En préparation du numéro 113 (juillet-août 2017) de la revue marocaine bimestrielle « Perspectives Med », nous avions reçu un questionnaire sur les deux volets de la politique migratoire du Maroc (MRE et Affaires de la Migration) auquel nous avions répondu, la publication ayant été fixée au lundi 17 juillet 2017. Cette occasion d’élargir l’information, est une opportunité également pour actualiser les réponses sur certains aspects, afin de tenir compte de l’évolution du dossier. La publication de la présente contribution citoyenne au débat public, se fera en quatre parties. « Ci-dessous, la quatrième et dernière partie » (Abdelkrim Belguendouz). 

« PERSPECTIVES MED » : En liaison avec ce que vous venez de dire, une autre interrogation de fond se pose. Si le Maroc est aussi ciblé par le terrorisme djihadiste, bien des ressortissants marocains sont cités dans les attentats qui ont secoué l’Europe. Comment gérer au mieux l’image de la communauté marocaine qui est aussi victime de ce qu’il convient d’appeler islamophobie ? 

ABdelkrim BELGUENDOUZ : Parmi les combattants recrutés par Daech et Al-Nosra en Irak et en Syrie, on retrouve également des jeunes marocains partis du Maroc même, et en rapport avec les attentats terroristes qui ont touché particulièrement des pays européens, une liste de plus en plus longue de binationaux ou de « Marocains d’origine », sont effectivement cités parmi les auteurs de ces actes criminels. 

Pour nous limiter aux binationaux, autour desquels le débat polémique en France en particulier sur la déchéance de nationalité, a débouché sur une impasse, voir sur une véritable fracture républicaine, les enquêtes ont montré que ces jeunes « d’origine marocaine » sont nés le plus souvent dans les pays européens concernés, qu’ils ont passé pratiquement toute leur existence dans ces pays, qu’ils sont le produit des systèmes éducatifs et sociaux de ces pays. En somme, sont d’abord interpellés les modèles « d’intégration » dans ces divers pays européens concernés pour savoir si l’insertion harmonieuse s’est faite et quelles sont les failles de ces modèles d’intégration qui ont mené à cette radicalisation, qui recoupe des réalités religieuses, sociologiques et politiques des plus complexes. 

Sur ce plan, on ne peut suivre Manuel Valls, alors premier ministre français, qui n’admettait nullement que dans le cadre de la réflexion sur les causes de ces actes terroristes, on s’interroge également sur de possibles raisons internes à la France même, alors qu’auparavant, le 20 janvier 2015, dans le cadre des vœux à la presse, il reconnaissait qu’au plan général, la France subissait les conséquences de trente années de ségrégation sociale et ethnique, de misère sociale, de discriminations. C’était lui-même qui évoquait ainsi pour la France, et spécialement pour ses banlieues, l’existence d´ « un apartheid territorial social, ethnique qui s’est imposé à nous ». 

Par ce changement d’attitude, Valls voulait ainsi imposer une sorte de terrorisme intellectuel en prétendant cette fois, à propos de radicalisme et des attentats terroristes de Paris que, « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser ». 

Bien au contraire, chercher les clés de compréhension de la radicalisation de certains jeunes nés et ayant grandi en France ou en Belgique par exemple, et de leur passage à la violence mortifère, en raison notamment de la déshérence socio-économique (chômage, conditions sociales très précaires, etc), de l’impact de certains aspects de la politique étrangère de ces pays (dont les interventions militaires), n’est pas pratiquer la culture de l’excuse et de l’irresponsabilité, mais aide à trouver des pistes de solution pour combattre ce fléau du radicalisme. Ainsi, le développement socio-économique dans les banlieues européennes serait certainement un moyen pour éradiquer la radicalisation de la jeunesse. La réalisation du développement dans les pays du Sahel, qui sont un vivier du radicalisme, serait un facteur de stabilité et de paix sociale et internationale. 

En liaison avec la binationalité (notamment marocaine) et de la multiplicité de ces attentats terroristes en Europe, ou projets d’attentats déjoués, on doit s’interroger aussi sur le fait de savoir si l’expérience de la participation de « l’islam consulaire marocain » à l’encadrement religieux au sein de la communauté marocaine établie à l’étranger, n’est pas un échec, devant amener le Maroc à remettre en cause son « modèle » et ses pratiques par le biais notamment du Conseil Européen des Oulémas Marocains (CEOM) et des structures opaques l’accompagnant ou l’encadrant, avec une conception et une vision à dominante sécuritaire. 

Sur un autre plan, ces actes terroristes qui ont été perpétrés en particulier en Europe, ont accru l’islamophobie, et les discriminations contre les immigrés qui sont stigmatisés en raison de leur origine et font l’objet de menace. En faisant référence à un passage du livre d’Abdeslam Sarie paru récemment sous le titre « Entre le marteau et l’enclume. D’instituteur au Maroc à permanent syndical en Belgique, un parcours atypique », nous dirons : ce ne sont pas les immigrés qui menacent, mais ce sont les immigrés qui sont menacés. Ce ne sont pas les immigrés, en particulier musulmans, qui constituent un danger, mais ce sont les immigrés qui sont en danger. Les propres termes de Sarie sont en fait les suivants : «je ne suis pas une menace, je suis menacé », «nous ne sommes pas le danger, nous sommes en danger ». Dans la réalité concrète, la population musulmane dans les pays d’immigration, compte sa part de morts, en payant un lourd tribut à ces actes barbares. On la trouve en effet parmi les victimes de ces attentats terroristes qui n’ont rien à voir avec l’islam, et dont les auteurs ne font qu’instrumentaliser et dévoyer l’islam pour justifier leurs crimes. 

