Beaucoup de chercheurs suivent cette aventure humaine où plus de 10% de nos concitoyens sont territorialement, politiquement et, plus grave, culturellement «externalisés» ; certains forçats de la «recherche», imperturbablement, continuent de rabâcher les mêmes données avariées qui ne concernent que la (sociologiquement) défunte première génération. 

Une paresse intellectuelle tenace semble empêcher ces «sociocu» de voir les nouveaux contours de la marocanité issue de l'immigration, les nouveaux Marocains du monde (MDM). Ou alors, ils sont, tout bêtement, incapables de percevoir les mutations profondes qui traversent la diaspora et qui participent du refaçonnement du monde lui-même. Ces mutations sont, en effet, tellement multidimensionnelles, plurivectorielles, ambivalentes, que les seules recherches menées précisément par des équipes pluridisciplinaires, voire transculturelles, peuvent approcher … la crédibilité. 

Plus généralement, les flux migratoires ont toujours inséminé les cultures, enrichi les civilisations. «Chaque fois que les nations se recroquevillent sur elles-mêmes, la décadence les dévore» (1). Cette règle écrite, vingt siècles avant J.C, est plus que jamais actuelle. Les Musulmans auraient-ils pu porter leur foi aussi loin si, par les grandes routes du commerce, notamment caravanier, ils n'avaient tenté l'aventure migratoire ? Le capitalisme moderne n'aurait certainement pas connu son expansion universelle si, dès le début du XIXème siècle, ses capitaines d'industrie n'avaient pas entrepris d'aller chercher – indûment, il est vrai – la richesse du sol et du sous-sol loin de la maison ? Qu'aurait pesé aujourd'hui l'Amérique dans le concert des nations si elle n'avait pas reçu des flux migratoires torrentiels depuis 1776 ?

« Souk aux biceps »
Terre d'immigration depuis la nuit des temps, le Maroc est devenu un pays d'émigration depuis qu'il a été réduit à un «souk aux biceps» par la France. Pourtant, l'histoire, qui n'est la concubine de personne, a forcé la naissance, par césarienne, d'un puissant «va et viens» civilisationnel qui s'est transcrit dans notre vécu quotidien : Alors que le couscous est devenu le premier plat national en France, les couverts conquièrent chaque jour les mœurs gastronomiques marocaines.

Nous ne pouvons, par conséquent, camper les centaines d'aspects du sujet migratoire, qui plus est dans cet espace dédié aux informations générales. Nous n'en avons point la capacité. Tentons, tout de même, avant d'exposer quelques incontournables constatations, le fameux historique des flux migratoires entre la France et le Maroc, sachant que l'Hexagone engrange la grande majorité des MDM qu'on appelle toujours – avec quelle assiduité ! – les Marocains résidant à l'étranger (MRE).

La trace des premiers Français qui ont émigré au Maroc date du temps de Charlemagne. Ces derniers s'installèrent sur le littoral et y plantèrent des vignobles. Des délégations de commerçants, venant notamment de la région lyonnaise, se sont succédées au XVIIème siècle. Mais c'est au début du XIXème que des mouvements massifs de populations se sont effectués dans le sens France-Maroc. Ce mouvement s'amplifiera crescendo jusqu'à l'avènement du Protectorat. Sous ce statut, la population française immigrée atteindra près d'un million de personnes à la fin des années quarante du XXème siècle. Aujourd'hui, la colonie française est, de loin, la plus nombreuse des pays du Maghreb.

Dans le sens inverse, le mouvement migratoire marocain vers la France date du début du siècle. Les travaux portant sur les questions de l'immigration jusqu'au conflit mondial de 1914-1918, sont caractérisés par une imprécision fort compréhensible, dans la mesure où cette période était marquée – déjà ! – par un certain courant clandestin. John Ray (2) signale la présence dès 1909 d'un certain nombre de Soussis (Région du Souss) dans une usine métallurgique nantaise. Durant la guerre 1914-1918, la communauté immigrée marocaine comptait 20.000 personnes (3), toutes originaires du sud. L'ampleur du chômage qui sévit de 1931 à 1935, consécutivement à la crise de 1929, provoqua des mesures restrictives draconiennes – re-déjà ! – visant à ralentir les entrées et encourager les départs. Le Dahir du 27 octobre 1931 – dont la promulgation est liée à la conquête du sud marocain – avait pour objectif la soumission des Soussis à un contrôle administratif strict en la matière. Le candidat au départ devait fournir un dossier contenant 6 à 10 pièces ! En 1938, un Service d'émigration fut créé sous la tutelle du Secrétariat général du Protectorat. Son rôle consistait à passer des accords avec les employeurs de la Métropole et d'acheminer en France des contingents de migrants marocains. En neuf mois (octobre 1939-juin 1940), trois contingents de 5.000, soit 15.000 personnes, furent envoyés dans sept départements français. Encore une fois, le Souss en a fourni la quasi-totalité. A la veille du second conflit mondial, un contingent de 12.000 militaires marocains, venus essentiellement du Haut et Moyen Atlas, tenait garnison en France. 

