La société marocaine est gangrenée jusqu’aux os par deux tabous, Hchouma et corruption. Les deux tabous touchent la société marocaine transversalement, horizontalement et dans la profondeur. 

En 3D ces deux tabous traversent la société en parallèle, se recoupent, font le tour et se rejoignent de nouveau pour étouffer dans le temps et dans l’espace jeunes et moins jeunes, cadres et ouvriers, patrons et fonctionnaires, hommes et femmes, citadins et paysans, politiciens et religieux et imposent ainsi la loi du silence. Étant donné que nous avons auparavant déjà eu plusieurs occasions de traiter la corruption voyons de plus près ce phénomène de Hchouma. 

Le politologue Mohamed Darif a dit dans une interview: «Notre société reste conservatrice et n’est pas prête à des bouleversements». Et pour enfoncer encore le clou, les oulémas marocains lancent une fatwa contre «l’apologie de l’homosexualité», 

Si le Maroc est en train de changer du point de vue économique, la mentalité reste encore chroniquement archaïque et moyenâgeuse presque à tous les échelons de la vie et surtout au sein de la famille. Une certaine fierté mal placée plonge à jamais les citoyens dans les ténèbres de la honte à cause d’un déshonneur; d’une souillure, d’une bavure et la Hchouma les empêche à la dénonciation à cause du consensus bizarre du silence. Une Omerta à la marocaine. 

A cause de la Hchouma, que ce soit dans la famille, à l’école, au travail, dans la rue ou dans l’administration, la Marocaine et le Marocain subissent passivement injustice, abus, brimade, préjudices, viol, inceste, polygamie, pédophilie, mariages organisés, racisme, cruauté, rançonnement, corruption, extorsion, malversation, sévices, brutalité, pauvreté et j’en passe. Il ne faut pas aller trop loin, dans la mémoire de chacun de nous nous avons été plus ou moins victimes ou témoins de situations incongrues et que nous n’avons pu ou voulu dénoncer publiquement de peur de je ne sais pas quoi. Dans de telle situation, le citoyen marocain connu pour son Tam Tam se métamorphose en un singe qui regarde mais ne voit rien, écoute mais ne n’entend rien et bouche cousue il reste inaudible et se transforme en souffre douleur silencieux, discret et réservé en supportant le fardeau de son secret de polichinelle. 

Dernièrement, le Maroc a connu plusieurs affaires qui ont défrayé la chronique et ont fait la une des journaux nationaux et internationaux. Les soi-disant mariages homosexuels de Ksar El Kébir, la polémique concernant l’association Kif Kif, et récemment l’affaire des «non jeûneurs» à titre d’exemple. Nous savons tous que c’est un problème difficile et épineux dans une société sous influence islamiste. Ne pas en parler nous rend complices de ces fanatiques qui ne connaissent que le Haram et l’interdit. Que ce soit en Belgique ou au Maroc, je revendique le respect des libertés individuelles surtout que le Maroc a adopté les conventions internationales des droits de l’Homme. 

D’un côté il faut imposer un débat public au sujet de tous les tabous, mais de l’autre côté ce n’est pas par des actions kamikazes qu’on peut imposer quoi que ce soit dans une société sourde et muette sous perfusion continuelle du Makhzen secondé par les forces conservatrices notamment les ouléma et les partis islamistes, Dans un pays comme le nôtre, tout ce qui est enveloppé et englobé dans le contexte de la Hchouma peut être considéré comme une provocation et peut engendrer excitation, disgrâce, rejet et exclusion. 

C’est ce qui s’est passé avec l’épineux problème de l’association KIF Kif, projet associatif prétendant défendre les droits des LGBT (Lesbiennes, Gays, Bisexuels et Transsexuels) marocains. L’incompréhension a grandi avec le soutien des réseaux internationaux quand ils sont venus sur place défendre l’indéfendable en provocant une riposte des psychologues et des religieux qui criaient au scandale en demandant au Makhzen de prendre des positions immédiates contre ce genre de déviances. Puis c’est au tour des extrémistes et de la presse et du lobby islamistes qui ont pris la relève en dénonçant les ennemis des bonnes valeurs ancestrales de la société islamique marocaine. 

Même en Europe, rien n’a été facile pour la femme, l’ouvrier, le migrant, le jeune, l’homosexuel et les minorités ethniques. C’est le fruit de plusieurs décennies de lutte que la société européenne a changé et a prêté attention aux différents groupes minoritaires qui étaient aussi considérés comme des fous et des déviationnistes. Comme en Europe et ailleurs, l’homosexualité ou le fait de manger durant le mois de Ramadan ont toujours existé dans notre société et dans notre pays. Et, dans ma jeunesse le Maroc était plus tolérant, indulgent et compréhensif. Tout le monde connait les poèmes d’Abou Nawass* parmi d’autres, qui vivait dans les palais royaux musulmans et qui faisait l’apologie du vin et de l’homosexualité. 

Par contre ce qui est tout à fait récent et qui est à double tranchant c’est l’Internet. C’est la démocratisation de l’informatique et du virtuel ainsi qu’avec le phénomène des paraboles, la vidéo et la médiatisation via Facebook, twitter, YouTube qui ont un peu bouleversé et bousculé la société marocaine. Aucun pays ne peut interdire la diffusion et la propagation des idées via l’Internet. Il suffit de cliquer sur la télécommande pour passer d’un extrême à l’autre. Des professeurs érudits musulmans déversent quotidiennement et continuellement des discours, des exposé et des conseils qui réduisent la religion islamique qu’aux interdits et aux prières. De l’autre côté le petit écran permet à tout un chacun la liberté totale de visiter et de contempler en chair et en os tout ce que ces imams prohibitifs interdisent. 

Au Maroc, les syndicats, les partis politiques et même la société civile n’ont pas encore inscrit dans leur registre du combat pour défendre à côté des sans emplois et des chômeurs diplômes, les homosexuels marocains, une nouvelle catégorie de personnes qui méritent aussi leur petite place dans la philosophie de la tolérance dans le cadre de l’évolution de la démocratisation du Royaume du Maroc. Si ce n’est pas encore le moment alors il ne faut pas se précipiter, il faut prendre le temps nécessaire pour ne blesser ni blasphémer personne. Mais il est aujourd’hui temps pour que la société civile marocaine entame un débat sur ce nouveau phénomène par rapport à la société marocaine. Ainsi, nous pouvons éviter que d’autres pays fassent ce débat à notre place et à notre insu. 

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Bienvenue sur le blog Kifkif, un espace de libre expression conçu pour vous permettre de commentaire sur les articles liés à la diversité sexuelle

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Ci-dessous, je vous propose également la lecture de plusieurs articles parus dans TELQUEL et qui traitent plusieurs sujets analysant et expliquant le comportement des Marocains vis-à-vis de plusieurs tabous. La liste n’est certainement pas exhaustive, la littérature s’y afférant est très riche et très variée mais j’ai décidé d’arrêter cette liste en vous proposant seulement et uniquement ces quelques articles à mon avis vraiment très éloquents, poignants et impressionnants. Bonne lecture

TELQUEL n° 364
Désirs voilés
Enquête, témoignages, analyse

TELQUEL n° 372
Explosion sexuelle au Maroc

TELQUEL n° 347
Etudiantes et prostituées

TELQUEL n° 323
Sex in the Medina

TELQUEL n° 327
10 ans de viagra

TELQUEL n° 300
La chasse à l’homo

TELQUEL n° 296
Les Marocains et le X

*Abou Nawas

Sarie Abdeslam




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