L’écrivain catalan face aux problèmes des migrants, de Ceuta à Ramallah et à l’Albanie. Juan Goytisolo vit désormais à Marrakech depuis des années. Écrivain catalan né à Barcelone en 1931, il s’est auto exilé pendant sa jeunesse « pour ne pas servir » fut-ce indirectement le régime de Franco, et il assume depuis toujours une position intellectuelle critique sur son pays et sur l’identité occidentale en général.

Position encore plus incommode aujourd’hui, dans une période où la xénophobie et l’islamophobie atteignent des sommets qui confinent au délire et où l’Europe semble être touchée par un syndrome de siège permanent, perdant du temps à discuter d’improbables racines catholiques, déployant ses militaires et construisant des murs de défense de son propre « espace de libre échange » de marchandises, hommes et misères.

Si Le terre di Nijar, Pièces d’identité, La chanca, Trois semaines en ce jardin ou le plus récent Et quand le rideau tombe sont les titres qui l’ont rendu fameux et ont amené Carlos Fuentes - en principe pas très tendre avec ses collègues- à parler de lui comme « du plus grand romancier de langue espagnole vivant », c’est cependant avec La rivendicazione di Don Julià n (Editori Riuniti) (Don Julian, Ed.Gallimard) que Goytisolo a mis le feu aux poudres, de son écriture soignée et caustique. Don Julià n est le prototype du traître de l’amour pour la patrie, celui qui ouvre aux arabes les portes de Gibraltar.

C’est le dissolus qui observe sa propre nation qui brûle, celui qui « en a trahi le langage » et les conventions, en s’immergeant dans la langue de l’autre. Presque alter ego de l’écrivain - connaisseur profond et raffiné de la littérature arabe classique - Julià n est porteur d’un savoir qui, s’il était exposé en pleine lumière, ferait exploser le mythe fondateur de cette terre obscure et funeste qui fut autrefois les plus extrêmes limbes d’Occident.

Combien l’Espagne et l’Europe entière doivent-elles aux arabes ?

Quand une malsaine et malheureusement persistante idéologie politique a-t-elle imposé l’idée que la riconquista a été un élément fondateur de « notre » liberté ? Questions et problèmes que Goytisolo a affrontés en les payant du prix de recherches pénibles et de nombreuses censures de la part du gouvernement de Franco et d’une classe intellectuelle qui s’écarte peu de mentalités de classe persistantes.

A Goytisolo, qui a toujours prêté une attention particulière aux problèmes de l’immigration, nous avons demandé un bref commentaire sur les événements qui ont vu un nombre encore imprécis d’immigrés prendre d’assaut, de façon organisée, la frontière espagnole.

Marco Dotti - Désormais un nombre très important d’immigrés sont morts après avoir pris d’assaut le mur, que le gouvernement Aznar a voulu pour diviser le Maroc de l’enclave à souveraineté espagnole de Ceuta. Passer de l’autre côté signifie rejoindre le fantasme, que nous, nous savons illusoire, de la liberté, en tournant le dos à un présent de misère et à un spectre bien plus hostile : celui du retour. Revenir en arrière, traverser de nouveau le continent (il s’agit, de fait, de migrants en majorité centre africains), signifierait accepter l’humiliation, profonde et totale, de ses propres ambitions. Et pourtant, c’est ce qui arrive chaque nuit : une entière communauté de sans visages et privée de droits habite dans des limbes aux alentours du mur...

Juan Goytisolo - Ce qui se passe à Ceuta arrive désormais à divers endroits du monde, fut-ce dans différentes mesures et dimensions. Mais au-delà du nombre, la tragédie demeure. J’ai été en Californie récemment, invité pour une conférence universitaire. C’est un fait notoire, auquel personne ne porte plus attention, que des dizaines, des centaines, des milliers de personnes cherchent à passer de nuit la frontière qui sépare les États-Unis du Mexique. Chaque jour et chaque nuit, ces désespérés cherchent à franchir des murs, couper des filets métalliques, échapper au contrôle des détecteurs magnétiques - voyez comment on se sert de la technologie ! Ils essayent d’aller au-delà , pour rejoindre un paradis perdu ou tout simplement rêvé. C’est un cercle infernal et l’Europe a besoin de ces malheureux. Elle a besoin d’une main d’œuvre à bas prix ou à coût zéro, même au prix de nombreuses vies humaines. Il y a des travaux humbles et dégradants que plus personne ne veut faire. C’est pour ça que, d’une part, l’Europe essaye de protéger son propre espace contre ceux qu’elle considère comme des envahisseurs potentiels, et de l’autre, par contre, cette même Europe a une nécessité désespérée de leur force de travail. Mais c’est un mouvement incoercible, qui comme ailleurs est un mouvement que les murs ne peuvent que donner l’illusion d’arrêter.