Un corps expéditionnaire s'y ajouta en débarquant sur les côtes de Provence le 15 août 1944. Créé par l'ordonnance de mai 1945, l'Office National d'Immigration (ONI) patronna le recrutement à partir de 1946 par les Charbonnages de France (CDF) de 4.000 travailleurs. Les années de l'immédiat après-guerre (1945-1950) étaient marquées par la reconstruction dopée par le Plan Marshall. Plusieurs milliers de nos compatriotes participèrent à la reconstruction de l'Hexagone. Mais l'apparition de tendances inflationnistes et un certain ralentissement économique stoppèrent la migration en provenance du Maroc. En revanche, les ex-départements français d'Algérie continuaient à envoyer des travailleurs en dépit de la guerre qui y faisait rage. Néanmoins, le IIIème Plan (1958-1961) permettra le recrutement de 175.000 personnes. Pour exécuter les Vème et VIème plans, la France, en date du 27 juillet 1963, signa une convention avec le Maroc. Ces deux plans exigeaient, en effet, un apport migratoire totalisant 875.000 étrangers.


Cette fluidité allait être contrariée par les évènements qui bouleverseront la France durant près d'une décennie :
  • 1966-1968 : ralentissement économique, évènements de mai 1968, séries de grèves, léger apport migratoire, puis stagnation ;
  • 1969-1972 : dévaluation du Franc, reprise avec un infléchissement économique en 1970…
  • 1973-1975 : premier choc pétrolier, récession due à la crise énergétique, renversement du marché américain, renchérissement des matières premières, désindexation du dollar, montée vertigineuse du chômage après le plein emploi : 1.200.000 sans-emploi en juillet 1975.
Dès 1974, des mesures coercitives furent prises. Sur le plan institutionnel, le flux migratoire est ainsi définitivement stoppé. Seule l'immigration familiale restait tolérée tout en étant fortement réglementée. Pourtant, malgré ces contraintes, on a assisté à une expansion spectaculaire de l'immigration marocaine en France. Au cours de la période 1975-1980, le nombre de familles marocaines entrées en France au titre du regroupement familial est de 32.000 environ. 107.820 sont présentes en France en 1982. De 260.000 en 1975, la colonie marocaine a atteint 585.000 en 1990. Aujourd'hui, elle tend vers le million d'âmes. Les nouvelles générations issues de l'immigration marocaine en France, appartiennent à un socius complètement différent de celles qui viennent à la vie sur le territoire national. Elles n'ont pas les mêmes priorités, les mêmes contraintes, les mêmes aspirations et, encore moins, la même conception de la vie en société. Ces centaines de milliers de jeunes Marocains sont numériquement 2,5 fois mieux formés, quasiment 6 fois mieux suivis au cours de leur scolarité et 8 fois mieux insérés socioprofessionnellement à l'issue de leurs cursus. Ils conçoivent l'appartenance à la société marocaine sous deux angles exclusifs : D'abord l'identité qu'on convoque essentiellement pour mieux se défendre face aux assauts racistes subis ou présumés en France. Ce besoin identitaire est un outil d'identification au sein du quartier, de l'école, du lieu de travail…etc. Le second angle s'apparente aux loisirs. Depuis trois ans, le Maroc a repris sa place de première destination touristique des Franco-marocains.

Longtemps infantilisée par le duo formé par les fameuses «amicales des TME» et les consulats, la communauté marocaine en France s'est mentalement émancipée de la tutelle du pays d'origine pour investir le champ intégratif dans la vie associative, professionnelle et publique française. Faute de «clients», les «amicales» tombent comme des feuilles mortes. L'intensification de l'intégration des jeunes issus de l'immigration dans la nationalité française est telle qu'en 2003, ces derniers ont raflé le taux de 27% des nouveaux citoyens de l'Hexagone !

