourt à la pérennisation de la sacralité des relations sociales, politiques, économiques et familiales. Personnage fantomatique et fantasmagorique, il est présent jusque dans les rapports érotico-sexuels ; deux exemples illustrent notre propos : l’impuissance sexuelle durant la nuit de noces — illustrée par l’incapacité de produire publiquement la preuve sanguinolente de la rupture de l’hymen — n’a d’autre interprétation que celle du mauvais sort jeté par une personne envieuse ; la combustion du bokhour (substances parfumées et fumigènes comme l’encens) est alors prescrite pour chasser les djinns. L’impuissance érectile (tiqaf) ne saurait provenir ni d’un blocage psychosomatique ni d’une défaillance physique ; elle est, pour l’imaginaire marocain, le fait exclusif d’une action malfaisante ! Nombreux sont les Marocains qui, consécutivement à une panne sexuelle due au stress, ou tout simplement à un déficit érotique précopulatoire, accourent chez un fqih (un faiseur de talismans et d’amulettes) ou une brûleuse de plomb pour tenter de « rompre le siège de Chaytane » et retrouver la libido (nafs).

Le Chaytane est omniprésent dans le langage, et par conséquent au cœur de la communication sociale. « Maudis donc Satan ! », oppose-t-on souvent à une personne en colère ; les conflits sociaux, conjugaux et familiaux sont souvent justifiés par l’interférence de Chaytane.
L’image visuelle du « Satan marocain » est celle d’un vieil homme devenu borgne — de l’œil gauche, grâce au prophète Job, dit-on —. L’adage marocain va même jusqu’à affirmer : « ne devient borgne, boiteux ou “tordu” qu’un balaa’ moçallit (autre dénomination populaire de Satan) ».

Mais il est une autre tribu de Jnouns (djinns) que les adeptes des confréries religieuses considèrent comme des « résidents » de l’âme humaine, en ce sens qu’ils peuvent « habiter » celui que seule la transe peut libérer. Cette dernière est attisée par le dhikr (récitation enfiévrée de prières ancestrales faites de noms d’Allah et de qualificatifs du Prophète, couplée à l’invocation d’esprits). Ainsi, Mimouna, l’esprit favori des gnawas (confrérie noire d’origine subsaharienne), est invoqué dans les chants négro-berbères marocains. L’islam populaire marocain a été chercher les transes ambulatoires du Golfe de Guinée — d’où le nom de gnaoui — où triomphe le vaudou.

Nous voyons donc comment la société marocaine s’était-elle armée contre la culpabilité par la projection : « ce n’est pas moi, c’est Chaytane ! », s’emploie le Marocain à se disculper. Projeter et évacuer la culpabilité vers l’invisible, c’est aussi une manière pour la société d’éviter la tension, la confrontation avec sa propre image, et, au bout du compte, esquiver tout changement structurel de la configuration seigneuriale où elle se complait.

C’est donc à travers ces acteurs principaux du mundis imaginalis marocain que sont Allah, Mohammad et Chaytane que s’opèrent chaque jour les actes d’allégeance aux valeurs seigneuriales frappées du sceau de l'iniquité; valeurs que l’Occident considère depuis belle lurette comme moralement non avenues et politiquement inacceptables. L’imaginaire religieux constitue au Maroc une pesanteur redoutable que les médias occidentaux passent négligemment sous silence. Car, le problème de la démocratie et des droits humains au Maroc est moins tributaire de la production du droit positif, c’est-à-dire des mécanismes constitutionnels et institutionnels, que d’une somme de pesanteurs mentales découlant directement ou indirectement de l’imaginaire religieux.

Pourquoi évoquer ces trois "personnages" omnipotents et omniprésents dans notre vécu public quotidien que sont Allah, le Prophète Sidna Mohammad et Ach-Chaytane ? La raison est simple; la voici :

La principale notion constitutive de toute véritable modernité n'est autre que la RESPONSABILITE.

Or, tant qu'on continuera à s'abriter derrière le mektoub "allahesque" ou la mauvaise influence "chaytanienne" pour fuir ses responsabilités, notamment au registre du vivre-ensemble, aucune lueur modernitaire n'apparaîtra à l'horizon !

Qu'on se le dise !

Abdessamad Mouhieddine
Anthropologue, journaliste, écrivain, poète ...
Source FB



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