Résumé : Il y a maintenant plus de cinquante ans que l’auteur est venu s’installer définitivement en Belgique. D’origine marocaine, les injustices l’ont poussé à quitter ce pays qu’il aimait pourtant. Par la suite, l’accueil et la tolérance du peuple belge lui ont permis de s’adapter à sa nouvelle vie sans pour autant perdre son identité culturelle.

Après avoir présenté sa jeunesse au Maroc et les raisons pour lesquelles il est parti, l’auteur livre une analyse de l’immigration marocaine en Belgique et son sentiment sur l’évolution de l’attitude des Occidentaux vis-à-vis des musulmans depuis les attentats de Paris du 13 novembre 2015.

Ceci est un témoignage d’un grand-père pour ses enfants et petits-enfants, afin de rappeler aux plus jeunes les raisons de leur présence en Belgique et d’apporter à chacun une réflexion sur le regard porté sur l’islam.

Préliminaires (Abdelkrim Belguendouz)
Début mars 2017, j’ai eu la très agréable surprise de recevoir la copie électronique d’un livre de 318 pages intitulé « Entre la marteau et l’enclume ».

D’instituteur au Maroc à permanent syndical en Belgique, un parcours atypique », que son auteur, Abdeslam Sarie, dans une démarche amicale et de confiance, m’a adressé en primeur. En tant qu’analyste et observateur actif de la scène migratoire marocaine, engagé de manière citoyenne dans la défense et la promotion des droits multidimensionnels des citoyens marocains résidant à l’étranger (MRE) et ceux des immigrés au Maroc, c’est un honneur pour moi non pas de conclure le livre, mais d’en faire une lecture attentive, et de formuler quelques réflexions à partir de l’analyse dense et stimulante intellectuellement qu’il contient.

Cette lecture consistera d’abord à identifier en préliminaires les principaux repères biographiques de l’auteur au Maroc puis en Belgique, à rappeler les conditions de départ en 1968 vers le plat pays et à mettre en exergue quelques traits de l’esprit de la démarche d’analyse suivie dans le livre, avant de procéder à une analyse fouillée de sa deuxième partie, chapitre par chapitre, en livrant nos réflexions en la matière. Les quatre points traités dans ces préliminaires sont les suivants : les années marocaines ; partir pour rester ; les années ou plutôt les décennies belges ; éléments sur la démarche d’analyse.

Les années marocaines
Natif de Larache le 24 septembre 1945, l’auteur de cet ouvrage, fait partie de ces Marocains vétérans ou pionniers en Belgique qui ont contribué au développement économique, social et culturel du plat pays, participé activement par leur engagement syndical, politique, associatif, citoyen à l’insertion de la communauté marocaine en Belgique, à l’acquisition et au renforcement de ses droits multidimensionnels, balisant ainsi le terrain aux nouvelles générations pour reprendre le flambeau.

Au-delà de l’aspect biographique auquel il renvoie, essentiellement dans les 70 premières pages, qui correspondent à la partie marocaine de la vie d’Abdeslam Sarie, avant son « exil volontaire » en Belgique à l’âge de 23 ans, le livre contient en fait une série d’analyses thématiques dans divers domaines liés au processus de l’immigration marocaine en Belgique et à l’expérience multiforme acquise par l’auteur en ce domaine. Sachant qu’il ne s’agit pas de l’étude de cette immigration en soi, de manière autonome, mais en liaison avec ce que fait cette immigration à la société d’accueil et comment, et en quoi la société belge impacte cette même immigration. Cette analyse se fait par conséquent dans le cadre d’une vision globale, l’histoire de l’immigration (dont celle en provenance du Maroc), faisant partie intégrante de l’histoire de la Belgique. En d’autres termes, la reconnaissance de cette immigration comme composante à part entière de la société belge, va de pair avec la prise en compte de son histoire.

Relevons au préalable que cet ouvrage voulu dès le départ comme « autobiographique », est un témoignage légué par son auteur à ses propres enfants et petits-enfants, ainsi qu’à tous les petits enfants de la famille Sarie nés en dehors du Maroc. Ce faisant, tout se passe comme s’il s’agit d’appliquer le contenu du proverbe indien suivant : « ce que le père a oublié, le petit enfant et l’enfant veulent le connaitre, l’apprendre. Il faut donc construire pour la septième génération ».

