Chaque année, l’opération Transit est l’occasion d’une série de discours sur les MRE. Pourtant, la problématique est plus complexe.

Quatre millions de Marocains vivent en dehors de leur pays. On les appelle «nos ouvriers à l’extérieur», nos « marocains résidents à l’étranger, MRE», marocains du monde ou encore marocains de l’extérieur. Ils représentent presque 10 % de la population marocaine. Leur histoire dans les pays d’accueil remonte à la fin du 19 siècle. La colonisation, les guerres du colonisateur et ses industries ont fait venir volontairement et involontairement des marocains pour porter des armes, descendre dans les profondeurs des mines de charbon ou encore travailler dans le secteur agricole. Les années soixante et soixante-dix vont donner lieu à une augmentation de leur nombre. 

Les autorités vont accompagner cette évolution à travers un encadrement consulaire et parfois culturel. Le regroupement familial va changer la physionomie de l’immigration marocaine en Europe. Une nouvelle catégorie de Marocains dont la majorité a vu le jour dans les pays d’accueil va progressivement changer la donne. La culture et l’éducation de ce qu’on va appeler la première et la deuxième génération vont introduire de nouveaux rapports aux pays d’origine et de résidence. L’équation économique et financière a pris une importance notable avec les transferts financiers des immigrés. La balance des paiements a réservé une place stratégique à cette manne financière qui s’est améliorée durant les trente dernières années. Les marocains sont considérés comme les immigrés qui effectuent les transferts les plus importants vers leur pays. 

La hausse ou la baisse de ces transferts sont scrutées par les analystes et exposées dans les différents rapports et notamment, par celui de Bank Al Maghrib. Le dernier rapport de cette institution relate le recul de 1,5% qu’ont connu les transferts des Marocains résidents à l’étranger après une légère amélioration en 2012. Les 65 milliards de dhs que procurent ces transferts à l’économie nationale ne sont et ne peuvent être considérés comme marginaux. Les financements extérieurs n’arrivent pas à ce niveau comme le retrace le compte capital de notre balance de paiements.

L’importance politique de la question de l’immigration découle du nombre de Marocains résidents à l’étranger et de leur poids réel ou supposé dans les choix en matière de représentation nationale et locale. Il y a quelques années, les partis politiques menaient leurs campagnes électorales à l’étranger et avaient dans leurs rangs des députés issus de l’immigration. La voix de l’immigration était écoutée dans l’enceinte de la Chambre des députés. La virulence de ces députés gênait les états-majors politiques, à l’image d’Akka Ghazi et d’autres voix. Les diplomates se trouvaient dans des situations difficiles face aux discours de ces députés. Depuis les années 90, la revendication de la représentation politique des immigrés est traitée avec un silence assourdissant. Entre temps, on a créé un ministère pour l’immigration, un Conseil des marocains de l’étranger, une Fondation et des centaines d’associations. La voix de l’immigré est toujours à la recherche d’un espace d’expression…réelle.

Des images, une culture et des revendications
Chaque année, l’arrivée de l’été nous rappelle que des Marocains vivant ou résidant à l’étranger vont bientôt être massivement parmi nous. Les mois de juillet-août, choisis par nos compatriotes pour revenir au pays sont de plus en plus annonciateurs du nombre d’arrivées et partant, le degré d’attachement à une terre, une région bref, à une patrie. L’arrivée des marocains dans leur pays est de plus en plus organisée, analysée et fêtée. Il faut toujours attendre cette partie de l’année pour qu’un édifice institutionnel puisse bouger et réussir une opération d’accueil appelée « Marhaba ». Depuis des années, on ne cesse de répéter que la politique doit regarder autrement cette composante de la population qui vit en dehors du territoire national. Et depuis des années, on remplace les ministres, on renouvelle les ambitions et on met en relief les diagnostics. Les générations et leurs spécificités, la crise économique et son impact sur la situation financière et sociale des immigrés et l’augmentation de la culture de l’exclusion dans beaucoup de pays d’accueil. 

Les Marocains vivant à l’étranger ont un tout autre regard sur leur pays. Ils veulent des actions concrètes et un appui réel. Le monde de la représentation politique les a mis en dehors, les difficultés en matière de suivi des procédures pour régler leurs problèmes dans des délais raisonnables, l’intégration de leurs enfants ayant fait le choix du retour et l’éternel problème de l’accueil dans les représentations diplomatiques et consulaires. C’est du concret dont ils ont besoin et non pas seulement de campagne d’accueil ou de l’accroissement des recherches scientifiques sur leur situation et sur le devenir de leurs enfants. Ils n’acceptent plus qu’on les appelle «Marocains du monde ». Ils ne cessent de le répéter, ils sont tout simplement et avec fierté des marocains.

