Si on avait dit aux journalistes du "Parisien" ou des "Echos" qu'ils seraient un jour colocs, ils auraient cru à une fake news. Si on avait prédit à leurs confrères de "Libé" que le quotidien créé par Jean-Paul Sartre deviendrait le confetti d'un empire de télécoms, ils auraient accusé l'abus de shit.

Si on avait prophétisé qu'Europe 1 et RTL, qui ont grandi en miroir dans le triangle d'or du 8e arrondissement parisien, quitteraient leur siège historique au même moment, nul n'y aurait accordé crédit. Une transhumance historique se prépare pourtant. Au cours des dix-huit prochains mois, une dizaine de chaînes de télé (dont BFMTV, L'Equipe TV et RMC Découverte), autant de radios (RTL, Europe 1, RMC, etc.) et pas moins d'une vingtaine de journaux (parmi lesquels "Libération", "l'Express", "le JDD", "le Monde", "l'Obs") changeront d'adresse.

La pierre donne une réalité tangible à un big bang capitalistique d'une rare ampleur qui a entraîné des reclassements dans tous les sens. Il ne s'agit pas de déménagements classiques. Ceux-ci racontent l'adieu à une époque, la prise de conscience d'une nouvelle ère : la presse écrite est dévaluée, les hiérarchies entre médias sont bouleversées, la concentration gagne, les groupes familiaux disparaissent, les milliardaires font leur marché, les journalistes deviennent des employés alors qu'ils se vivaient comme des artisans.

"Le Parisien", c'était un monde en soi, resté dans son jus
C'est "le Parisien" qui a donné le top départ de ce chambardement le week-end des 16 et 17 septembre. Le quotidien a quitté Saint-Ouen, en Seine-Saint-Denis, pour s'installer dans le 15e arrondissement, en bordure de Seine, dans un immeuble au design épuré signé Ora-ïto. Vu de loin, quelle aubaine ! Vu de près, en revanche... Ne parlons même pas des joies du déracinement pour qui a établi sa vie de famille en banlieue nord. Non, ce dont il est question, c'est de s'éloigner d'une terre populaire qui était consubstantielle à ce quotidien. Etre racheté par LVMH, le groupe de luxe de Bernard Arnault, au printemps 2015, était déjà un choc. Désormais, un simple pont sépare la rédaction du 16e arrondissement.

"Le Parisien", c'était un monde en soi, resté dans son jus : le bâtiment à l'entrée, occupé par les descendants du fondateur, Emilien Amaury ; l'immense parking ; l'imprimerie ; la cantine où, faute d'un environnement folichon, tout le monde déjeunait, y compris la propriétaire, Marie-Odile Amaury...

On nous a assez répété que notre force, c'était d'être implantés là où vivent nos lecteurs, rappelle une journaliste. Contrairement à ses pairs, notre directeur de la rédaction, Stéphane Albouy, n'a pas son rond de serviette sur les plateaux télé." 

Une de ses consœurs se souvient du "test de l'avenue Michelet" : "Quand on proposait le portrait de quelqu'un de peu connu, Maurice Achard [ancien rédacteur en chef des pages culture, NDLR] nous envoyait sonder les passants pour savoir si ce nom leur évoquait quelque chose. S'ils ne connaissaient pas, on devait argumenter."

A peine arrivés dans les locaux immaculés, les nouveaux venus, en vrais touristes japonais, ont mitraillé la tour Eiffel, désormais dans le champ de vision. Le grand reporter Pierre Vavasseur conclut ainsi, sur Facebook, sa chronique de la première journée :

Et tout au fond, très loin, la tour Pleyel qu'on apercevait avant, comme une planète qui s'éloigne pour toujours."