L’élaboration de ce livre, qui est le « fruit de nuits blanches, de beaucoup d’efforts et de sueurs », a été en effet mené comme pour calmer une brulure ressentie à l’estomac pendant très longtemps, celle de répondre à la sollicitation de sa fille Karima, qui l’a interpelé un jour dans sa quête d’identité pour savoir d’où elle vient, en lui demandant avec insistance qu’il écrive l’histoire de la famille, qu’il mette en visibilité son expérience pour qu’elle soit appropriée, et explique les raisons et motivations de sa présence au « plat pays », vécu dès l’arrivée il y’a une cinquantaine d’années, comme un pays convivial et prometteur, avec un peuple accueillant, attachant et tolérant.

Les dizaines de pages qui tournent autour de Larache (1945-1950), Tanger (1950-1965), Béni-Mellal (1965-1966), Tétouan (1966-1968), permettent le retour à l’origine, la restitution de l’environnement familial, la scolarisation (Msid, Ecole primaire de l’Emsallah à Tanger, Collège Ibn Alkhatib à Tanger), la description de l’environnement socio-économique et du climat socio-politique prévalant à l’époque, ainsi que l’insertion dans la vie active en qualité d’instituteur au primaire pendant trois ans à Béni Mellal et Tétouan en trois écoles différentes de 1966 à 1968, après avoir reçu une formation pédagogique à l’École normale d’instituteurs à Tanger, ville qu’il désigne comme « ma cité bien aimée et qui restera à jamais la plus fascinante »

Partir pour rester
Les raisons de cette présence en Belgique, qui a constitué une expérience particulière, spécifique et singulière, sont résumées dès l’introduction en quelques mots. Le déterminant majeur de l’émigration à partir du Maroc en 1968 dans le cadre irrémédiable d’un « aller sans retour », n’est pas la fuite de la pauvreté et de la misère, même si sa famille était d’un milieu modeste, mais la fuite d’un « pays de misère ».

Ce départ du Maroc n’est pas qualifié comme celui de quelqu’un qui a cédé à l’attrait de l’Europe en tant que rêveur de l’Eldorado, mais de celui qui a cherché « un pays de droit, d’égalité et de liberté », et qui a trouvé ces valeurs en Belgique. Ce départ du Maroc n’est pas la résultante d’une fuite ou démission, mais l’expression d’ « un exil volontaire, fruit de circonstances malheureuses ».

Il s’agit du climat des « années de plomb », ADN du « Makhzen » de l’époque, caractérisé notamment par l’existence d’une « société étouffée », où dominent en particulier la répression, les enlèvements, la torture, les persécutions, les arrestations et incarcérations, comme celle à laquelle a été soumis l’auteur lui-même.

A cela, il faut ajouter dans le milieu de l’enseignement primaire où il était l’injustice, l’arbitraire, les brimades, les offenses, la corruption, les humiliations et le mépris, alors que dit-on, l’enseignement a toujours été considéré comme un métier noble, que le Maroc de l’indépendance avait grandement besoin d’enseignants et que dans un engagement citoyen, la jeunesse marocaine n’aspirait qu’à servir son pays et son peuple.

Ce sont ces défauts détestables ou maux du Maroc qui ne pouvaient être acceptés, qui ont poussé à « la rupture », au « départ définitif » dans le cadre d’un « exil volontaire, spontané et impulsif », avec la décision ferme et « irrévocable de ne plus retourner vivre dans un pays méprisable qui n’avait respecté ni ma (sa) dignité, ni mon (son) honneur ».

La première partie du livre correspond ainsi à la première étape de la vie de l’auteur, qui se termine de manière inattendue et irrévocable : fuir la répression, le mépris, la persécution, l’atteinte à la liberté et à l’honneur. La traversée du Détroit de Gibraltar, entre Tanger et Algésiras était vécue ainsi :
« cette traversée était pour moi une rupture avec mon passé et le Maroc. Indubitablement, un véritable présage et une prémonition d’un aller sans retour ».
Précisons toutefois que « l’aller sans retour » dont parle l’auteur, était son état d’esprit du moment, car on verra qu’il évoluera par la suite, avec des changements successifs caractérisés par des variations d’amplitudes différentes, étant tiraillé entre le retour et le non-retour, ce qui justifie (en partie) le choix du titre : « Entre le marteau et l’enclume ».

