Connaitre pour décider - Et ce pour une raison assez simple : comme souvent, j’essaye de ne pas avoir d’avis sur la question. Et ce pour une autre raison assez simple : je ne suis ni Catalan ni Espagnol.

Je trouve donc toujours étonnant que des personnes sans aucun lien avec un pays (plus ou moins lointain) qui se trouve dans ce genre de situation partent en croisade pour défendre telle ou telle position, alors qu’ils connaissent souvent mal ce pays, et ne possèdent en tout cas pas le bagage culturel, historique, politique pour se prononcer en toute connaissance de cause comme pourrait le faire un habitant.

Bien sûr un tel comportement est souvent simplement un placage externe de problèmes (ou de simples craintes voire de fantasmes) internes. Pour certaines personnes, soutenir l’indépendance de la Catalogne reviendrait automatiquement à devoir ensuite soutenir l’indépendance de la Bretagne ou de l’Île-de-France… La volonté d’éviter le fréquent 2 poids 2 mesures est louable, mais en l’espèce il est plus que douteux que les situations soient identiques (histoire, étendue de la volonté indépendantiste, etc.). Soutenir le fait que seul un peuple puisse juger du meilleur choix pour lui-même évite d’ailleurs tout risque de porte-à-faux.

J’évoque à peine le cas des “pseudo-philosophes” qui sont toujours prêts à parler de l’étranger (quand cela va dans le sens du Pouvoir), mais qui ne s’occupent guère des Droits des Français (incise : deux rapporteurs spéciaux des Nations unies en matière de droits de l’homme ont d’ailleurs fermement condamné le projet de loi antiterrorisme du gouvernement – on n’a pas entendu ces indignés permanents…). Mais cela ne date pas d’hier :


“Défiez-vous de ces cosmopolites qui vont chercher loin dans leurs livres des devoirs qu’ils dédaignent de remplir autour d’eux. Tel philosophe aime les Tartares, pour être dispensé d’aimer ses voisins…” [Jean-Jacques Rousseau,L’Émile, 1762]

Et surtout : qui sommes-nous pour dire à cette femme qu’elle n’a pas le Droit – et ne l’aura jamais – de vivre dans une Catalogne indépendante, si c’est la volonté de la majorité de la population ?


Dernier point : une constante des anti-Indépendance vise à faire croire que la quasi-seule raison d’un vote indépendantiste serait la volonté de ne plus être “solidaire” des autres régions, alors que les raisons sont en général multiples. Notons que dans le cas de la Catlaogne, l’écart de PIB à la moyenne n’est que de 20 %, ce qui annulerait sans doute tout avantage financier d’une indépendance, vu les nombreux coûts fixes qu’il faudrait alors entièrement supporter (les charges ne sont pas non plus identiques par habitant par région – il est plus cher d’entretenir une région montagneuse par exemple).

Bref, tout ceci revient à penser que le citoyen n’est qu’un homo economicus, détaché de toute culture, qui n’agit qu’en fonction de son portefeuille ; et qu’il n’y a donc aucune raison “identitaire”, bref qu’il n’existe en fait pas de nation dans la région. D’ailleurs, si on va par là, cela reviendrait presque à dire qu’il faudrait absolument soutenir le transfert de tous les pouvoirs des États à l’UE afin d’instaurer une large “solidarité” en Europe.
Le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ?

La question pour laquelle on peut essayer d’avoir un avis, c’est en fait : “Les Catalans doivent-ils pouvoir choisir librement leur destin par référendum ?”

C’est une question FONDAMENTALE, qui revient en fait très régulièrement. Et pour laquelle la cohérence intellectuelle demande d’avoir une réponse claire, et si possible qui s’applique à chaque fois, et non pas des principes fluctuants en fonction des intérêts en jeu (cas classique de la Diplomatie internationale).

Pour ma part, je soutiens la position du Droit des peuples à disposer d’eux-mêmes – qui est un pilier du Droit International. Bien entendu, le problème est de déterminer quand on a affaire à un peuple. On peut soutenir que pour s’appliquer de façon viable aux problèmes de définition des frontières, ce principe pourrait définir que : un peuple a une taille relativement conséquente (soulignons au passage que la Catalogne est plus peuplée que la Bulgarie, le Danemark, la Finlande, l’Irlande…) un peuple se reconnait largement comme tel ; un peuple dispose de caractéristiques culturelles très largement partagées (langue, histoire, culture, coutumes…).

