L’onde de choc d’Al Hoceïma ratisse plus large qu’il n’y paraît. Apparemment, l’épicentre de ce mouvement massif de contestation est appelé à se calmer. 

Les toutes dernières manifestations paraissent comme une sorte de baroud d’honneur, un ultime cri de la rue, avant de passer à la table des négociations, c’est-à-dire à la définition des causes de cette flambée sociale venue du nord, à la délimitation des responsabilités et au rattrapage du temps perdu. Les directives du Roi au cours d’un Conseil des ministres tenu le dimanche 25 juin 2017, qui fera date, s’inscrivent dans ce triangle ouvert sur des horizons aussi improbables que nécessaires, dans le contexte créé par la fronde d’Al Hoceïma.

Après avoir fait montre de son mécontentement par rapport aux causes et aux effets de la situation qui prévaut à Al Hoceïma, le souverain a exigé qu’un rapport explicatif lui soit soumis dans les plus brefs délais. Si ce n’est pas une sommation à comparaître avec pièces à décharge à l’appui, ça lui ressemble beaucoup en tout cas. Un fait rarissime, quasiment une première pendant le règne du Roi Mohammed VI. Les départements gouvernementaux concernés par cette interpellation royale ne sont pas nommément cités, comme pour dire qu’ils se reconnaîtront d’eux-mêmes. Les deux commissions chargées de conduire les investigations, l’Inspection générale des finances (IGF) et son équivalent au ministère de l’Intérieur, ont du pain sur la planche, tellement le mal est profond et difficile à circonscrire dans le temps et dans l’espace des responsabilités des uns et des autres.

Pour le moment, et avant plus ample information rétroactive, le rayon d’action de ces deux commissions court au moins sur l’essentiel des deux Exécutifs précédents. Premiers directement concernés, premiers servis, les départements des Finances et de l’Intérieur doivent d’abord balayer devant leurs portes ; autrement dit, s’auto-investiguer. Ce qui semble quelque peu délicat, voire improbable.

En général, les tenants d’une parcelle de pouvoir de décision vont au-devant, et souvent au-delà, des désirs de leurs donneurs d’ordre hiérarchiques. Une réaction au réflexe conditionné qui, avec le temps, a pris valeur de critère de gouvernance. Nous avons en mémoire, en tant que citoyens attentifs à la gestion

de la chose publique, ce genre de démonstration lors de la fameuse opération d’assainissement, en 1995-1996. Un bien triste épisode, décidé sur une saute d’humeur. Une opération qui s’est faite à la louche, où les chefs d’accusation n’avaient d’égal que des règlements de comptes en sourdine. Les conséquences économiques, en termes d’entreprenariat, ont été catastrophiques. Quel que soit le degré de conformité à la loi, on y réfléchissait à deux fois avant de mettre son capital à l’air libre, de peur d’être mangé par l’ogre administratif. Une sorte de grande peur s’était installée chez les opérateurs économiques les plus « clean ». Le secteur immobilier, entre autres, n’a pas échappé à ce risque diffus, mais bel et bien réel. Des citoyens marocains d’ici et d’ailleurs ont été dépossédés de leur biens, sur la base de faux documents. Une vraie mafia s’est spécialisée dans ce commerce illicite et scandaleux auquel le formalisme juridique a pris part, à son insu ou en connaissance de cause.

Même avec le recul et la nouvelle incarnation de la monarchie étatique, on est en droit de se demander si les mêmes réflexes acquis ne reproduisent pas les mêmes effets. En clair, sommes-nous à la veille d’un nouvel assainissement du genre remake de 1995-1996, à peine remis au goût du jour ? Il y a lieu de faire le parallèle à ce sujet, car, dès le lendemain du dernier Conseil des ministres, on a assisté à une grande valse de désignations médiatisées et de remerciements en coulisses, à des postes névralgiques de l’appareil administratif. Autant d’états de grâce et de disgrâce en temps de crise et de doute.

Et pourtant, peu importe le degré d’attention à ce niveau de traitement des affaires publiques, le problème est ailleurs. À observer la hiérarchie des rejets exprimés par les protestataires d’Al Hoceïma, on constate qu’une donnée de base fait l’unanimité: la corruption sous toutes ses formes et à tous les étages de la responsabilité publique. C’est ce qu’on appelle en arabe « Alfiskh», un terme quasi intraduisible. La corruption des âmes et des comportements, un mal qui ronge toutes les structures de la société et de l’Etat. L’incrédulité du grand public est telle qu’elle aboutit à un « tous pourris » sans appel. Même la parlote de façade autour de la lutte contre la corruption se passerait entre corrompus convaincus. On atteint là le summum de l’absurde où le merlan se mord la queue dans l’espoir irrationnel de ne pas finir au fond d’une poêle.

YOUSSEF CHMIROU


























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