C’est ainsi qu’en dépit de l’exil volontaire mais forcé, l’auteur estimera que « j’ai peut-être perdu un pays, mais je n’ai pas perdu pour autant mon origine, mon identité culturelle et cultuelle, mes souvenirs et ma mémoire ».

Conclusion très dure et sévère par rapport au Maroc, mais on verra que dans la seconde partie de sa vie, celle où la Belgique s’ouvre généreusement à lui et qu’il la prend en retour comme pays d’adoption, l’auteur essaiera à plusieurs reprises de se réconcilier avec son pays d’origine, mais les politiques officielles marocaines, ne l’ont pas du tout aidé dans ce sens, induisant des « relations troubles », « conflictuelles », « antagoniques, complexes et pénibles ».

Les décennies belges
La deuxième partie du livre est beaucoup plus longue, s’étendant pratiquement de la page 73 au paragraphe final en page 318. Bien entendu, cette deuxième partie est également nourrie de l’expérience vivante de l’auteur. D’abord comme il l’a précisé lui-même dans le numéro de « Dounia News » du 12 mars 2017, en tant qu’ouvrier durant les premières années de sa présence en Belgique. En premier lieu, dans un atelier de fabrication de pièces pour la construction dans une usine de béton. Par la suite, il a été embauché dans un chantier de démolition de vieux bateaux, soudeur dans un chantier naval pendant un an, puis chez Atlas Copeo de 1972 à 1977.

Cette expérience s’est enrichie par la suite en tant que responsable syndical, acteur associatif, citoyen engagé depuis toujours et homme de média depuis son départ en retraite il y’a une vingtaine d’années, à travers l’édition d’une revue électronique hebdomadaire, « Dounia News ». Et c’est dans le cadre de cette revue, qu’une réflexion a été bâtie, avec la production d’une série d’analyses liées au domaine migratoire que l’on retrouvera pour l’essentiel dans cette deuxième partie du livre.

Entre temps, l’auteur a suivi trois formations qu’il caractérise comme « aussi essentielles qu’estimables » qui l’ont beaucoup aidé dans sa vie associative qui l’a passionné comme dans sa vie professionnelle, à savoir : Cabol à Bruxelles 1000 (en 1971 et 1972) l’ISCO (Institut supérieur de culture ouvrière) Wavre Belgique pendant 4 années et la FOPES (Faculté ouverte de politique économique et sociale). UCL à Louvain La Neuve durant les années académiques 1981-1985.

Mais on ne peut dire véritablement qu’au niveau de l’écriture et du contenu, que cette deuxième partie soit également « autobiographique ». Elle est en fait, à travers son contenu, la restitution de l’itinéraire d’une réflexion sur le fait migratoire en Belgique à partir du cas de l’immigration marocaine, ou évolution d’une perception sur une thématique multidimensionnelle en pleine mutation qui interpelle fortement non seulement la pratique sociale, mais également la réflexion théorique.

Le fait de traiter la seconde partie thématiquement plutôt que chronologique est une démarche qui permet de mettre en relief des aspects multidimensionnels des sujets abordés et de mieux faire apparaître la cohérence de l’analyse. Mais de notre point de vue, on aurait souhaité qu’à partir de ce choix méthodologique judicieux et en complément, soient fournis des points de repère essentiels que sont les dates des articles figurant dans cette deuxième partie. Ceci aurait permis de situer le contexte et de saisir le sens des évolutions, en montrant par ailleurs le caractère précurseur de certaines des analyses de l’auteur.

A travers la série de contributions et d’articles produits sur plusieurs années, cette deuxième partie offre ainsi l’opportunité à l’auteur d’être témoin de son temps, en fondant son analyse et ses développements sur la base de sa propre expérience professionnelle, syndicale et associative. Sa démarche d’analyse est adossée en effet à une riche expérience syndicale d’une vingtaine d’années (1977 à 1997), en tant que responsable national de la section arabe de la Confédération Sociale Chrétienne (CSC), composée de permanents essentiellement marocains avec des commissions immigrées qui publiaient des journaux ou bulletins en arabe et organisaient des sessions de formation spécialisée pour les militants immigrés.