Outre l’existence de ce peuple, il faut bien entendu aussi qu’une grosse part (au moins 35 à 40 %) de ses membres manifeste une claire volonté indépendantiste (on ne parle pas d’autonomie ici).

Enfin, soulignons l’importance que, justement, aucune grande puissance ne s’ingère dans les affaires intérieure de l’État en question.

Si ces conditions sont remplies, je ne vois pas comment on pourrait lui refuser un droit à l’autodétermination. La position contraire aboutit à devoir recourir à la force : le choix est donc “Des urnes ou des matraques”, comme on l’a vu aujourd’hui. J’ai toujours préféré les premières. Et les matraques – ou les tanks – renforcent toujours le sentiment indépendantiste. (s’il n’y avait pas besoin de matraques, c’est d’ailleurs qu’il n’y avait pas de réelle volonté d’indépendance dans la région)

P.S. je n’ai donc pas d’avis sur cette question de l’indépendance…

L’intangibilité des frontières ?
Outre son aspect peu démocratique, la seconde solution est aussi problématique au niveau de sa cohérence. Elle aboutit à défendre une position “conservatrice” (qui n’a rien de mal en soi), sur le thème de “l’intangibilité des frontières”. Pourquoi pas, mais le souci est alors de définir ce qu’on veut conserver, ou plus précisément, la date à laquelle on est censée se référer.

Par exemple, quand je suis né, les frontières en Europe ressemblaient à ça :


Si les frontières sont intangibles, il faudrait donc rendre de force à la Russie l’Ukraine et les pays Baltes, et reconstituer Tchécoslovaquie et Yougoslavie…

Après, on pourrait aussi se mettre en 1900, date ronde :


L’Allemagne, la Russie, l’Autriche seraient d’accord…

En 1800, on perdra le soutien de l’Allemagne, mais on gagnera surement celui de la Turquie :


Ou pourquoi pas se caler en 1100 ?


Bref, on aboutit rapidement à expliquer qu’il faut toujours se baser sur… l’année dernière – alors que les frontières bougent régulièrement, ce qui est normal.
Qu’est-ce qu’une Nation ?

Je vous renvoie tout d’abord à la célèbre conférence de Renan en 1882 : “Qu’est-ce qu’une Nation ?“, et à son fameux :
“L’existence d’une nation est un plébiscite de tous les jours […] Les nations ne sont pas quelque chose d’éternel. Elles ont commencé, elles finiront.” [Ernest Renan]
Eh bien j’ajouterais que pour notre problématique, une Nation, c’est comme un couple – qui est aussi “un plébiscite de tous les jours”. Comme dans un couple, on doit apporter de belles choses à son partenaire, et lui donner envie de poursuivre la relation. C’est une mission fondamentale d’un gouvernement : ne pas donner envie à une région de partir ; quand cela arrive, c’est que le gouvernement à gravement échoué. Et il est alors probablement trop tard pour rattraper les choses. Quand votre partenaire fait ses valises et les pose devant la porte en vous disant au revoir, il n’y a aussi que deux choix principaux : soit vous la (le) laissez ouvrir la porte, soit vous la (le) séquestrez à la cave – et je déconseille totalement la seconde option… Certes, quelques solutions intermédiaires existent, mais il est peu probable qu’elles amènent un bonheur partagé. La solution est donc la rupture, et si possible dans de bonnes conditions pour éviter problèmes et souffrances.

Enfin, on m’objectera que ces référendums sont en général illégaux du point de vue de la Constitution du pays. Ce qui est vrai. En tout cas, c’est vrai en cas de référendum unilatéral (bien entendu, quand les deux parties sont d’accord, il n’y a pas de problème, mais c’est bien rare – et souvent lié au fait que le gouvernement central a mal anticipé le résultat.).