S'y ajoute la sourde inquiétude de passer pour le cousin de province aux yeux de ces "Parisiens" des "Echos", qui vivent au contact du CAC 40 et auxquels sont dévolus les étages en hauteur, plus lumineux. "On était chez nous ; là, on est chez eux." C'est sûr que "les Echos", déjà habitués au standing de leur ancien immeuble classé avec ses coupoles Eiffel et son escalier d'honneur, ne sont pas dépaysés. L'inquiétude de sa rédaction portait surtout sur les mètres carrés qui lui seraient réservés. En janvier, une AG, convoquée avec ce slogan "On ne veut pas être des poulets en batterie", avait abouti à une motion de défiance. Surtout, la ligne des "Echos" ne risque-t-elle pas de déteindre sur celle du "Parisien" ? Les deux titres avaient ostensiblement ignoré le film "Merci Patron !", de François Ruffin, charge contre Bernard Arnault, malgré son succès. Nouvelle alerte, le 29 août : l'éditorial ultra-favorable à la loi Macron sur le travail à l'encontre de la traditionnelle neutralité du quotidien généraliste a fait promptement réagir la Société des Journalistes, qui surveille également de près les billets de Laurent Guez arrivé des "Echos" dans "le Parisien Magazine".

Peu impatient de rejoindre le "Drahi Campus"
Le "Meetic" des médias a été tout aussi imaginatif en pacsant BFMTV et RMC avec "Libé". Le site Altice Campus, dans le 15e arrondissement, donnera une réalité à l'empire de Patrick Drahi qui réunit télécoms (SFR) et médias (BFMTV, RMC, RMC Découverte, "l'Express", "Libération"...). Trop petitement logées, la chaîne d'info en continu et ses sœurs rêvent de pousser les murs. Après BFMTV, lancée il y a douze ans, Alain Weill a créé onze autres télés ! Cela déborde de partout : on a vu des entretiens d'embauche menés dans une salle d'attente ; un cagibi, au site web, qui servait à téléphoner tranquille, transformé en salle de réunion ; un studio installé temporairement dans le parking... C'est peu dire qu'à "Libé", on ne partage pas cette impatience de rejoindre le "Drahi Campus". "Traverser tout Paris et prendre l'ascenseur avec Vincent Moscato [le Monsieur Rugby de RMC, NDLR] Vraiment ?", dit un journaliste, incrédule. Et tout aussi médusé qu'on puisse transporter son canard dans un endroit aussi impersonnel, si loin des quartiers où bouillonne l'effervescence culturelle. Comme si c'était sans importance.

Déjà, l'abandon de la rue Béranger, à deux pas de la République, il y a deux ans, avait été un déchirement. On l'exorcisa lors d'une fête dont on dira juste qu'elle fut mémorable. Toute la famille était une dernière fois réunie. Y venir était, pour tous ses membres, une évidence. L'endroit n'était pas seulement génial sur le plan architectural. Cet ancien garage où une rampe (la "vis") reliait les étages entre eux était "synonyme, raconte une ancienne, d'une période de succès fou, d'éclate absolue, d'une immense liberté". De douleur aussi : c'est là que les survivants de "Charlie Hebdo" trouvèrent refuge pour imaginer le numéro de l'après. Si la rédaction de "Libé" avait toujours considéré l'ancien actionnaire Edouard de Rothschild comme un étranger, ce déménagement a induit un autre rapport de force avec le nouveau, Patrick Drahi. "C'était une dépossession, on a alors perdu tout pouvoir, y compris celui de vivre dans la maison", poursuit-elle.

Comme un sas avant de débarquer, fin octobre, dans sa nouvelle résidence, la rédaction a fait étape, durant deux ans, dans un immeuble impersonnel du 9e arrondissement. Elle s'est pincée en découvrant les règles du lieu : badge obligatoire, autorisation nécessaire pour introduire de l'alcool, interdiction de cloper dans les locaux rappelée plusieurs fois par un pompier. "Passé l'étonnement, tout a repris as usual", s'amuse un rédacteur. En août, les journalistes ont reçu un mail intitulé : "On revient à la maison". Un dixième de seconde, ils y ont cru. Mais il était juste question d'une fête rue Béranger. L'endroit n'a pas été entièrement vidé, on y voit encore des piles de claviers et le mur d'archives du service étranger avec ses coupures de presse sur la mort de Khrouchtchev ou sur la guerre du Kosovo. Idéal pour les réalisateurs de cinéma ou le monde de la mode. Mais, pour les journalistes, le retour vers le futur n'aura pas lieu.