Faisait partie également de ce travail d’encadrement et d’action concrète sur le terrain, la création à Bruxelles, en Wallonie et en Flandre d’une série d’associations socio-culturelles et de cohésion sociale, permettant aux immigrés de s’auto-organiser et sur lesquelles on aurait aimé d’ailleurs, avoir des détails dans le livre concernant la diversité de leur objet, leur mode de fonctionnement et les résultats de leur action.

Parallèlement à cela, il faut ajouter le suivi du débat multidimensionnel au plan syndical et politique sur l’immigration, qui a impacté ses analyses. Cet engagement syndical, associatif, politique et citoyen au sens large, constitue ainsi une source inestimable d’un traitement analytique informé du dossier. Qu’il s’agisse de l’analyse des mutations de l’immigration marocaine en Belgique, de l’évolution des politiques migratoires belges, du modèle du vivre ensemble du plat pays, de l’évolution des politiques migratoires du Maroc, ses promesses et ses renoncements à l’égard des citoyens marocains à l’étranger, ou bien du débat sur l’islam en Belgique, en Europe et bien d’autres thèmes sensibles que l’auteur a réussi à traiter dans le livre avec la tête froide et le recul nécessaire, même si en réalité, certains de ces textes ont constitué une lecture que l’on pourrait qualifier d’« instantanée » ou « à chaud » de certains faits ou événements.

Le présent ouvrage élargit encore l’analyse en traitant l’immigration marocaine en Belgique, pas uniquement dans sa dimension liée au Maroc, mais à travers deux autres dimensions centrales : la manière dont cette immigration marocaine est impactée d’une part par tout ce qui se passe au Moyen Orient avec au centre, la question palestinienne, d’autre part et surtout, par tout ce qui a trait au monde musulman. Ceci amène l’auteur à accorder un intérêt tout particulier à la place et au statut de l’islam en Belgique, en le faisant là aussi en tant que témoin privilégié pour avoir selon sa propre formule, « participé à la reconnaissance non pas de l’islam, mais de la communauté musulmane en Belgique » et pour avoir également joué à partir de 1990, un rôle au Conseil provisoire des sages (musulmans) en tant que président.

Éléments sur la démarche d’analyse
A titre de préalable, quelques mots encore pour aborder la question de l’approche suivie par l’auteur. Au niveau global de la démarche d’analyse concernant les rapports migratoires euro-marocains, le livre demande en particulier aux responsables européens de saisir l’immigration, non pas en termes de risque, sous un angle purement « sécuritaire », mais comme « un fait social, normal, légitime et global ».
On peut en effet de notre point de vue, appréhender l’immigration de deux manières différentes.
La première option consiste à aborder la question migratoire entre le Maroc d’une part, la Belgique et l’Union Européenne d’autre part, comme source de danger pour la société et de menace pour la stabilité économique et sociale du pays d’immigration ou d’un espace régional comme l’UE. Elle perçoit l’immigration comme source de conflit, de désordre et de dérangement. Elle l’appréhende comme élément de discorde et de rupture, l’analyse en termes d’insécurité, de peur, d’angoisse d’inquiétude et de méfiance, d’invasion, d’ennemi de l’intérieur, de péril, de risque, de danger, voir même de menace. La vision se fait en termes de bouc émissaire, de dénonciation, d’antagonisme, de tension, de fermeture et de problèmes. Ceci renvoie à une approche soupçonneuse et de crispation, engendrant des attitudes frileuses et défensives et générant des mesures fondamentalement répressives dans un esprit purement sécuritaire, l’immigration étant un fait à combattre.

L’actualité immédiate dans un certain nombre de pays européens comme les Pays-Bas de Greet Wilders et la France de Marine Le Pen voir même de Français Fillon (sans parler outre atlantique de l’Amérique de Trump), fournit une illustration éclatante et sans équivoque de cette première vision.

