Un peu d'anthropologie light, mes amis. Si toutefois vous en avez réellement envie. Sinon, pardonnez cette copieuse -bien qu'assez légère- mixture. Vous verrez que je raconte la mendicité un peu comme une histoire...

Le Maroc est probablement le pays arabe où la concentration de mendiants au mètre carré est la plus dense. Certaines estimations évaluent le ratio de la mendicité à un niveau proche de 1 mendiant pour 33 habitants dans les zones urbaines. Un « exploit » pour la cinquième puissance économique africaine ! 

Pourtant le pays ne fait guère partie non plus – économiquement s’entend - du « peloton de queue » des vingt-deux nations composant la ligue arabe. A quoi donc cet insoutenable fléau est-il dû ? Quels en sont le moteur mental et la genèse socio-historique ?

Harcelés à longueur de journées par ces armées de quémandeurs toutes catégories confondues, les citoyens « qui se lèvent tôt pour aller travailler » supportent de moins en moins ces mains tendues comme des index accusateurs, ces regards projetés sur vous comme de haineux crachats, ce misérabilisme « derwichier » qui vous conjure au nom d’Allah, de son Prophète, de vos parents, de vos enfants… pour une misérable pièce ! Certains poussent le vice jusqu’à la culpabilisation : « Qu’Allah ne vous ôte jamais la lumière de la vue ! », vous lance le non-voyant ; le cul-de-jatte vous administre un tonitruant « Que le Tout-Puissant vous épargne le handicap ! », tandis que le mendiant du carrefour vous apostrophe en criant : « Que l’Omniscient assure votre sécurité et préserve vos enfants des catastrophes! ». Si vous êtes accompagné précisément de vos enfants, vous auriez droit à cette si délicate prière : « Que le Clément et Miséricordieux mette votre progéniture à l’abri du besoin ! »

Maintenant que nous avons rappelé ces techniques « mendicitaires » de plus en plus sophistiquées, attelons-nous à explorer la genèse de cette forme d’indignité qui insulte précisément la dignité de tout un peuple. Auparavant, deux bémols s’imposent : 1) Mon propos ici n’a rien d’une négation de la grande pauvreté qui sévit – avec quelle ampleur ! – dans nos villes, notamment du fait du catastrophique exode rural qui s’amplifie crescendo ; 2) Je ne me permettrai jamais d’épouser la funeste assertion selon laquelle « on n’est miséreux que parce qu’on l’aura voulu ». A moins de traîner une psyché sérieusement atteinte, on ne choisit jamais d’être logé à l’article de la misère, en effet.

En vérité, dans notre vieux pays, la mendicité s’est logée dans les esprits et les comportements à la faveur d’un passé maraboutique et makhzénien chargé d’ésotérisme et d’arbitraire. Le « Tout appartient à Dieu » gouverne encore notre imaginaire. A la naissance de son premier comme de son douzième enfant, le Marocain appartenant à la catégorie des gens de peu n’aura de cesse de répéter : « Allah, le Magnanime, le dotera de quoi vivre ; Dieu est l’unique et véritable donateur ; ses créatures ne sont que des intermédiaires ». Rien ne fait plus plaisir à la communauté des mendiants que le verset coranique qui stipule que : « En vos avoirs (il y a) une part pour le quémandeur et le nécessiteux ». Pire : « Les riches ne se seraient enrichis que parce que Dieu l’aura voulu ». Dans tous les cas de figure, cela n’aurait rien à voir avec le labeur acharné ou le génie entrepreneurial. Ainsi issue de la seule volonté divine, cette fortune est simplement placée en dépôt auprès de son détenteur ; il ne saurait en être le le légitime et véritable propriétaire ! 

Cette libéralité avec le concept même de la propriété -un droit de l'homme fondamental consacré par toutes les déclarations des droits de l'homme- est, en fait, la fille d’une vision du monde où l’on exècre l’argent corrupteur de la foi. Durant les siècles de décadence et de déchirements entre le « Bled Siba » et le « Bled Makhzen », de ce temps où la vie de tribus entières était suspendue à l’arbitraire de potentats locaux ou aux dégâts latéraux et collatéraux des « harkas » sultanales, seul le refuge sous les invocations d’Allah et de son Envoyé au sein d’une zaouya pouvait procurer quelque salut. Les disettes, les razzias, les pandémies, les assauts des armées étrangères tout au long et à proximité du littoral, les ponctions fiscales pour le moins pifométriques, le rapport originellement corrompu entre la population et les pouvoirs caïdal et makhzénien, tout cela concourrait à une insécurité –d’abord alimentaire – endémique. Avec une pluviométrie des plus avares, le Marocain n’avait plus qu’Allah à implorer. La « supplique de la pluie » (salate al istisqa), dont le rituel est toujours entretenu et encouragé au sommet de l’Etat, constitue un indicateur puissant à cet égard. Après avoir imploré Dieu, on supplie plus aisé que soi. Tout le patrimoine de la « ‘Ayta » (décliné par les chikhate), du Malhoun et de l’héritage proverbial atteste de cette insécurité quasiment existentielle. Ce patrimoine consigne également l’exil (al ghourba) consécutif aux déportations collectives et massives (Les Ahmar et les Rhamna émigrés du Sahara, par exemple), également consécutif aux fuites face aux massacres et même du fait de la disette. En ces temps où la circulation en Bled Siba ne pouvait se faire sans l’assistance d’un ou plusieurs « zattat » (le célèbre Miloud Belhachmi El Ayadi, Caïd des Rhamna, en fit naguère l’un de ses premiers métiers après celui de « raqqass »), l’imploration d’autrui pour assurer sa survie et même se faire épargner la vie (lamane) était ancré dans les mœurs. 