De nouveau, il faut faire les cartons. Le moral n'y est plus. Les 900 euros alloués pour acheter un scooter électrique n'y changeront rien, pas plus que la personnalisation, par un graphiste, du plateau dévolu au quotidien. Désormais, le regard se posera, au choix, sur le ministère de la Défense, le tramway ou le périphérique. Cette morne plaine n'a rien à voir avec le quartier quitté où l'on refaisait le monde, jusqu'à point d'heure, autour d'une bière dans l'un des bars avoisinants. Avec ses 75 000 exemplaires vendus par jour (abonnements et vente au tiers compris), "Libé" ne risque-t-il pas aussi l'isolement jusque dans sa nouvelle fratrie qui tourne autour de "la" vedette, BFMTV ?


RTL emportera-t-elle sa façade signée Vasarely ?
Pour RTL, également, ce trimestre signe la fin de l'autonomie. Le 1er mars 1987, la radio accueillait les premiers pas de la vagissante M6 qui, aujourd'hui, la rachète. Tout un symbole ! La station quittera bientôt la rue Bayard et ses locaux historiques dont les plafonds ne peuvent plus accueillir un seul câble. RTL emportera-t-elle sa façade signée Vasarely, classée aux Monuments historiques ? Christopher Baldelli, président du directoire, fait son mystérieux. Il confirme juste que l'œuvre est indépendante de la façade. RTL se posera à Neuilly, juste en face et sous le regard du nouveau taulier, Nicolas de Tavernost, président de M6. "Le grand cousin devient le grand patron", disait Elizabeth Martichoux lors de la conférence de rentrée. Ces deux-là se connaissent depuis longtemps mais cela ne calme pas l'inquiétude diffuse.

Incroyable coïncidence, comme si elle ne pouvait plus vivre là, sans sa voisine de soixante ans, Europe 1 quittera, elle aussi, le quartier, la rue François-Ier et son entrelacs d'immeubles, de couloirs, d'escaliers qui requièrent un GPS. Moderniser était trop compliqué : marteaux-piqueurs et micros font mauvais ménage. Adieu donc cet endroit qui accueillit les studios de Voice of America, la radio des libérateurs, en 1944. Adieu le micro d'où Coluche lança, au milieu des bandes magnétiques et des bouteilles de rouge, l'appel à l'origine des Restos du Cœur. Adieu la sortie secrète qui permet d'exfiltrer ceux qui, comme DSK à une période, veulent éviter les photographes planquant devant la station. Initialement, Europe 1 se voyait dans le Marais, c'était chic. Mais les Monuments historiques n'aiment pas les antennes si peu esthétiques et l'accès par des rues étroites risquait de compliquer l'arrivée des invités. Finalement, la station s'installera, en juin, dans le 15e , elle aussi, dans l'immeuble du Canal+ grande époque.

En quittant des endroits biscornus pleins de charme au profit de locaux fonctionnels et rectilignes perd-on une partie de son âme ? La culture colle-t-elle aux murs ou l'emporte-t-on à la semelle de ses souliers ? Changer de lieu est-il une étape nécessaire pour se revivifier ? L'échantillon est suffisamment large pour que les sociologues y trouvent un sujet d'étude dans quelques années. Si la presse déserte son quartier historique, celui-ci ne reste pas vide. Facebook, Twitter, Free, Google, Aufeminin.com l'ont pris d'assaut, certains luxueusement installés dans d'anciens hôtels particuliers réhabilités. Comme un symbole de la grande permutation ?

Véronique Groussard




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