La seconde option, tout en intégrant dans la démarche un minimum nécessaire d’aspects liés à l’ordre migratoire, considère l’immigration comme un fait normal. Elle consiste à suivre une approche de la dimension migratoire maroco-belgo-européenne en termes de coopération globale et intégrée. Dans cette conception, l’analyse se fait en termes de facteur de développement multidimensionnel, de partenariat mutuellement avantageux, d’entreprise commune, de confiance réciproque, de trait d’union, d’ouverture l’un sur l’autre, de jonction, de pont, de passerelle, de dialogue ouvert, de discussion sereine, de concertation, de convivialité, de vivre ensemble et d’enrichissement réciproque. Cette vision qui reconnait l’utilité multidimensionnelle de l’immigration pour les pays de réception, cherche en particulier à assurer l’insertion harmonieuse des immigrants afin d’éviter ce que ce fait pourrait occasionner dans les sociétés d’accueil.

C’est cette démarche en termes d’interdépendance positive qui a été suivie dans l’ouvrage, la migration ne renvoyant pas à un élément unidimensionnel, mais constituant un fait total et multidimensionnel. Il y a non seulement les aspects économiques et financiers qui sont généralement privilégiés, dans l’analyse dominante avec une approche utilitariste, mais il y’a aussi les aspects sociaux, culturels, cultuels, éducatifs, juridiques, psychologiques, démographiques, civilisationnels. Il y’a en effet plusieurs enjeux au niveau de la connaissance du fait migratoire et en même temps, plusieurs défis pour l’action.

Dans ce cheminement ou itinéraire d’une réflexion, arrêtons-nous à quelques points qui ont attiré notre attention, en constituant de notre point de vue un enrichissement à l’analyse sur l’immigration marocaine en Belgique en particulier et la communauté marocaine à l’étranger en général, ou bien qui interpellent sur ces deux plans les chercheurs en migration. Suivons de près les chapitres de la deuxième partie du livre, correspondant à la seconde partie de la vie de l’auteur passée en Belgique et où « la diaspora » marocaine se retrouve sur bien des plans « entre le marteau et l’enclume », c'est-à-dire entre deux feux, prise en tenaille entre deux forces contradictoires qui la mettent perpétuellement devant une série de dilemmes, d’où le titre suggestif de l’ouvrage.

Abordons successivement les principaux chapitres de la deuxième partie qui sont les suivants : historique de la communauté marocaine en Belgique ; citoyenneté ; le Maroc ; le mouvement ouvrier ; l’Islam en Belgique et les musulmans en Europe. Ces développements seront suivis par un recueil passage que nous avons tirés subjectivement du livre comme « morceaux choisis », avant de formuler quelques remarques finales.

Histoire de la communauté marocaine
Le premier point qui retient l’attention au niveau de ce chapitre, et qui nous amène à élargir l’analyse, c’est la mise en exergue de l’hypocrisie du discours entretenu par les pouvoirs publics belges concernant l’immigration marocaine en Belgique. D’un côté, en plus de l’importation de « biceps » dont avait besoin l’économie belge, cette immigration était conçue dès le départ comme une immigration de peuplement pour répondre à un déficit de population et à la nécessité du rétablissement de la structure démographique défaillante en particulier en Wallonie, mise en lumière par le rapport Sauvy « le problème de l’économie et de la population en Wallonie » (1962) et le rapport du groupe de travail sur « Démographie et population (rapport Délpérée, 1962).

Dans cette optique de « reconstitution des structures » démographiques destinées à pallier la dénatalité, les autorités belges ont multiplié les appels à la venue des familles des travailleurs étrangers, comme en témoigne cet appel de Léon Servais, ministre belge de l’Emploi et du travail, extrait de la brochure d’information sur les conditions de vie et de travail en Belgique, intitulée « vivre et travailler en Belgique » et publiée en 1964 à Bruxelles par le ministère de l’Emploi et du travail : « Vous songez à venir travailler en Belgique. Nous Belges, sommes heureux que vous veniez apporter à notre pays, le concours de vos forces et de votre intelligence. Mais nous désirons que cette nouvelle vie contribue à votre bonheur (…). Emigrer dans un pays qui nécessairement est différent du votre, pose des problèmes d’adaptation. Ces difficultés initiales seront beaucoup plus facilement surmontées si vous menez une vie normale : c'est-à-dire une vie familiale (…) ».