Sur les ondes de la radio MFM et durant trois émissions, des immigrés et des responsables de leur dossier au niveau du gouvernement se sont longuement exprimés. Les auditeurs ont manifesté un réel engouement et ont massivement intervenu en direct. Ils ont salué la qualité de l’accueil à l’occasion de l’opération Marhaba, ils ont apprécié le système douanier marocain et les facilités qui leur sont accordées, ils sont dans la majorité contre le fait que certains d’entre eux transforment le pays en poubelle de l’Europe, mais expriment presque unanimement, l’incapacité des autorités à rendre fluide, les services consulaires et n’ont pas une opinion positive sur le rôle du département qui leur est dédié au sein du gouvernement et sur l’instance qui est censée suivre l’évolution de leur situation.

Le rapport de la Fondation Hassan II : une analyse de l’évolution du statut de l’immigré
La situation des Marocains de l’extérieur est devenue de plus en plus complexe et sa lecture requiert une analyse de plus en plus documentée et de moins en moins versée dans le sentimentalisme et le positionnement idéologique dicté par un opportunisme appelé réalisme. C’est ce à quoi s’est attelée la Fondation Hassan II pour les Marocains résidents à l’étranger.

Tous les économistes et les hommes politiques s’accordent sur l’importance des transferts opérés par les MRE. Le compte courant de notre balance des paiements enregistre depuis des années le rôle très positif des virements bancaires et autres dans l’allègement du déficit de nos transactions avec l’étranger. La référence à ces transferts est très présente dans les discours politiques de gauche comme de droite. L’utilisation est mise dans l’argumentaire pour louer les politiques gouvernementaux ou au contraire, pour relever la non-prise en charge de l’équation «transferts» dans la politique à l’égard des marocains qui vivent à l’étranger. 

La dimension économique a pris une importance particulière dans le traitement de la question de l’immigration avec la crise économique de 2008. Le taux de chômage ayant touché la plupart des pays et notamment, ceux de l’Europe a lourdement impacté les marocains. Le taux de chômage touchant les immigrés est parfois le double de celui qui touche les citoyens de pays d’accueil. Le retour au pays n’est plus provisoire pour une partie des immigrés. Choisi ou subi, le retour définitif est devenu une réalité qui demande un accompagnement par des politiques publiques. L’immigré investisseur a intégré le paysage économique et commence à donner lieu à une réflexion sur les moyens à mettre en place pour appuyer les projets et les intégrer dans des processus sécurisés. La mise en place des fonds et des instruments de garantie débute timidement et appelle un renforcement en termes de facilitation et de protection contre les abus bureaucratiques et contre les manipulations frauduleuses dont font l’objet beaucoup de nos compatriotes de retour au pays.

Un nouveau phénomène : le retour définitif
Le retour est un thème qui a reçu un traitement profond dans l’ouvrage de la Fondation Hassan II. Ce phénomène s’amplifiera dans les années à venir et ce, pour divers facteurs. La crise et son impact sur le taux de chômage constitue le principal élément explicatif du retour, la faiblesse du degré d’intégration dans les pays d’accueil et l’amplification des mesures de contrôle aux frontières qui limitent les flux migratoires et conduisent à un renoncement au projet d’installation pour les immigrés en situation irrégulière, sont aussi des facteurs décisifs. Le retour de cette dernière catégorie ne doit pas, selon l’étude susvisée, rester en dehors des politiques publiques de réintégration. Les «irréguliers méritent une attention particulière au regard de la précarité de leur situation avant et après leur retour. »

Les estimations sur le nombre de cas de retour définitif ne sont pas disponibles, mais l’étude de certains cas relevés dans des pays comme l’Espagne peuvent apporter un début de réponse. Dans ce pays, environ 400.000 marocains ont perdu leurs emplois. Le taux de chômage parmi les immigrés a atteint le record de 47%. Les jeunes de moins de 25 ans constituent environ 65% des chômeurs. Le reste, soit 38% est constitué par la catégorie de plus de 40 ans. Le gouvernement espagnol a attribué des compensations financières à ceux qui ont renoncé à leur titre de résidence. 100 000 Marocains auraient exprimé vouloir quitter volontairement le pays en réponse à cette proposition. En Italie, la situation n’est pas différente de celle de l’Espagne. 30 % des immigrés ont perdu leur travail. Les quantités de marchandises qui remplissent les marchés de la ville de Fkih Ben Salah sont donnés en exemple de l’ampleur de la crise qui touche l’Italie. Les expulsions sont principalement le fait des pays de l’Europe du sud, dont 65 % en provenance d’Espagne. Comparés aux expulsions, le nombre de retours volontaires et assistés sont très modestes. Il n’a pas dépassé 281 cas durant la période 2000-2011.

