La présidente de la CGEM n’est pas seulement une femme d’affaires adepte du rapport de forces, elle est aussi un pilier des festivals d’Essaouira et de Casablanca.

Dans les couloirs d’un splendide hôtel d’Essaouira, au Maroc, une femme sobrement vêtue s’avance d’un pas assuré, coiffée d’une casquette qui mange son visage. En dépit de son effort de dissimulation, certains la reconnaissent et lui adressent des marques de déférence : Miriem Bensalah-Chaqroun, la présidente de la Confédération générale des entreprises du Maroc (CGEM), est l’une des femmes les plus puissantes de la monarchie.
« Devenir présidente de la CGEM, c’est pour moi un chemin de vie. On n’y accède ni par calcul, ni par stratégie », affirme-t-elle une fois assise pour un rare entretien avec la presse étrangère. Aînée d’une fratrie de cinq enfants, Miriem Bensalah-Chaqroun, 54 ans, allie l’excellence de la formation académique française au pragmatisme des études anglo-saxonnes. Après un passage à l’université Paris-Dauphine, elle est allée décrocher, en 1986, un Master of Business Administration (MBA) à Dallas, au Texas. Elle choisit alors de revenir au pays pour entamer sa carrière, non pas dans le groupe familial mais dans une institution privée. « Le retour au pays s’est fait naturellement, j’ai commencé ma carrière dans la banque », se souvient-elle.
La vie de Miriem Bensalah-Chaqroun a basculé pour la première fois en 1993. Cette année-là, son père, Abdelkader Bensalah, qui règne sur le holding Holmarcom, décède. Le destin lui impose de prendre sa relève, elle lance une diversification tous azimuts. « Mon père est parti de zéro », insiste la patronne des patrons marocains. Aujourd’hui, l’empire familial s’étend des Eaux minérales d’Oulmès (1,6 milliard de dirhams de chiffre d’affaires en 2016, soit 150 millions d’euros) à la compagnie aérienne Air Arabia Maroc, en passant par les assurances, la logistique, l’agroalimentaire et les médias.

La main au porte-monnaie
Mais celle qui se définit comme marocaine, berbère et musulmane et a voyagé dans pas moins de 44 pays africains, n’a pas seulement le sens des bonnes affaires ; elle sait aussi reconnaître les initiatives culturelles prometteuses et, s’il le faut, mettre la main au porte-monnaie pour les encourager : en 1998, elle fut ainsi l’un des premiers mécènes du festival Gnaoua et Musiques du monde qui venait d’être lancé à Essaouira.
« J’ai hérité du sens du partage et de la redistribution, ce qui m’amène à donner des montants importants à différentes causes et différentes œuvres. Mais il faut prendre le temps d’aller à la rencontre des autres, de connaître leurs difficultés. C’est tout aussi important que de donner », insiste cette mère de trois enfants qui ne rate pas une occasion d’effectuer en famille le pèlerinage de La Mecque.
Mine de rien, elle fonctionne aussi au rapport de forces. En 2005, pour lancer le festival de Casablanca, elle pose ses conditions : avoir la haute main sur le montage financier, sur le choix des collaborateurs et sur la ligne éditoriale de la manifestation – et elle obtient gain de cause. Mais c’est à l’étape d’après qu’elle relèvera sa capacité à rester intransigeante. Face au préfet de police de Casablanca, qui ne voulait prendre aucun risque et exigeait des barrières dans les rues, Miriem Bensalah-Chaqroun va au clash. 
« S’il n’y a pas de barrière, il n’y aura pas de festival », tranche le haut fonctionnaire. « En effet, il n’y aura pas de festival », répond-elle, selon un témoin de la scène. Finalement, le festival a eu lieu, sans les barrières. « On a réuni en quatre jours 2 millions de spectateurs dans les rues et tout s’est bien passé », savoure-t-elle encore.
« Politisation excessive »
Pour certains, ce goût de l’affrontement, ajouté à un « engagement politique excessif », a fini par affaiblir l’organisation patronale. 
« Il est clair qu’elle n’était plus dans son rôle en choisissant la confrontation ouverte et directe avec l’ancien premier ministre Abdelilah Benkirane [2011-2017]. Pour moi, cette politisation excessive a affaibli la CGEM au profit des fédérations qui la composent », remarque un analyste de la vie politique marocaine.
Pour d’autres, Miriem Bensalah-Chaqroun a investi trop d’énergie dans ses rivalités avec le ministre de l’industrie, du commerce, de l’investissement et de l’économie numérique, Moulay Hafid Elalamy, et avec celui de l’agriculture, de la pêche maritime, du développement rural et des eaux et forêts, Aziz Akhannouch. « Ces rivalités ne sont pas anecdotiques. Elles ont entravé l’avènement de grands chantiers qui auraient pu être les marqueurs des deux mandats de Miriem Bensalah. C’est dommage », regrette un autre observateur.

Devenu patronne des patrons en 2012 après avoir décliné à plusieurs reprises les appels à sa candidature, Miriem Bensalah-Chaqroun entreprend de réorganiser la CGEM. Elle se fixe pour objectif de moderniser l’organisation patronale, non sans s’attirer les critiques de ceux qui lui reprochent de s’être entourée d’une cour. « L’enjeu était simple : je voulais faire du patronat marocain un interlocuteur crédible, écouté, une force de proposition. J’avais la confiance de mes pairs pour y arriver », justifie-elle.

Quelques pas de danse
Alors qu’on lui prête un lien privilégié avec le palais royal et une écoute attentive de la part de Mohammed VI, qu’elle accompagne dans tous ses déplacements en Afrique subsaharienne, Miriem Bensalah-Chaqroun préfère mettre en avant la place centrale de la CGEM dans les changements en cours dans le royaume.
« On vous appelle pour vous consulter, on vous associe à telle ou telle initiative parce que vous avez construit la crédibilité qui fait qu’on vous écoute spontanément et naturellement. C’est cela le plus important », finit par lâcher celle qui n’a pas hésité à esquisser publiquement quelques pas de danse devant la scène Moulay-Hassan lors du dernier festival Gnaoua, du 29 juin au 1er juillet.
En mai 2018 s’achèvera son second et dernier mandat. Que fera-t-elle ensuite ? La question agite toute la nomenklatura marocaine, mais, pour l’instant, l’intéressée ne s’est pas exprimée sur ce sujet.

Par Seidik Abba 
(chroniqueur Le Monde Afrique, Essaouira, envoyé spécial)


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