Le profil du Franco-marocain demeure donc très loin de la représentation que les nationaux du Royaume en font. Ceux-ci continuent à n'y voir qu'une carte bleue et ce qu'ils considèrent comme de l'arrogance. Or, l'analyste constate, en fait, un plus grand attachement de la part des jeunes Franco-marocains à la valeur «pudeur» que leurs concitoyens d'ici. Ce qui est considéré comme de l'arrogance n'est rien d'autre qu'une posture rationnelle face à l'humiliation supposée ou réelle : Un jeune issu de l'immigration ne se laissera en aucun cas se faire «rouler» au moyen des subterfuges généralement mis à l'avant par un compatriote local. Sa notion du temps est française, tout comme sa conception de l'espace. Il croit à l'égalité des chances et au mérite, même si, au fur et à mesure, il intègre la contrainte de la corruption dans son rapport aux institutions, notamment territoriales. S'il fallait résumer cet être mutant, nous dirions qu'il est rétif aux subtilités tortueuses du Marocain moyen, acculé à se battre avant tout pour l'alimentaire. 

Qu'a-t-on fait concrètement à ce jour pour restituer ce Marocain transmutant à la nation d'allégeance ? Pas grand-chose, devrait-on reconnaître. Paradoxalement, les banques, réputées pour leur tendance à ne prêter qu'aux riches, se sont mieux ouvertes aux demandes de financement des MDM. Quant aux administrations, représentations consulaires en tête, elles demeurent souverainement sourdes à leurs attentes. Ne parlons même pas du ridicule qui enveloppe toujours la conception des hauts fonctionnaires de la «chose immigrée». J'en ai rencontré dernièrement plus d'un qui m'a débité les mêmes clichés dont on a «gratifié» la première génération («facance», «zmagri»…etc.) Ces «idiots du village» bureaucratiques sont dangereux, en ce sens qu'ils se trouvent au cœur des centres de décision du pays. Ils doivent céder leurs places à ceux, mieux formés et plus au fait de la réalité de l'émigration, qui ne peuvent, en tous cas, faire pire. «Je veux bien refiler un billet à un fonctionnaire mal payé, mais je ne peux supporter sa suffisance et son regard narquois», me dit Samir qui me raconte l'«infériorisation» dont il fut victime par un fonctionnaire qui l'a traité de «nasrani» et de «mécréant», uniquement parce qu'il n'a pas pu formuler sa requête en «darija» ! «Si vous saviez la quantité de flous que j'ai donnée à toutes sortes de fonctionnaires, uniquement pour investir mes économies au bled !», raconte Mehdi, restaurateur. La corruption demeure le point noir du rapport de nos jeunes Franco-marocains au Bled. Les histoires tragi-comiques des «billets» remis aux gendarmes et aux policiers chargés de la circulation se racontent toute l'année dans les chaumières marocaines de France. 

Nous ne pouvons continuer à entretenir ce hiatus culturel, voire civilisationnel, entre les Marocains du monde et ceux du Maroc. Une véritable politique migratoire doit fédérer l'ensemble de la société autour d'une hiérarchie de priorités allant des loisirs à l'investissement, des structures d'accueil du vacancier à celles qui doivent accompagner le retour définitif. C'est bien de mobiliser une dizaine de services de l'Etat et une quantité impressionnante d'acteurs de la société civile au profit des «MRE» lors de la période estivale. Mais, répétons-le, cela ne fait pas une politique !

LA MIGRAINE MIGRATOIRE
Je fais partie de ceux qui ont franchi le pas du retour définitif au pays. Quoique ma religion dans ce domaine privilégie l'infinitif plutôt que le définitif. D'ailleurs, l'ai-je jamais vraiment quitté, le Maroc ? Ai-je, par ailleurs, l'estomac assez blindé pour quitter sans remords la Ville (des) Lumières ? Durant près d'un quart de siècle, j'ai suivi les pas de mon pays d'origine, sa progression en dents de scie, ses misères droits-de-l'hommistes, ses malencontreux revers, ses revirements spectaculaires et ses heureuses conversions. Pourrais-je, pour autant, ressentir une once d'ingratitude à l'encontre du pays de mon éveil à l'universel ? Alors qu'un véritable phénomène de retour au pays s'amplifie sous nos yeux, des franges entières de notre société continuent à rêver de l' «Eldorado» de «Barra» (l'étranger). A peine rencontrés, beaucoup de mes compatriotes m'administrent la douloureuse et sempiternelle question : «Quand reviens-tu en France ?» Cette question me choque au point où, souvent, je me retire sans mot dire. Mes interlocuteurs ne comprennent pas. Moi non plus. «Comment peut-on abandonner «le paradis de là-bas» pour «l'enfer d'ici ?» », semblent-ils s'interroger. «Comment peut-on être aussi inconscient de la mutation profonde que vit actuellement le Royaume ?», ne cesse-je de me dire.