L’encouragement du regroupement familial, tel que stipulé dans l’article 13 de la « convention entre la Belgique et le Maroc relative à l’occupation des travailleurs marocain en Belgique » signée le 17 février 1994, s’inscrit également, de notre point de vue, dans ce sens : « Les travailleurs marocains occupés et établis en Belgique auront la possibilité de se faire rejoindre par leur famille dès le moment où ils auront travaillé pendant trois mois et à la condition qu’ils disposent d’un logement convenable pour leur famille. Celle-ci comprend l’épouse et les mineurs d’âge à charge. Le gouvernement et les employeurs belges aideront les travailleurs marocains occupés en Belgique à trouver ce logement. Les autorités marocaines autoriseront ces familles à sortir du territoire. Les autorités diplomatiques ou consulaires belges donneront les visas nécessaires ».

Trompés par la Belgique…
Cependant, au niveau des personnes directement concernées et de l’opinion publique belge en général, cette immigration n’était pas présentée dans le cadre de la pérennité du séjour, de l’installation définitive, de la sédentarisation irréversible, mais de son caractère temporaire, provisoire, éphémère, passager, momentanée pour entretenir, à travers une « tromperie » volontaire, le mythe ou le « romantisme du retour » et absoudre les responsables belges de la nécessité de prendre en charge sur tous les plans la durabilité de cette immigration, son caractère permanent et définitif avec des exigences dans tous les domaines (économique, social, culturel, éducatif etc…), et en prenant en considération une évolution de leurs attentes, de leurs besoins et aspirations.

Cette défaillance était générale à l’égard de l’ensemble de l’immigration étrangère en Belgique. Elle était aggravée pour celle en provenance du Maroc pour des raisons d’information et de communication, dans la mesure où, précisons-le, le gouvernement et surtout les employeurs belges, qui étaient censés aider les immigrés marocains à trouver un logement, n’étaient même pas au courant du contenu de l’article 13 de l’accord de main-d’œuvre belgo-marocain du 17 février 1964, voir même de l’existence de cet accord qui n’a été rendu public que 13 années plus tard, en n’étant publié officiellement au « Moniteur belge » que le 17 juin 1977( !!!) et n’ayant une valeur contraignante qu’à partir de cette date…

…mais aussi par le Maroc
Relevons à ce propos que le migrant marocain n’était pas trompé uniquement par le discours officiel sur l’immigration en Belgique, mais également par le discours officiel sur l’émigration à partir du Maroc comme pays d’origine, en présentant cette émigration comme un fait passager et limité dans le temps, et en se considérant comme un simple pays fournisseur et exportateur de main-d’œuvre. Une exportation de muscles, de forces de travail vers les pays européens en particulier, afin de faire face à la montée du chômage et d’engranger des devises, étendant ainsi le modèle de développement extraverti et d’économie de rente aux ressources humaines. En un mot, il s’agissait d’avoir des chômeurs en moins pour des diverses en plus.

Dans l’ensemble, l’émigration était considérée comme un départ passager, permettant à l’émigré de travailler de manière momentanée à l’étranger, d’envoyer de l’argent à sa famille pour ses besoins quotidiens, d’acquérir un pécule ainsi qu’une formation professionnelle qui lui seraient bénéfiques au moment du retour, en servant au même moment le développement économique et social de sa région d’origine et du Maroc tout entier.

C’est ainsi que les auteurs du « plan quinquennal marocain 1968-1972 » préconisaient une politique émigrationniste à outrance, le but étant d’exporter le plus possible de travailleurs marocains vers l’étranger, afin de recevoir en contrepartie le maximum de devises :
« Des facteurs surtout psychologiques et administratifs ont jusqu’ici entravé l’extension de l’émigration. Celle-ci sera dirigée à la fois vers les pays d’Europe et vers certains pays méditerranéens. Cette action aura trois effets principaux : elle permettra un accroissement des rentrées de devises qui financeront en partie les investissements intérieurs ; l’emploi d’une partie de notre population qui ne peut être absorbée à l’intérieur de nos frontières sans augmentation de la main-d’œuvre dans les secteurs improductifs ; la constitution d’un groupe plus important de nationaux ayant acquis à l’étranger des qualifications professionnelles et des attitudes favorables à l’esprit d’entreprise et au développement économique… L’objectif à atteindre sera une augmentation des travailleurs à l’étranger à la fin de la période quinquennale » (page 98).
Donnons quelques points de repères qui montrent que l’émigration vers l’étranger a été une véritable « poule aux œufs d’or » et la première « industrie » nationale lucrative d’exportation, engendrant des « devisars ». Tout en encourageant l’émigration à outrance des travailleurs, le plan quinquennal marocain 1973-1977 ramenait cette émigration, à l’exportation d’un produit fabriqué au Maroc : « le développement des exportations s’avère être une nécessité inéluctable et une condition du décollage économique (…) le développement des exportations ne concerne naturellement pas seulement le secteur industriel, mais également les secteurs primaire et tertiaire. L’émigration des travailleurs à l’étranger et d’accueil de touristes au Maroc, sont en dernière analyse, équivalents, sur le plan économique, à une exportation d’une production réalisée au Maroc ».