Mais n’est-il pas étrange, justement, que les Constitutions ne prévoient jamais ce cas de figure ? Une Constitution, c’est le contrat de mariage de la Nation, sauf qu’elle exclut toujours le divorce, ce qui entraine des problèmes, et ce qui n’est pas de nature à calmer par la suite les choses. Que va faire votre partenaire si vous lui expliquez qu’elle/il ne peut partir car le contrat de mariage a oubli de prévoir le cas du divorce ?
Cohérence

En conclusion, je ne dis évidemment pas que cette grille est parfaite, qu’elle n’est pas empreinte d’un peu d’utopie, et qu’elle résoudra tous les problèmes – mais c’est la mienne. 🙂

Elle trouve à s’appliquer ainsi, par exemple :
  • la Slovaquie peut voter pour quitter (ou pas) la Tchécoslovaquie ;
  • la Slovénie peut voter pour quitter la Yougoslavie ;
  • l’Ukraine peut voter pour quitter l’URSS ;
  • la Crimée (et le Dombass) peut voter pour quitter l’Ukraine, si elle le souhaite ;
  • l’Écosse peut voter pour quitter le Royaume-Uni, si elle le souhaite ;
  • le Kosovo peut voter pour quitter la Serbie ;
  • le Kurdistan peut voter pour quitter l’Irak, s’il le souhaite ;
  • le Kurdistan peut voter pour quitter la Turquie, s’il le souhaite ;
  • le Québec peut voter pour quitter le Canada, s’il le souhaite ;
  • la Flandre peut voter pour quitter la Wallonie, si elle le souhaite ;
  • la Catalogne peut voter pour quitter l’Espagne, si elle le souhaite… Je soutiens donc le droit des Catalans à voter (ce que demandent 70 % d’entre eux), mais je n’ai aucun avis sur la réponse à apporter (les deux réponses seront bonnes, si c’est le choix des Catalans) ;
  • etc.
Bien sur, cela augmente le nombre des nations, mais enfin, on est loin d’avoir des milliers de problèmes à régler :


Et la Corse ? Eh bien, si un réel mouvement indépendantiste de masse se constituait là-bas, on pourrait sans doute considérer qu’il y a un peuple là-bas, constitutif du peuple français, mais en l’espèce, comme dans les autres régions françaises, le problème ne se pose pas, ces mouvements restant marginaux. Mais pour ne pas esquiver, s’ils devenaient massifs, je ne verrais pas d’inconvénient à y organiser un référendum (et on verrait s’il y a beaucoup de candidats pour qu’une région pauvre désire quitter la solidarité venant des zones plus riches…).

En tous cas, je ne m’inquiète pas, j’ai confiance en la solidité de notre sentiment national – et je ne pense pas qu’il faille choisir entre la France et la Souveraineté démocratique, la seconde faisant d’ailleurs partie de l’essence de la première.

Je termine sur une remarque qui est revenue plusieurs fois en commentaire – je pense au fantasme autour d’une possible “volonté” de l’Union européenne de fragmenter les nations pour mieux assoir son pouvoir en désintégrant les États :


Bien sûr, il y a souvent à Bruxelles des tentations de pousser les États à plus de décentralisation. Mais il faut voir que, d’abord, c’est lié au fait que plusieurs pays de l’UE sont des pays fédéraux, où cette décentralisation a déjà été faite. Bien sûr aussi que certains fonctionnaires européens préfèrent avoir des États faibles ou affaiblis. Mais il ne faut pas oublier que l’UE est d’abord une grosse pétaudière, où tout le monde tire souvent dans tous les sens. Évitons donc de trop en rajouter – il y a suffisamment de bonnes raisons de combattre “l’Organisation de Bruxelles”, et la quitter… 🙂

La meilleure preuve est que dans l’affaire de la Catalogne (comme pour l’Écosse), la Commission n’a évidemment pas encouragé ces mouvements :


Les indépendantistes sont d’ailleurs bien naïfs : comment Bruxelles pourrait-il les aider ? On ne parle plus de décentralisation ici, mais de scission. Si la Commission poussait dans ce sens, il y aurait évidemment déjà au moins UN pays qui hurlerait contre elle, et qui serait forcément rejoint par de nombreux autres – et la Commission reculerait donc rapidement… N’oublions pas non plus que, bien plus que des États forts, ce que craint la Commission c’est… les peuples et leur souveraineté. Si les Catalans pouvaient voter pour leur avenir, il se pourrait fort qu’ils veuillent un jour voter pour, disons le CETA ou le prochain traité qui sera signé. Ce qui inacceptable pour Bruxelles.

Une dernière idée : ainsi, il faudrait probablement créer une instance pour trancher les cas difficiles de scission, ou les soumettre à l’Assemblée Générale de l’ONU…

Olivier Berruyer



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