Se basant sur des études de la Fondation européenne pour la formation(ETF), le document de la Fondation Hassan II nous permet de lire les motivations des immigrés en situation irrégulière et régulière. Pour la première catégorie, 40 % expliquent leur retour par des raisons diverses, 28% pour des raisons familiales, 5% pour des raisons culturelles et 5% pour des raisons économiques. Les déclencheurs du retour pour les immigrés en situation régulière sont les raisons familiales (26%), les difficultés professionnelles (17%), le retour forcé (16%), l’attachement au pays d’origine (5%), le retour pour investir (5%) et la retraite (4%). D’autres raisons non classées expliquent le retour pour 27%. Les mêmes études nous montrent que le niveau d’instruction après migration est faible pour 58%, moyen pour 23% et supérieur pour 19%.

Les mesures d’accompagnement des retours ont pris plusieurs formes depuis 2009, comme la réduction des charges de transfert et des commissions, l’encouragement de l’investissement avec un apport de 10 % à travers des subventions de l’Etat, l’adoption de mesures pour encourager l’acquisition de logements et notamment un système de garantie adapté et l’accompagnement consulaire des immigrés en situation difficile lors du retour. Ces mesures n’ont pas toutes été mises en œuvre et le niveau de leur application est resté faible. Le gouvernement annonce une intensification de ces mesures et promet plus d’efficacité dans ce domaine.

Le travail accompli par les chercheurs au niveau du rapport sur les marocains de l’extérieur en 2013 juge « fragmentaires « les mesures développées au Maroc afin de soutenir « la réintégration réussie » de ses immigrés qui ont décidé de rentrer. La cible du soutien reste ceux qui souhaitent investir au pays. Les immigrés irréguliers et ceux se trouvant dans des situations de vulnérabilité reçoivent moins de support. « Les politiciens doivent reconnaitre la nécessité de garantir aux immigrés qui rentrent une préparation mentale aux défis qu’ils ne manqueront pas de rencontrer pour reconstruire une vie au Maroc ». C’est avec ces termes que le rapport appelle les politiciens à la vigilance et à l’action et surtout à l’anticipation.

L’image et le discours sur l’immigré
La réussite sociale est le but ultime de l’acte de partir. Les signes extérieurs de richesse volontairement exposés lors des vacances accélèrent l’envie de ceux qui sont restés au pays. Certaines villes marocaines connaissent une autre ambiance particulière pendant l’été. Le parc automobile se transforme durant six ou sept semaines. Les noms donnés à certains véhicules automobiles font appel à l’imaginaire et au vécu dans nos régions rurales ou de culture rurale. Les mariages sont fêtés et les préparatifs du départ de la mariée sont entamés à l’avance. Les projets se construisent autour de la sœur mariée et se préparant à fouler le sol européen. Les banques accompagnent les arrivées, les départs et même le quotidien des immigrés. Les produits sont toujours en recherche d’adaptation pour garder les clients et en attirer d’autres. Les promoteurs immobiliers font le voyage et emmènent avec eux plans, maquettes, notaires et vedettes de la chanson populaire. Le chiffre d’affaires des banques et des promoteurs immobiliers se conjuguent avec une forme de culture pour plaire à l’immigré.

Les jeunes hommes qui ont pris le chemin de «l’exil volontaire» pour travailler étaient perçus comme une force de travail, célibataires et consacrant la majorité de leur temps au «boulot», à la réparation de la fatigue par le sommeil dans les dortoirs et à de rares moments de répit dans des cafés communautaires. Seul, l’immigré ne pouvait tenir ce rythme insoutenable. Les luttes ouvrières et celles des organisations des droits de l’homme ont pu introduire des avancées dans le monde de l’immigration. Le regroupement familial est le premier acquis des immigrés dans le milieu des années soixante-dix et c’est cette avancée qui va donner lieu aux enfants de la première et de la deuxième génération. Les enfants nés dans le milieu culturel du pays d’accueil auront une personnalité qui n’est pas totalement celle de leurs parents. 

L’encolle quartier et la langue vont donner lieu à une nouvelle réalité qui sera vécue difficilement par les pays d’accueil et par ceux qu’on considère comme des « citoyens » mais qui n’ont qu’un statut hybride. La notion d’intégration n’est pas qu’une affaire de volonté personnelle, elle est surtout une affaire de contexte politique et culturel globalement repoussant en Europe. L’identité et ses différentes expressions ouvertes ou fermées conditionnent le degré de l’intégration. Celle-ci est mesurable à travers l’accès à l’éducation, au marché de l’emploi et au monde de la représentation politique. 

Les Marocains marquent une présence encore timide dans ce dernier domaine. C’est la Belgique qui présente le degré d’ouverture le plus grand. 130 Marocains ont été élus lors des dernières élections dans ce pays. 










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