Dans le « Bled Makhzen », le processus était tout autre. De par la signification même du vocable « Makhzen », qui, originellement, désignait un entrepôt destiné au stockage de vivres. D’ailleurs, le mot français « magasin » en découle. Parce que le pouvoir sultanal, diractement ou secondé par ses représentants (caïds des tribus ou mouhtassibs au sein des quartiers marchands urbains), détenait théoriquement une puissance économique, il pouvait combler ou priver ses serviteurs des contenus des entrepôts. Peu à peu, le sens du vocable a évolué pour camper – d’ailleurs jusqu’à nos jours – les aspects les plus archaïques du fonctionnement de l’Etat. Du coup, toute promotion sociale, toute velléité d’enrichissement, toute ambition de quelque ordre que ce soit, y compris le recouvrement d’un droit théoriquement reconnu, ne pouvait être envisageable sans servir les desseins du Makhzen et les desideratas de ses piliers et de ses lieutenants. L’ascension sociale, comme la descente aux géhennes de l’indignité, émanent du seul Makhzen. Hassan II en a offert, durant son long règne, l’illustration à la fois shakespearienne – l’embastillement de la famille Oufkir ou des frères Bourequat – et cornélienne – « Les grands desseins autorisent quelques dégâts », répétait-il –. « Représentant de Dieu », « successeur et descendant du Prophète », Hassan II a enfoncé le dernier et le plus long clou de cette makhzénité dans l’imaginaire de ses « sujets ». C’est cette makhzénité-là qui a instauré l’économie de rente où les agréments de toutes sortes sont distribués proportionnellement au niveau d’« allégeance » aux intérêts sécuritaires, pécuniaires, politiques, ou économiques du Makhzen. Cette pratique a été tellement intériorisée par l’imaginaire marocain que les foules, haletants et le regard aux aguets, poursuivent le "Roi des pauvres" lors de ses déplacements pour lui remettre des demandes…d’agrément de taxi ! Une makhzénité à partir de laquelle tout émane et à laquelle tout revient. Hassan II l’a même doté des armes constitutionnelles et institutionnelles dont certaines continuent à camper dans les interstices de la loi suprême de 2011.

Par conséquent, le substratum des valeurs propres au « Bled Siba », tout comme les agrégats makhzéniens omnipotents, ont concouru à la pérennisation de ce mental fait de soumission, de petitesses, de lâchetés, de courbettes, de flagorneries et de viscosité. Un mental qui semble s’être débarrassé sans grand regret de toute dignité. Une siple petite comparaison à cet effet : La mal-être social algérien ou tunisien, de nos jours bien plus systématique, voire systémique, que celui qui traverse la société marocaine, n’a jamais atteint ce degré de bannissement de la dignité humaine. Le fameux « nif » algérien, pur produit de la fierté d’un peuple écorché vif, interdit de tendre la main, pas même d’exercer l’activité de cireur si répandue chez nous. Le Tunisien a été suffisamment mentalement formaté par feu Bourguiba à l’aune de l’« excellence », cette construction « nécessairement vitale » vertueuse propre à tous les pays au territoire exigu. Suffisamment, en tous cas, pour s’interdire de tendre la main à autrui. Un tunisien fera toujours l’effort de te fourguer un service ou un produit dans les conditions qui lui sont le plus favorables, mais il ne te tendra jamais la main pour quelque obole. 

Pour conclure – une fois de plus, je sollicite la patience du lecteur pour la longueur de mon texte –, j’ajouterais que la mendicité a atteint les échelons supérieurs de la société. En témoigne la manière par laquelle les marchés passent de gré à gré, le népotisme dans l’affectation aux emplois et même les passe-droits obtenus souvent au moyen des supplications : « Fais, qu’Allah préserve tes enfants, tout ce qui est en ton pouvoir pour m’arranger » (Ghir chouf kif tdir, Allah y khali lik loulidate) ! A l’encontre de toute procédure normative. Au mépris de la loi.

Abdessamad Mouhieddine
Anthropologue, journaliste, écrivain, poète...





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