Notre exil n’est pas une fatalité mais un vrai sacrifice qui avait un objectif noble, sortir de l’impécuniosité, améliorer notre condition sociale et, surtout assurer un meilleur avenir à notre progéniture. 

A ce moment, c’était amplement suffisant pour justifier notre exode et quitter avec une conscience tranquille familles et amis afin de s’installer en Belgique, pays accueillant et prometteur.

Cet exode planifié de la communauté marocaine a eu lieu dans le cadre d’un accord bilatéral entre la Belgique et le Maroc. Alors, nous avons accepté gracieusement l’invitation de la Belgique pour venir combler momentanément un déficit de main d’œuvre, principalement dans les mines de charbon. Personne ne pouvait rester insensible à cet appel pathétique offrant des conditions extraordinaires et tellement séduisantes par rapport à la situation de crise économique que traversait notre pays. A cet instant nous étions vraiment des assistants au développement pour aider les deux pays. Assister la Belgique à développer son économie et son bien-être et soutenir financièrement nos familles restées au Maroc par l’envoi de devises.

Pendant les années soixante le candidat à l’émigration était considéré comme un soldat qui partait au front pour défendre l’intérêt de son pays. Tout le monde voulait l’accompagner jusqu’à l’embarquement au port de Tanger. Les gens venaient le saluer comme on fait généralement pour ceux qui partent au pèlerinage à la Mecque.

Chaque candidat à l’émigration, ayant réussi l’examen de passage, recevait auparavant et gracieusement de la part de l’employeur qui l’a engagé, un contrat de travail, un ticket de train et argent de poche. Le voyage durait trois jours, en traversant le détroit, l’Espagne et la France. Arrivé en Belgique l’accueil est aussi chaleureux, on lui procure immédiatement boulot et logement.

C’était les golden sixties ou l’âge d’or de l’immigration marocaine. L’ouvrier marocain a quitté son pays avec dignité, il a travaillé avec fierté et il a vécu dans la bénédiction et miséricorde des dieux. Il a été tellement apprécié par ses proches, par ses collègues et par ses voisins. Finalement, tout le monde était heureux, le patron, le travailleur, le gouvernement belge et le gouvernement marocain. Au début, seuls les parents des expatriés étaient perplexes, soucieux et inquiets. Toutefois, grande fût leur joie lorsqu’ils ont reçu le premier mandat postal avec une somme d’argent envoyée par leur fils.

En tout cas, cette période faste n’a pas duré longtemps, en tout et pour tout une dizaine d’années. Elle a commencé en 1964 par la signature du traité et a terminé en 1974 avec la régularisation de milliers de clandestins et par l’arrêt officiel de l’immigration. Après, la Belgique a ouvert la porte et encouragé le regroupement familial.

En 1974, pour couronner de succès les retrouvailles entre le monde musulman et le monde chrétien, le rapprochement entre les deux cultures, la Belgique a reconnu officiellement la religion et culture islamiques. Ce qui se traduisait sur terrain à l’époque par un accueil chaleureux des ouvriers marocains par la population belge. Des années durant, l’arrivée de ces ouvriers s’est fait ainsi dans une symbiose parfaite et dans une ambiance harmonieuse que ce soit sur les lieux de travail ou dans les quartiers populaires. Preuve à l’appui, tous les parlementaires belges ont voté unanimement le texte de loi reconnaissant la religion islamique. Ce qui est chose rare dans les annales politiques.

Pendant toute cette période, personne ne parlait du racisme ni de l’intégration et encore moins de la délinquance. Les Belges étaient très accueillants, les Marocains étaient gentils et serviables. Les seuls problèmes qui existaient concernaient principalement le permis de travail, le permis de séjour et la recherche d’un logement.

Heureusement, qu’à notre arrivée en Belgique il n’y avait ni centre d’accueil ni assistant social pour nous accompagner, nous guider ou nous orienter. Comme aujourd’hui, l’ambassade et le Consulat marocains étaient cantonnés dans leurs bâtiments et se souciaient peu de notre destin. Les seuls qui s’intéressaient à notre sort c’étaient les syndicats et les gens de l’église. Pour le reste, chaque nouveau arrivant est directement pris en charge par ses compatriotes. Dès le début des années soixante, chacun de nous, une fois bien installé va se mettre à disposition pour accueillir et aider un compatriote fraîchement arrivé pour lui trouver boulot et logement. Beaucoup seront nourris et logés, d’autres seront accompagnés jusqu’au lieu de travail ou jusqu’au village où un familier ou un ami y habite. Il y avait entre les primo arrivants une vraie solidarité et entraide. Ces valeurs de partage et les liens spirituels qui unissent les Marocains de Belgique constituaient une composante essentielle de notre identité.

Les journaux ne s’intéressait que peu ou pas du tout des travailleurs migrants et encore moins des Marocains. Les universités et les écrivains non plus. Tant mieux pour nous. Seuls les étudiants étaient plus attentifs et souvent solidaires avec nos revendications, assistaient à nos activités et partageaient nos soucis et nos préoccupations.