Marco Dotti - N’est-ce pas décourageant que tout ceci se passe dans l’Espagne de Zapatero ? Bien sûr ces histoires ne le compromettent pas directement, mais on parle déjà de renforcer les défenses, avec un autre mur. Qu’en pensez-vous ?

Juan Goytisolo - La question est complexe et comme je vous disais personne ne peut imaginer contrôler les flux migratoires. Zapatero le sait. Quoiqu’il en soit, en ligne générale, et à part le problème de l’immigration, je vous avoue que pour la première fois je suis complètement du côté d’un gouvernant. Non seulement parce qu’il a introduit des éléments de nouveauté dans le gouvernement du pays, mais parce que, malgré les attaques de l’Eglise et des étasuniens contre sa politique - souvenez-vous qu’il a retiré les troupes de l’Irak occupé dans un moment tragique pour l’Espagne, après les attentats de Madrid - il a tenu parole sur son programme électoral. Moi je crois qu’il y a eu, en Europe, peu de gouvernants capables de cette fermeté. L’un d’eux était Willy Brandt. Zapatero a en outre amené avec lui une nouvelle classe politique, faite de jeunes, habiles et compétents, qui se sont libérés des incrustations franquistes et catholiques. Je le souligne encore : pour la première fois, je suis du côté d’un homme politique... Et vous savez à quel point c’est nouveau pour moi.

Marco Dotti - Il est toujours question de murs, même en Palestine, une terre que vous avez visitée plusieurs fois, en écrivant des reportages et en tournant un documentaire, aussi. Du reste, votre rapport avec la culture et la littérature arabe en général est bien connu, vous intervenez souvent à ce sujet dans les pages du Journal of Palestine studies.

Juan Goytisolo - Je suis allé trois fois en Palestine, je connais leurs problèmes. J’ai été aussi à Ramallah, au moment du siège et je suis toujours plus convaincu que Jean Genet avait vu juste. Notre devoir - le devoir de l’intellectuel, de l’écrivain, si quelqu’un qui mérite ces attributs - est celui de se faire témoin. Genet, qui écrivit à chaud sur le massacre de Sabra et Chatila, disait s’être choisi le rôle « de franc tireur ». Notre regard sert, il vivifie le monde.

Marco Dotti - Récemment, un de vos livres de 1993 a été traduit pour l’Ancora del Mediterraneo (l’Ancre de la Méditerranée), intitulé Karl Marx Show (La longue vie des Marx, Ed. Fayard), qui s’inspire d’un autre épisode de l’immigration, le débarquement des clandestins albanais dans le port de Bari, en 1991. Ca a été un événement médiatique, emphatisé par la télévision italienne et - mal - géré par un gouvernement de gauche.

Juan Goytisolo - Dans ce roman j’ai essayé d’analyser le mécanisme mis à nu bien des années plus tôt par Guy Debord, un phénomène qui me semblait révélateur. Très révélateur en regard de périodes et d’affaires que nous étions en train de vivre et que nous continuerons, qui sait combien de temps encore, à vivre. La réalité dramatique de ces jours ci nous le confirme encore plus, une nouvelle fois. La tragédie des albanais qui débarquaient à Bari comme s’ils arrivaient en Amérique, les images transmises par les télévisions italiennes et européennes, les commentaires politiques, les appels au calme et à la modération... ? Et puis, il suffisait de changer de chaîne, et on retrouvait cette société du spectacle qui dévore toute chose, même la douleur des autres. Pour ce qui me concerne, je veux dire en tant que romancier, j’ai trouvé très intéressant de me confronter justement à cette société là , avec ses mécanismes, qui sont politiques et narratifs en même temps. C’est un défi que nous devons continuer à soutenir. Tutti quanti. (Tous autant que nous sommes).

Marco Dotti


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