Aussi me suis-je attelé à «réviser mes notes» sur le sujet. Quelque chose a dû échapper à mon humble entendement. Je voudrais, en effet, pouvoir comprendre l'ampleur, la nature et les perspectives des liens quasiment charnels qui nous unissent ainsi physiquement au pays de Montesquieu. Car, le Marocain qui a été conçu, mis au monde, éduqué ou même arrivé à l'âge majeur au sein des Etats de droit aboutis, ce Marocain, dis-je, est un «transcitoyen» mutant : il (sup)porte en lui deux destins : le meilleur et le pire des pays d'allégeance et d'appartenance. Connaissons-nous grand chose à cet être transculturel, transactionnel, transméditerranéen, transatlantique…etc. ? Lorsque nous aurons, humblement, sérieusement, accompli un véritable travail d'identification (s) anthropologique, socioéconomique et même politique, nous aurons commencé par le juste commencement. Ce travail devra être entrepris régulièrement, à une cadence pour le moins triennale, afin que les efforts multidirectionnels publics, associatifs et privés ne fassent pas choux blanc, par la faute des débilités bureaucratiques ou du cynisme politicien. Or, le Maroc n'a jamais eu, à ce jour, le réflexe de se poser les questions qui comptent aux yeux de ses enfants de l'étranger, devenus ses plus proches étrangers.

Ce qu'il faudrait aujourd'hui au «Maroc du monde», c'est une véritable politique motivationnelle, plurisectorielle et dynamique. Si ce travail qu'accomplissent, notamment lors de la période estivale, la Fondation Mohamed V pour les MRE, le ministère délégué chargé de la communauté marocaine à l'étranger et même la semi-agonisante Fondation Hassan II est fort appréciable, cela ressemble toujours à un tâtonnement. Tout cela fait-il une grande politique envers le dixième le plus éveillé de notre peuple ? Sommes-nous obligés de verser dans des attitudes mielleuses et indûment laxistes pour prétendre à une politique migratoire digne de ce nom ? Ce dixième de notre peuple a déjà intégré la notion du mérite et celle de la sanction. Il sait, en effet, ce que sont les procédures normatives édictées par le débat démocratique et, par conséquent, respectées par tous. Ce dixième sait ce que signifient les facteurs constitutifs de toute modernité, ceux d'aujourd'hui comme ceux qui suivront, et qui sont, entre autres, la rigueur, la quête inlassable du sens, le sens de la critique, la suprématie de la raison, la tolérance, la primauté de l'humain sur le surhumain…etc.

Pourquoi continuons-nous donc à caricaturer ce bi-destin exceptionnel dont nous sommes gratifiés par l'histoire ? Pourquoi nous entêtons-nous à n'y voir que la petite poignée de milliards de dollars nécessaires à notre balance des paiements ? Les Marocain(e)s procréent de plus belle sur la rive nord de la Méditerranée et, de plus en plus, dans des contrées insoupçonnées. Jusqu'en Israël, apprend-on. Que comptons-nous faire des nouveaux Marocains qui viennent à la vie sous d'autres cieux, le jus soli n'ayant aucune place sous le nôtre et, avant tout, au sein de notre code de la nationalité ? Nous n'avons même pas trouvé un terrain d'entente sur le thème de la représentativité de ces frères enviés et, malgré tout, muselés.

Cette semaine, je livre une première et modeste réflexion sur la question du devenir des actuels et futurs Marocains du monde (lire notre enquête). Je revendique, en effet, la migraine que cette question peut donner aux conservateurs comme aux avant-gardistes du Royaume. Mais ce genre de migraine se mérite, Diantre ! Car il est des migraines qui valent la peine d'être supportées, précisément parce qu'elles représentent le juste prix de la véritable allégeance ! 

(1) « L'art de la guerre », Sun Tsu
(2) « Les Marocains en France », L.Recueil, Paris, 1938
(3) « L'immigration marocaine en France », P.Devillars, mission officielle, Rabat, 1951












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