En préparation du numéro 113 (juillet-août 2017) de la revue marocaine bimestrielle « Perspectives Med », nous avions reçu un questionnaire sur les deux volets de la politique migratoire du Maroc (MRE et Affaires de la Migration) auquel nous avions répondu, la publication ayant été fixée au lundi 17 juillet 2017. Cette occasion d’élargir l’information, est une opportunité également pour actualiser les réponses sur certains aspects, afin de tenir compte de l’évolution du dossier. La publication de la présente contribution citoyenne au débat public, se fera en quatre parties. En voici aujourd’hui la première (Abdelkrim Belguendouz). 

« PERSPECTIVES MED » : Comment évaluez-vous la nouvelle politique migratoire déployée par le Maroc qui a pris conscience du fait que le Royaume n’est plus un simple pays de transit, mais aussi d’accueil ?

Abdelkrim BELGUENDOUZ : Procédons d’abord à une clarification à ce niveau. Normalement, par Politique migratoire du Maroc, et par Nouvelle politique migratoire du Maroc, on devrait signifier la politique migratoire dans ses deux volets centraux : MRE et immigration étrangère au Maroc. En fait, lorsqu’on parle officiellement de Nouvelle Politique Migratoire du Maroc, il est fait référence à la nouvelle politique migratoire du Maroc en matière d’immigration et d’asile, qui a été adossée à une véritable stratégie nationale en la matière. Par contre, dans le domaine des Marocains résidant à l’étranger, il y’a eu certes, quelques progrès dans certains domaines, mais fondamentalement, on manque toujours d’une vision ou stratégie nationale globale, cohérente et intégrée relative à la communauté marocaine établie à l’étranger. 

Nous devons à Sa Majesté le Roi Mohammed VI l’initiative du lancement en septembre 2013 de ce qui est désormais appelé la nouvelle politique migratoire du Maroc, suite non pas au rapport (qui n’existe pas), mais à des recommandations du Conseil National des Droits de l’Homme, qui s’est lui-même inspiré d’un certain nombre de suggestions et de revendications de la société civile. Il était temps en effet que la politique marocaine d’immigration et d’asile sorte de l’ornière sécuritaire d’inspiration de l’Union Européenne où elle était engluée pour s’aligner sur le registre des droits humains et du respect des normes internationales concernant les migrants. Il s’agit d’une démarche audacieuse et courageuse qui rompt avec les pratiques du passé. 

Pour bien mesurer la rupture radicale introduite avec l’ancienne politique migratoire ayant connu bien des dérives sécuritaires, avec notamment la mort en automne 2005 de onze migrants africains subsahariens tués par balles marocaines et espagnoles à l’entrée de deux villes marocaines occupées par l’Espagne (cinq tués à Ceuta dans la nuit du 28 au 29 septembre 2005 et six tués le 6 octobre 2005 à Melilla), suivie de la déportation dans des conditions épouvantables par les autorités marocaines de centaines de migrants dans le désert du Sahara, autant à la frontière algérienne qu’à la mauritanienne, rafraîchissons la mémoire. 

Rappelons ces propos significatifs formulés en février 1999 par le ministre de l’intérieur omnipotent de l’époque, Driss Basri, à une délégation de parlementaires français à Rabat. L’offre de services sécuritaires à l’UE, tendant à faire assumer par le Maroc la fonction de vigile et de poste avancé de contrôle des flux migratoires dans la logique de la forteresse Europe, était la suivante : 

« L’objectif principal pour le Maroc, consiste à être partie prenante de la politique européenne de l’immigration consécutive à l’instauration de l’espace Schengen. Le Maroc est en effet conscient de la communauté des valeurs des deux parties et des intérêts mutuels à défendre. Au niveau méditerranéen, nous sommes par notre situation géographique et nos liens économiques, culturels et sociaux, partenaires à part entière de la sécurité européenne…la défense de l’espace Européen ne peut être efficace que si le Maroc y apporte sa contribution » (Driss Basri cité dans « L’opinion » du 24 février 1999-). 