Pour le traitement de « l’islamisme radical », certains invoquent souvent la notion de respect absolu de la laïcité. Mais là aussi, il y’a à opérer une différenciation entre une interprétation ouverte et féconde de la laïcité, et une conception étroite, étriquée, « laïcarde », dogmatique et véritablement « intégriste » de la laïcité, qui revient parfois à un combat contre la religion, en l’occurrence ici, la religion musulmane. 

En guise de conclusion 
QUESTION : Pour terminer ce tour d’horizon sur la politique migratoire marocaine sur ses deux volets, peut-on avoir votre sentiment sur la rencontre organisée dernièrement par le ministère chargé des MRE et des affaires de la migration avec les universitaires et chercheurs marocains, dont vous faites partie, dans le domaine migratoire ? 

RÉPONSE : Le 5 juillet dernier, une séance de travail, d’échange et de dialogue, présidée en personne du début à la fin, par le ministre Benatiq, et modulée par le secrétaire général du département, Lahbib Nadir, a été organisée avec un certain nombre de chercheurs en migration (dont la liste mériterait d’être élargie pour le futur) , en présence de cadres du ministère et de la presse. Ce fut un échange franc, une discussion ouverte, un dialogue constructif avec des critiques, des suggestions et propositions. L’objectif était non seulement de réagir aux politiques publiques marocaines suivies ces dernières années, s’agissant aussi bien des étrangers au Maroc que des Marocains établis à l’étranger, mais également de voir, à partir des défis qui se présentent et des enjeux qui se posent au plan migratoire, comment les universitaires et chercheurs marocains en migrations, toutes disciplines confondues, intervenant aussi bien à l’intérieur du Maroc qu’à l’étranger, pourraient contribuer utilement notamment à la connaissance du terrain, à l’élaboration d’études et de recherches pour l’action. La réflexion sur les moyens d’asseoir les modalités concrètes de partenariat entre le ministère et les chercheurs, constituait une des préoccupations importantes. 

Parmi les attentes qui me tiennent particulièrement à cœur, en tant qu’analyste observateur assidu de la scène migratoire marocaine, et acteur de la société civile en matière de protection et de promotion des droits multidimensionnels des citoyens marocains à l’étranger et des immigrés au Maroc, figurent un certain nombre de points. Il y’a la nécessaire circulation de l’information par le ministère en direction des chercheurs ; la diffusion sur le site du ministère des études menées, commanditées par le département ou réalisées en coopération avec des partenaires internationaux ; le lancement d’un agenda national de la recherche en migration ; la création d’un véritable observatoire national relatif aux migrations (communauté marocaine à l’étranger et immigration étrangère au Maroc) ; l’élaboration d’une réelle stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de MRE. 

Parmi les priorités, il s’agit aussi d’organiser un débat national sur la participation politique et la représentation parlementaire par rapport au Maroc des citoyens marocains à l’étranger ; de créer les conditions d’un dialogue permanent sur les migrations dans les médias, ouvert et pluriel entre les responsables gouvernementaux et institutionnels du champ migratoire, les chercheurs en migration et la société civile ; d’associer plus et mieux les chercheurs marocains aux recherches sur les migrations marocaines ; de réorganiser la gestion des études et recherches migratoires commanditées par le ministère ou réalisées en partenariat avec des acteurs internationaux ; d’accorder une attention particulière à la migration sud-sud, à l’articulation de la politique migratoire marocaine avec la politique africaine en général, à l’impact au niveau migratoire en particulier de l’adhésion du Maroc à la CEDEAO, au leadership du Maroc en Afrique dans le domaine migratoire ; d’opérer un suivi du Partenariat euro-marocain pour la mobilité, en étant très vigilant sur le projet de réadmission que l’UE veut toujours imposer au Maroc, y compris pour les Africains subsahariens, alors que ceci est en totale contradiction avec la nouvelle politique migratoire du Maroc. 

Au total, il conviendrait de prendre la date de tenue au Maroc, fin 2018, du Forum Global Migration Développement sous présidence maroco-allemande, comme horizon temporel pour une mise à niveau des politiques migratoires du Maroc (MRE et immigration étrangère au Maroc), des législations y afférent et de la gouvernance des divers leviers et outils d’intervention en ce domaine, qui pâtissent tous de dysfonctionnements structurels comme on vient de le voir. Les conditions nous paraissent propices pour le faire, en particulier avec l’ouverture d’esprit du ministre délégué chargé des MRE et des affaires de la migration, sa ferme volonté d’entretenir un dialogue pluriel et fécond avec la société civile MRE, le tissu associatif de l’immigration au Maroc, les chercheurs en migration appartenant aux différentes disciplines concernées par le fait migratoire concernant le Maroc, aux diverses universités marocaines ou intervenant parmi la « Jaliya ». 

Partant d’expériences antécédentes, la suite qui sera ou non donnée à toutes ces réunions, montrera si on a raison ou pas, d’être optimistes pour le futur. Pour le moment, on croit en la volonté de changement, qui réussirait mieux de notre point de vue, si cette volonté est partagée également par l’ensemble de la hiérarchie du département. 

4ème et dernière partie

Abdelkrim Belguendouz

Universitaire à Rabat, chercheur en migration







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