Ce texte a une petite histoire et je ne l’aurais pas écrit si je n’avais pas été destinataire de la livraison de M. Belghendouz : (Retraités marocains en Europe : des droits bafoués) ne sachant pas par quel miracle les fichiers d’adresses se baladent, mais comme le même texte est publié dans votre lettre électronique hebdomadaire avec sa signature, c’est bien à lui que mes observations s’adressent.

Il m’est arrivé de saluer vos travaux et d’apprécier la constance de vos analyses au sujet des droits politiques des migrants et vous faisiez montre d’une érudition appréciable. Cependant depuis quelques temps je ne trouve plus dans vos propos la rigueur intellectuelle de l’universitaire. Est-ce bien la vocation du chercheur de devenir commentateur des commentaires sur l’actualité migratoire, avec cette curieuse vocation de distribuer des certificats de satisfaction. Cela me gêne beaucoup pour vous.

Votre curiosité intellectuelle est pour le moins sélective si vous croyez que la question des retraités date de 2011. Ceci est même discourtois pour tous ceux engagés dans les luttes pour la reconnaissance des droits sociaux des retraités immigrés depuis fort longtemps.

Aussi pour la France et concernant les dernières accommodations réactivées parce qu’il ne s’agit en fait que du dispositif BORLOO qui date de 2005 et dont les décrets d’application n’avaient jamais vu le jour, j’ai le sentiment que par facilité vous n’avez lu que le communiqué de presse du ministère. Vous devriez lire le décret paru au journal officiel pour mesurer les complications substantielles qui risquent d’accompagner cette mesure et dont l’intitulé même aurait pu susciter votre curiosité. « Une allocation (….) pour se réinsérer dans son pays d’origine » ce qui ressemble beaucoup moins à une facilité apportée à des gens usés et consumés et dont la mobilité est devenue un trait de vie profond, mais plus à un éloignement d’une population à problème dont on ne sait plus quoi faire. Il y a et il y aura un manque à gagner en raison même du plafonnement de cette prestation au regard de ce que beaucoup perçoivent aujourd’hui. Il y aura forcément aussi un impact de ce dispositif sur le pouvoir d’achat de familles modestes dont ceci est le seul revenu. Tout ceci est accompagné également de conditions aussi drastiques de résidence, de suspension, de suppression et même de réclamation d’indus.

Il n’est pas question non plus d’une prestation complémentaire dans cette affaire parce qu’il s’agit de la suppression de deux prestations (ASPA + APL) qui seront confondues dans une novelle ; avec bien sûr des conditions aussi drastiques de contrôle de résidence, de suppression et même de réclamation d’indus.

Savez-vous que cette même année, en juillet 2015, voici ce qui était prévu dans le cadre de la loi sur les droits des étrangers et particulièrement la situation des personnes âgées. Il est rapporté ici par la bouche du député A. Bachelay qui était rapporteur de la mission d’information sur les personnes âgées immigrées en 2013 :

« Le projet de loi relatif au droit des étrangers actuellement examiné en première lecture à l’Assemblée nationale nous a permis de déposer avec des collègues socialistes investis sur ce sujet une série d’amendements visant à faciliter le séjour des étrangers âgés présents sur notre territoire.

Cette série d’amendements a été adoptée hier (mercredi) en séance, il s’agit de :

– Assouplir les conditions du regroupement familial pour les immigrés âgés. Actuellement, le droit en vigueur prévoit une exonération de la condition de ressources posée au regroupement familial pour les seules personnes percevant l’AAH au titre d’une incapacité supérieure à 80 %.

Après le vote d’hier, le champ des exonérations de la condition de seuil des ressources sera étendu aux personnes atteintes d’une incapacité évaluée de 50 % à 79 % et aux personnes âgées de plus 65 ans souhaitant être rejointes par leurs conjoints. Ainsi, les conditions de regroupement familial pour les personnes percevant l’AAH vont s’en trouver facilités.

– Rétablir les immigrés âgés titulaires d’une carte « retraité » dans leur droit au séjour.

– Délivrance de la carte de résident permanent pour les étrangers âgés de plus de 60 ans dès lors que l’étranger sollicite le renouvellement d’une carte de résident. Cette mesure visant à alléger des procédures souvent contraignantes et d’incessant aller-retour avec les préfectures qui sont aujourd’hui imposés à des personnes de 70-80-90 ans et plus.

Ces mesures sont destinées à des immigrés âgés présents depuis plus de trente à quarante ans sur le territoire national et qui par leur travail ont permis l’essor économique des trente glorieuses. Elles visent également à ce que les immigrés âgés puissent bénéficier de leurs droits et d’une vieillesse digne dans notre pays ».

Je vous laisse apprécier la cohérence ou l’incohérence entre ces deux dispositifs. Pour ma part cela me conforte dans mon constat très ancien que : vieillir en immigré, c’est vieillir ailleurs et finalement nulle part ! C’est en ce sens et partant d’une longue expérience d’accompagnement du public immigré vieilli, je pense que l’immigration a réellement déstructurée les façons d’être de ces personnes et de la sorte la seule alternative qui correspondrait à leur façon de vivre aujourd’hui est une liberté de circulation sans contraintes et sans perte des acquis sociaux.

Vous n’avez pas remarqué aussi comment les médias nous rassurent sur nos personnes âgées immigrées en nous présentant des modèles de retraités fringants, comme si la silicose était un mensonge et les séquelles des industries chimiques et de l’usure subie dans des secteurs industriels étaient une pure invention. Cette jouvence télévisuelle dédouane presque les pays qui ont consommé de la main d’œuvre de toute responsabilité directe ou indirecte du délabrement de l’état de santé des cohortes que nous rencontrons et qui restent invisibles. Elle rend même toute préoccupation sanitaire ou même la revendication d’une couverture maladie presque injustifiée ou incongrue parce qu’ils seraient tous en bonne santé.

Par des glissements successifs la question de la vieillesse des immigrés semble définitivement enfermée dans un corpus juridico-administratif de revendications qui, bien que fondé et légitime ne donne pas toute la mesure à cette problématique. Nous ne sommes plus loin de ce qui pourrait ressembler à une lecture déshumanisée de la condition de l’immigré vieillissant.

Pas plus et pas moins non plus que toute autre personne vieillissante, l’immigré âgé doit faire face aussi à l’amenuisement de ses forces physiques et donc à une très probable perte d’autonomie et parfois un peu plus prématurément que d’autres, prétendre à une vie sociale, culturelle épanouies, bénéficier d’un accompagnement adapté à ses besoins de personne âgée et de toutes les actions de prévention socio-sanitaire. A l’heure où il est de plus en plus question du respect des choix de vie, de liberté et de projet de vie des Seniors, où en sommes-nous dans le cas de ces « damnés de la vieillesse » dont toute la vie est déclinée, soit par des déficits successifs, soit comme problèmes qu’ils posent aux pays d’accueil.

Ce regard aseptisé de toute préoccupation gérontologique concernant la vie de ces personnes âgées fait question et ajoute au désarroi provoqué par des mesures administratives viciées dès leur annonce, le sentiment d’un inconfort total.

Cordialement à vous,

Omar Samaoli
Gérontologue



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