Cette nouvelle politique migratoire du Maroc, enclenchée en septembre 2013, s’est déclinée d’abord par deux opérations de régularisation des étrangers en situation administrative irrégulière, la seconde étant encore en cours en été 2017. La deuxième dimension est la nécessaire mise à niveau du cadre juridique et règlementaire de l’immigration et de l’asile au Maroc, objectif qui n’est pas encore atteint totalement, puisque seule la loi contre la traite des êtres humains est entrée en application après son vote, alors que le projet de loi sur l’asile n’est pas encore finalisé. De même, il n’y’a pas eu encore la refonte structurelle de la loi d’essence fondamentalement sécuritaire, à savoir la loi 02-03 relative à l’entrée et au séjour des étrangers au Maroc, à l’émigration et l’immigration irrégulières, promulguée le 11 novembre 2003. Sa mise à niveau substantielle doit notamment « humaniser » ses dispositions de contrôle dans le respect des conventions internationales ratifiées par le Maroc, et spécifier pour les étrangers tous leurs droits économiques, sociaux, culturels, ainsi que leurs droits civils et politiques reconnus par la Constitution de 2011. 

L’objectif final de cette nouvelle politique, qui est un travail de longue haleine, étant l’insertion harmonieuse des étrangers régularisés au sein de la société marocaine, au plan économique, social, culturel, éducatif, politique, d’où son importance au plan sociétal. 

QUESTION : A-t-on les moyens d’une politique qui s’inscrit en droite ligne du respect de la dignité de l’être humain ? 

RÉPONSE : Si la question posée vise à s’interroger sur la faiblesse du Maroc en moyens matériels et financiers pour mener cette politique d’insertion des immigrés et que d’une certaine manière, la priorité doit être donnée aux Marocains qui ne doivent pas faire l’objet de concurrence, je pense qu’on tomberait là dans une vision qui n’est pas objective. L’immigration étrangère est utile pour le Maroc et il y’a lieu de mener toute une bataille de communication, d’information et de sensibilisation de l’opinion publique marocaine en général pour éliminer un certain nombre d’idées préconçues. 

Ce travail pédagogique est indispensable pour montrer que cette nouvelle politique migratoire ne se fait nullement aux dépens des nationaux qui pâtiraient de cette démarche d’ouverture envers les étrangers au Maroc, en particulier envers les Africains subsahariens. 

Le traitement de la question migratoire en termes de droits humains, est bien entendu, d’abord une question de volonté politique en la matière. C’est un objectif atteignable et non pas un luxe, quelque chose de démesuré. Il est à la portée du Maroc et des Marocains, les droits humains étant par ailleurs universels et indivisibles. Lorsqu’on réclame des droits pour ses compatriotes ou ses concitoyens établis à l’étranger – et quelle est la famille au Maroc qui n’a pas des membres souvent très proches à l’étranger-, on devrait être les premiers à adopter cette démarche d’ouverture. Être un pays d’accueil, c’est d’abord une mentalité, un état d’esprit d’ouverture, de générosité, une démarche altruiste, sans pour autant qu’elle ne s’exerce « aux dépens » ou « au détriment » de ses compatriotes. Les relents de xénophobie, voir même les germes de racismes sont là, et il faut combattre ces visions et ces attitudes avec constance. 

Il y’a donc tout un travail de sensibilisation pour relativiser les choses, un travail d’explication, d’argumentation, de communication éducative ou pédagogique par le biais des divers médias et d’abord par l’école, et plus généralement le système éducatif jusqu’à l’université et les grandes écoles, car la pédagogie migratoire doit triompher, préparer et entretenir constamment le vivre-ensemble sur la base de la persuasion, en tordant le cou aux idées préconçues, aux préjugés, aux fausses évidences, en privilégiant l’approche positive de la migration, son caractère bénéfique pour tous et non pas en cédant aux sirènes populistes. Il est navrant de constater sur les réseaux sociaux et au niveau des commentaires sur certains sites bien fréquentés, la multiplicité des réactions xénophobes, chaque fois que le thème de l’immigration étrangère au Maroc ou celui de la nouvelle politique migratoire du Maroc sont abordés. Certains parlent en effet d’« invasion », de « nouvelle colonisation » etc, en insistant sur la nécessité absolue de mettre en avant la « préférence nationale » ! 

QUESTION : Tout récemment, le dossier des syriens bloqués à la frontière maroco-algérienne a connu un dénouement heureux avec l’intervention royale. Comment doit se profiler, à votre avis, la gestion des flux migratoires entre deux pays voisins (Algérie et Maroc) ?

RÉPONSE : Normalement, le voisinage entre le Maroc et l’Algérie s’inscrit dans le cadre de l’Union du Maghreb Arabe, censé être un espace de fraternité, de concorde, de solidarité et de construction d’un avenir commun profitable à toutes les parties concernées, en l’occurrence ici les cinq États suivants : Maroc, Algérie, Tunisie, Libye, Mauritanie. Or l’UMA est pratiquement à l’agonie en raison notamment du non-respect par l’Algérie de l’intégrité territoriale du Maroc. De plus, depuis l’attentat de l’hôtel Asni à Marrakech en été 1994 où furent impliqués des ressortissants algériens, le Maroc a instauré les visas pour les ressortissants de ce pays et en représailles, l’Algérie est allée jusqu’à fermer les frontières terrestres avec le Maroc. Cette décision contre nature n’a pas été levée depuis, en dépit des demandes incessantes au niveau des deux peuples concernés, de rouvrir les frontières terrestres et de revenir à la liberté de circulation des personnes. 