Une vision mercantile qui perdure
Curieusement, quarante années plus tard, dans une communication présentée le 26 janvier 2012 à l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (Rabat), avec pour titre « l’impact des crises sur la migration marocaine », Abdellatif Maâzouz, alors ministre chargé des MRE, optait dans une vision d’avenir, pour l’intensification des départs du Maroc vers l’étranger, en mettant en œuvre des « mécanismes permettant le passage d’une migration subie à une gestion anticipative des flux migratoires par une diversification concertée de l’émigration vers les zones de croissance ».

L’ex-ministre chargé des MRE (qui était dans le gouvernement précédant ministre du commerce extérieur !), explicite concrètement sa position. Pour l’avenir et face à la crise qui secoue les pays développés, il fait de celle-ci une opportunité ouvrant des « niches » sur l’extérieur, un moyen efficace et une « piste intéressante à explorer » pour l’augmentation des contingents de travailleurs marocains à l’étranger : « La crise pourrait favoriser de nouvelles formes de migration à organiser en concertation avec les pays d’origine : migration saisonnière, migration temporaire, migration encouragée par l’Union Européenne, car n’ayant pas vocation à maintenir durablement le migrant dans les pays d’accueil voir les accords signés par l’Anapec au Maroc ».

Ainsi, au niveau du discours officiel marocain, l’idée du retour était (et reste) un élément central. Or ce retour, n’a jamais été concrètement encouragé par les pouvoirs publics marocains. De plus, ce retour n’a pas eu lieu, les travailleurs qui sont allés durant l’âge d’or de l’émigration marocaine sont restés, se sont enracinés, ont eu des enfants (et des petits enfants) qui les ont poussés à se maintenir dans les pays d’emploi.

Par ailleurs, le livre d’Abdeslam Sarie ajoute avec pertinence, mais sans nullement s’étendre là-dessus, une autre raison à l’appel par la Belgique à l’immigration étrangère (dont celle en provenance du Maroc), à savoir « peser sur les salaires ».

Les travailleurs immigrés marocains concurrent-ils la main-d’œuvre belge ?
Provoquée et encouragée, l’immigration a été conçue aussi en effet, par les pays importateurs de main-d’œuvre comme la Belgique, comme un moyen pratique de disposer d’une « armée industrielle de réserve » taillable et corvéable à merci, permettant de peser sur le niveau général des salaires et d’assurer la flexibilité et la souplesse du système, en jouant le rôle de bouc émissaire bien commode en temps de crise.

Si cette raison n’était pas avouée par les pouvoirs publics et/ou privés belges, elle suscitait par contre au niveau des syndicats belges un reflexe protectionniste, avec le besoin de protéger les nationaux du « dumping social » créé par les travailleurs immigrés, considérés comme des concurrents déloyaux sur le marché du travail. On aurait aimé par conséquent que l’ouvrage se penche de manière approfondie sur cet aspect, en restituant le débat de l’époque au sein du syndicat CSC en général et de sa section arabe en particulier. L’image d’entre le marteau et l’enclume, serait-elle valable ici également ? Le témoignage direct du syndicaliste professionnel est capital à ce niveau et serait le bienvenu.

