L'année dernière, la Française des jeux et le PMU ont effectué une étude commune de typologie sociologique des joueurs. 

Grâce aux sondages effectués par leurs enquêteurs dans une centaine de sites à travers l'Hexagone, il s'avère que les immigrés contribuent pour 61% dans le chiffre d'affaires des deux organismes de jeux. Ainsi, 60 millions de Français n'interviennent qu'à hauteur de 39% dans le CA alors que 5 millions d'immigrés plafonnent à 61% ! 

Projecteur
Bachiri F. a tout perdu. Sans le «minimum vieillesse», il ne pourrait pas subsister. Pourtant, ce joueur invétéré a trôné à la tête du créneau de la production musicale maghrébine durant trois bonnes décennies. Il avait produit les plus grandes vedettes de la chanson maghrébine, de Cheb Khaled jusqu'à Nass El Ghiwane. Le tiercé a tout avalé. «Je suis totalement accro au jeu. Aucun obstacle ne peut se dresser devant mon vice. Ni ma femme ni mes enfants ni mes amis n'ont pu m'en séparer. Même aujourd'hui, alors que je survis, je ponctionne ma maigre retraite», avoue-t-il.

Il s'agit, en vérité, d'une manifestation, la plus insidieuse, de toutes les autres, de la névrose. «Certes, c'est moins grave que la psychose. Nous sommes tous plus ou moins névrotiques, mais quand cela atteint ce stade, on est en névropathie», assure le Dr Benichou, psychiatre à l'hôpital Cochin. Des personnalités célèbres se sont fait interdire des casinos grâce à une demande faite au ministère de l'Intérieur. Omar Chérif en est la parfaite illustration. Même des chefs d'Etat aussi prestigieux que Feu Fahd d'Arabie Saoudite en sont piqués. En une seule soirée, il lui est arrivé de claquer un tiers de milliard de dollars à Monaco ! Mais le cas de nos compatriotes est loin de comporter quelque consolation. D'autant que le jeu s'empare prioritairement des couches les plus modestes. Aziz en est le parfait modèle : «Je n'ai jamais pu dépasser le troisième jour après le virement de mon RMI. Dès que je touche mon obole, je cours vers le PMU où je m'investis corps et âme dans le «course par course». vers 16 heures, je me cale au comptoir du café-tabac du quartier pour jouer le Rapido. Là, je joue à cache-cache avec l'adrénaline toutes les trois minutes. Parfois, je claque mon RMI dans la journée. Le lendemain, c'est ma femme qui fait des ménages qui doit faire les courses. Durant tout un mois, je bricole au black dans la peinture et le revêtement des sols», raconte-t-il. Au sein de cette catégorie sociale, les conflits conjugaux quotidiens finissent souvent dans les tribunaux. Les assistantes sociales s'en mêlent et les joueurs se retrouvent en fin de compte avec des pensions alimentaires dont ils ne peuvent s'acquitter tant ils sont accrocs au jeu.

Les Marocains seconds
Il ressort de l'étude réalisée par la Française des jeux et le PMU que les immigrés originaires d'Afrique noire viennent au premier rang des joueurs de tiercé, immédiatement suivis par les Maghrébins. Au sein de cette dernière population, les Marocains sont champions toutes catégories, devançant largement les Algériens ou les Tunisiens. Rêver de millions peut accoucher de cauchemars. D'autant que l'agressivité de la communication des deux principaux organismes de jeux est foudroyante. Si l'on ajoute à cela la visibilité des lieux de jeux (Tabacs-PMU et Loto) et la multiplicité des jeux de grattage, de pointage et de mises, on s'aperçoit vite des dégâts causés auprès des populations les plus fragiles. Quelques données suffisent à prendre conscience de l'ampleur du vice. La Française des Jeux compte plus de 38.000 points en France. Près d'une quarantaine de milliards d'euros ont été dépensés dans les jeux par les Français en 2007. Le jeu est devenu un véritable phénomène de société. En 2007, deux Français sur trois en âge de jouer ont participé à des jeux d'argent et certains tombent parfois dans une dépendance dévastatrice, parce que génératrice de marginalisation. Cette proportion ne cesse d'augmenter tout comme le chiffre d'affaires des entreprises du secteur. Celui de la Française des Jeux culmine à une dizaine de milliards d'euros en 2007. On est loin des 43 millions d'euros de l'exercice qui a suivi le lancement du premier Loto en 1976. Le PMU n'est pas en reste avec 9 milliards d'euros de chiffres d'affaires. «L'immigré place le jeu au cœur de son rêve d'accomplissement personnel. A commencer par l'hypothétique réinsertion dans le pays d'origine. Nous sommes donc dans le domaine de l'irrationnel. Compulsions et pulsions s'emparent de la psyché du joueur immigré. Peu à peu, l'insouciance face aux obligations familiales et sociales s'installe avec son lot de détresse et de désocialisation accélérée. Beaucoup de joueurs immigrés finissent d'ailleurs entre les mains des services sociaux et des points d'aide alimentaire», affirme Benyouness Jabbari, sociologue à l'INED. Dans ce business si fructueux pour les sociétés de jeux (et surtout pour l'Etat), la presse spécialisée fait montre d'une forme olympique. «Tous les titres affectés aux courses hippiques se vendent en totalité. Parfois, dès 11heures, il ne m'en reste aucun exemplaire», affirme Jean Michel Lebchir, kiosquier à Barbès. Sur ces gazettes, toutes les courses sont compilées et analysées. Les cotes et les historiques des chevaux sont fignolés au microscope. Autour de cette littérature hippique, des groupes d'immigrés se forment dans les cafés pour palabrer autour de la chose. Des mises substantielles groupées peuvent atteindre le millier d'Euros.

Ici, on reproduit le «bled» autour du jeu. «On peut parler de transfert dans le cas de cette catégorie sociale en Europe. Objet de transfert, le jeu habite l'accro immigré comme un redimensionnement de l'affect», explique le Dr Benichou. Les services sociaux des consulats marocains en France sont submergés de plaintes pour dilapidation des deniers du foyer. «Que voulez-vous qu'on fasse face à ce phénomène ? Nous ne sommes qu'une boîte postale. Nous orientons souvent les plaignant(e)s vers les assistantes sociales ou les tribunaux.

Des conseils juridiques sont fournis. C'est le maximum que nous pouvons faire», assure Mohamed Gharid, agent consulaire marocain. En tous cas, le phénomène du jeu s'attaque frontalement au pouvoir d'achat des MRE les plus fragiles. L'accompagnement des accros est difficile à entrevoir en dehors de thérapies musclées. Amen.

Abdessamad Mouhieddine

Anthropologue, journaliste, écrivain, poète...




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