A ce moment là il y avait beaucoup plus de cafés que maintenant. Après le travail on prenait avec plaisir une bière avec les collègues et les amis. On côtoyait les citoyens belges dans les bars et les cafés et on jouait avec eux billards et flipper. Le week-end chaque ouvrier marocain passait un temps fou à danser et à flirter. Il n’ y avait que peu ou presque pas de pratiquants qui fréquentaient les rares lieux de prière. Par contre nous étions quand même tous Musulmans et nous respections à la lettre le jeûne du Ramadan et fêtons toutes les fêtes religieuses comme auparavant.

Les caractéristiques essentielles du travailleur marocain reposaient essentiellement sur sa mobilité. D’ailleurs, dès le début des années soixante, les Marocains se sont installés en Flandre, en Wallonie et surtout à Bruxelles. Cette tendance va se poursuivre au-delà de 1974 et va se prolonger jusqu’à présent avec une attirance notable pour la ville de Bruxelles. Aujourd’hui, plus de la moitié de la communauté d’origine marocaine se trouvent à Bruxelles et ses environs.

Nous sommes venus comme main d’œuvre avec des biceps mais nous ne sommes pas venu les mains vides et complètement démunies. Malgré que le pays natal soit resté loin derrière nous, le Maroc a été immortalisé dans une image à jamais gravée dans nos mémoires collectives. Nous avons gardé et cultivé soigneusement, nos cultures culinaires, nos traditions vestimentaires, notre musique, notre culture millénaire et notre religion. A côté de la langue arabe nous avons également importé dans nos bagages les trois principales langues berbères. Rifia du Nord, Chelha de l’atlas Central et Soussia du Sud ainsi que les trois cultures berbérophones. Pendant très longtemps, nous avons vécu pacifiquement côte à côte avec la culture belge et avec d’autres cultures dans une harmonie totale et dans un respect mutuel. A ce moment là, la seule différence est que chez nous le sens des valeurs traditionnelles, imprégné par la religion islamique et la culture arabo-berbère était encore très vivace.

Durant ces décennies, nous avons pu, de bouche à oreille, préserver, transmettre et perpétuer ce précieux bagage aux nouvelles et aux futures générations. Les années sont passées, et une génération de Marocains a émergé sans pour autant avoir émigré. Depuis notre arrivée sur le sol belge nous n’avons jamais cessé de nous organiser à notre niveau et à notre manière pour participer activement dans la vie syndicale, culturelle, politique et économique. Plus tard nous avons créé des asbl, nous avons appris la langue du pays et, petit à petit nous avons adopté le Way of life à la belge avant de devenir des citoyens à part entière. Aujourd’hui nous sommes devenus les supporters inconditionnels de Kim Klijsters, de Henin Hardenne et des Diables Rouges. Nous suivons quotidiennement avec une grande attention les actualités politiques de notre pays d’accueil, nous lisons les journaux et nous écoutons le journal télévisé comme tout un chacun. Après avoir été depuis les années soixante des militants fidèles de la CSC et de la FGTB, nous avons évolué pour devenir des aficionados de pratiquement tous les partis politiques.

Si nous remplissons encore les mosquées nous n’avons jamais pour autant délaissé les bars et les dancings. En tout cas, la relève prévue par certains gourous sociologues de salon n’aura pas lieu pour remplacer une main d’œuvre marocaine venue d’ailleurs. Nous commençons à récolter les graines que nous avons semées et cultivées. On voit déjà le nombre de diplômés universitaires issus de l’immigration marocaine accroître progressivement chaque année. Si notre jeunesse a augmenté quantitativement elle a aussi fondamentalement augmenté qualitativement.

Sur le plan individuel et familial en tant que parent notre mission est presque complètement parachevée et notre rêve est presque exaucé. Nous sommes venu, nous avons travaillé et nous sommes toujours là. Par contre, sur le plan associatif, la réussite n’a pas été au rendez-vous. Mais ça, c’est une autre histoire.

L’arrivée des jeunes
La politique de regroupement familial, préconisée par la Belgique a eu comme effet une augmentation sûre et régulière du nombre de la communauté marocaine. Ainsi, la Belgique s’est assuré une filière d’importation et en même temps la création d’une autre filière de reproduction Made in Belgium. En claire, grâce à la procréation sur place, la Belgique a ainsi pu créer une source intarissable pour s’assurer une reproduction pour le long terme. Conséquence de cette politique, la communauté s’est féminisée et s’est rajeuni au fil du temps.

A titre indicatif, en 1961 il y avait environ 850 Marocains en Belgique, en 1968 ils étaient à peu près 35.000 et en 1970 43.000.