Par ailleurs, les migrants et les demandeurs d’asile n’ont pas à être pris en otage en raison des différends entre les deux pays. Comme vous venez de le relever, on ne peut qu’applaudir au geste humaniste accompli à la fin du Ramadan par le Roi Mohammed VI, consistant à régulariser la situation d’un certain nombre de réfugiés syriens qui ont souffert dans leur chair et subi durant deux très longs mois un traitement profondément inhumain, dégradant et sans respect de la personne humaine en plein désert. Ces personnes étaient ballotées entre le Maroc et l’Algérie dans le dénuement le plus total, sans eau, ni nourriture, ni soins médicaux dans le no man’s land à quelques kilomètres de la ville frontière de Figuig.

De manière générale, la question migratoire entre les deux pays est à régler dans le cadre du respect absolu des droits humains et de la responsabilité partagée et non pas en instrumentalisant ce dossier à des fins de nuisance, au mépris de la dignité de la personne humaine. 

Sur ce plan, si au Maroc également, on doit être très vigilants par rapport à des propos xénophobes, voir racistes à l’égard des Africains subsahariens, en particulier au niveau de certains médias, par contre à la différence du Maroc, où le discours officiel sur l’immigration est généreux en paroles et en actes, on ne peut que condamner les derniers propos du secrétaire général du RND (Rassemblement national démocratique appartenant à la majorité) et chef de cabinet du président de la République algérienne, consistant à accuser les migrants subsahariens en Algérie d’être à l’origine de plusieurs fléaux dont le crime et la drogue : « ces étrangers en séjour irrégulier sont source de crime, de drogue, et de plusieurs fléaux (…) on ne laissera pas le peuple algérien souffrir de l’anarchie ». Et d’ajouter : « Et quand on me parle de droits de l’Homme, je dis : nous sommes souverains chez nous ». 

Ainsi, au lieu de comprendre et de faire comprendre, on préfère comme chez les populistes européens ou « trumpistes » nord-américains, s’en prendre à des boucs émissaires, en les accusant d’être à l’origine de tous les maux, de la crise et de la mal-vie, propos qui ne font qu’exacerber le racisme, favoriser voire même justifier et légitimer les discriminations. 

QUESTION : Le Maroc est appelé à assumer, au sein de l’Union africaine, un rôle de premier plan dans la gestion du dossier de la migration. Qu’inspire pour vous un tel développement ?

RÉPONSE : Effectivement, depuis son retour triomphal fin janvier 2017, à l’organisation continentale Union Africaine, le Maroc assume toutes ses responsabilités au sein de l’UA, avec la ferme volonté de servir l’Afrique sur tous les plans, afin d’en faire un continent développé, bénéficiant de la sécurité, de la paix, de la stabilité et du développement humain. Dans le cadre de la rationalisation du travail au sein des instances de l’UA et de la responsabilité partagée, le Maroc, en la personne de Sa Majesté le Roi Mohammed VI, a été chargé par ses pairs de gérer le dossier migratoire, en proposant une feuille de route à la mesure des enjeux et des défis qui se posent en ce domaine à l’échelle du continent. 

Ce choix n’est pas fortuit. Il correspond d’une part à la fibre humaniste et sociale du Souverain, et d’autre part à la reconnaissance faite au Maroc pour ses grands efforts de suivi en particulier d’une politique migratoire soucieuse des droits humains et empreinte de solidarité, notamment avec les pays subsahariens. 

Ce statut reconnu au Maroc en ce domaine à l’échelle africaine, joint à sa responsabilisation avec l’Allemagne pour 2017-2018 au niveau de la présidence du Forum Global Migration Développement, lui imposent à notre sens, le devoir d’être un véritable exemple dans le domaine migratoire au sens large, c’est-à-dire renvoyant aussi bien à la politique d’immigration et d’asile, qu’à la politique en direction des citoyens marocains établis à l’étranger, qui doit être mise également à niveau sur tous les plans, aussi bien institutionnel, juridique et programmatique au sens large, compte tenu de l’aspect multidimensionnel.

2ème partie suivra demain

Abdelkrim Belguendouz

Universitaire à Rabat, chercheur en migration







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