Fait unique pour l’Europe, l’immigration en Belgique, dès le début des années soixante, devenait plus humaine que dans les pays riverains, à cause de son caractère humanitaire en favorisant le regroupement familial. Un arrêté royal du 20 mai 1965 prévoyait le remboursement de la moitié des frais de voyage de l’épouse et des enfants lorsque ceux-ci accompagnent ou rejoignent le travailleur marocain occupé en Belgique. Le migrant Marocain, encouragé officiellement par les autorités belges, devait donc jouer deux rôles tout à fait distincts, mais nécessaires et complémentaires l’un à l’autre. Le premier rôle, pour pallier au manque de main-d’œuvre dans les entreprises en plein essor pour assurer la production, le second rôle pour pallier au vieillissement général de la population belge, surtout en Wallonie, et assurer la reproduction.

Le rôle de reproduction étant assuré, une nouvelle génération issue de l’immigration va émerger et que l’on surnomme à tort, la seconde génération. Cette génération sacrifiée se transmettra la malédiction de la marginalisation sociale. La reproduction sur place va engendrer une reproduction et une accumulation d’injustices et de retard par rapport aux autochtones.

Les premiers de cette série nés en Belgique se trouveront vite confrontés dans leur statut d’immigré qui leur a été imposé par le destin. Ce sont des citoyens d’origine marocaine certes, mais ils seront les seuls qui n’ont jamais demandés de quitter leur pays d’origine. Immigrés malgré eux, étrangers dans leur pays natal, par fatalité ils porteront à jamais l’étiquette d’étranger.

Le destin ou la fatalité
C’est surtout à la lumière de mon expérience personnelle et professionnelle que je base mon analyse. Depuis la fin des années 60 j’ai suivi de très près et participé au débat concernant le thème de l’immigration ainsi que celui des nouvelles générations issues de l’immigration en Belgique.

C’est pour essayer de changer l’image véhiculée par une certaine presse sur ces jeunes que je veux restituer les faits et le débat dans le cadre d’une approche globale permettant une analyse rigoureuse des problèmes que j’ai milité dans la vie associative mais aussi au niveau du syndicat et du monde politique.

Malheureusement, l’image qui semble correspondre est celle que la société elle même se fait des étrangers, ce qui n’est pas tout à fait conforme à la réalité. Trop souvent cette image nie l’existence d’issues positives pour certains jeunes, en particulier les maghrébins et la responsabilité dans la situation qui est la leur.

Apparemment, trois phénomènes privilégiés reviennent au galop à chaque fois qu’on veut mettre en valeur la fracture sociale de ces jeunes désœuvrés : le logement, l’école et le travail. Et, d’après leur logique tous les autres problèmes ont la même source et proviennent de l’échec de les intégrer harmonieusement dans la société. (Echec scolaire, rejet social, délinquance, identité culturelle..)

Notre réflexion sera incomplète si nous allons étudier seulement le cas de la nouvelle génération des Marocains issus de l’immigration. Il faut voir toute de la communauté marocaine, voir l’ensemble de la population étrangère, voir toute la population de Belgique.

Parler de l’immigration marocaine c’est parler de la société belge dont l’avenir est lié aux enjeux démographiques, économiques, sociaux et culturels que représentent les jeunes d’origine maghrébine.

Il y a certains sociologues et anthropologues de salon qui nous ont numérotés en première, seconde, troisième génération ainsi de suite. Pour moi les jeunes issus de l’immigration font partie intégrante de la communauté marocaine. Ils forment la complémentarité de leurs parents.

L’immigration marocaine en Belgique devait jouer un double rôle. Remplir une carence de main d’œuvre dans les mines de charbon et dans les entreprises peu rentables et qui ont choisi de ne pas investir dans la modernisation des moyens de production. Le second rôle est de combler une carence dans la démographie et assurer la relève d’une population qui commençait à vieillir.

Le marocain adulte qui a quitté son pays pour s’installer en Belgique reconnaît depuis le début que quoi qu’il fasse il ne réussira pas à réaliser complètement son projet de rêve. Mais il reconnaît qu’il est venu remplacer le Belge qui refusait le boulot sale, dangereux, peu rémunéré et le moins valorisant. Mais il était conscient que lui, primo arrivant, c’est la Belgique qui l’a choisi, c’est la Belgique qui est allé au Maroc pour le chercher et lui demander de venir s’installer ici en Belgique et lui a demandé de faire venir son épouse et ses enfants.

En revanche, fier de son statut et sans complexes, il va projeter son rêve sur ses enfants et à travers eux il veut réussir à se faire reconnaître par la société d’accueil où il vit. Société qui n’avait besoin que de ses biceps et sa force de travail, faisant ainsi abstraction à sa personne en tant qu’être humain. Alors, à travers l’intégration de ses enfants il veut retrouver la dignité qui lui a été refusée pendant des décennies. Toutes ses aspirations et ses attentes seront exaucées via l’intégration et la réussite de ses enfants dans la société.

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 25 eptembre 2005




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