Par contre, l’aveu était publiquement exprimé par les responsables gouvernementaux dans d’autres pays européens d’immigration. C’est ainsi que Georges Pompidou, alors Premier Ministre français, le déclarait ouvertement devant l’Assemblée nationale française en septembre 1963, et à un moment où la France venait de signer le 30 juin 1963, un accord de main-d’œuvre avec le Maroc que pour lui, l’immigration constituait « un moyen de créer une certaine détente sur le marché du travail », c’est-à-dire introduire et intensifier la concurrence « et de résister à la pression sociale » en suscitant la division et en désignant les travailleurs étrangers comme des boucs émissaires, en les présentant comme les responsables du chômage, des basses rémunérations, du mal vivre, de l’insuffisance des logements et des équipements collectifs…

Durant cette période de recrutement massif de main-d’œuvre étrangère et où la concurrence était très vive entre les pays européens (dont la Belgique), la France par exemple était intervenue auprès du Maroc pour que l’on adopte une procédure restrictive empêchant les travailleurs marocains se trouvant dans l’hexagone, d’être débauchés par des patrons des pays européens voisins, dont la Belgique. Voilà pourquoi, aux travailleurs destinés à rejoindre des entreprises françaises, les autorités marocaines délivraient des passeports avec dorénavant la mention suivante : « valable uniquement pour la France, via l’Espagne ».

On ne peut affirmer comme l’avancent certains écrits, que la main-d’œuvre immigrée en Belgique (et parmi elle les travailleurs marocains immigrés) a, dans le passé, concurrencé la main-d’œuvre autochtone. L’enjeu socio-politique est de taille. Il existe au contraire objectivement une solidarité de classe entre les travailleurs belges et les travailleurs immigrés en Belgique et parmi eux les travailleurs marocains. La plupart des emplois occupés par les immigrés sont refusés par les travailleurs autochtones, en raison justement de leurs basses rémunérations et de leurs mauvaises conditions de travail.

Les travailleurs marocains immigrés en Belgique, au côté des autres nationalités étrangères, ont joué en quelque sorte le rôle de soutier. Un soutier, en langage maritime, est un matelot chargé, à bord d’un vapeur, de transporter le charbon des soutes aux chaudières. Ce terme illustre bien la fonction de travailleurs immigrés, en particulier des Marocains, dans un pays d’emploi comme la Belgique : assurer des travaux ingrats, durs, rebutants, malsains, entrainant une usure physique précoce, travaux ne nécessitant, en dépit de certaines mutations opérées dans le système productif, aucune formation particulière, mais permettant de faire sauter des goulots d’étranglement, de faire fonctionner l’économie et d’économiser des dépenses d’investissement, quitte à procéder à des « dégraissements » et à déployer des « plans sociaux », en se débarrassant allégrement de ces travailleurs quand on n’a plus besoin de leur force de travail.

Par un curieux retournement de raisonnement, les pays importateurs de main-d’œuvre - et un grand nombre de leurs analystes et/hommes ou femmes politiques – oublient en période de crise quels bénéfices ils ont tiré dans le passé (et continuent de le faire) de l’immigration, pour accuser celle-ci d’être à l’origine de tous les maux.

Bel exemple d’amnésie. Car si la politique économique et sociale des pays exportateurs – dont le Maroc – crée les préconditions à l’émigration, ce sont bien les exigences et les impératifs du développement des économies importatrices- comme la Belgique- qui sont à l’origine du flux migratoire.

Employés dès le début des années soixante, voir même avant, les Marocains ont peu à peu remplacé les travailleurs italiens par exemple, qui, leur pays se développant et pour ne plus risquer leur vie dans les mines comme lors de la catastrophe minière de Marcinelle le 8 août 1956 dans l’agglomération de Charleroi (262 morts dont 136 Italiens, 95 Belges, 8 Polonisais, 3 Algériens…), ont préféré des métiers moins pénibles et moins risqués. C’est ainsi qu’au recensement effectuée en Belgique en 1967, on notait que les travailleurs marocains étaient occupés en majorité dans les mines (28,05%), les industries manufacturières (34,4%), le bâtiment (17%) comme le montre le tableau suivant :

Répartition de la population active marocaine par branche d’activité en Belgique au 30/5/1967

Secteur d’activité                                      Nombre  En %
Agriculture, élevage sylviculture, pêche   32            0,23
Industrie extractive                                   3750        28,05
Industries manufacturières                       4599        34,40
Industrie de la construction                      2272        17
Transport et communication                     492           4
Commerce de gros et de détail                 882           6,5
Autres services                                         1340         10,02
Total                                                         13367        100
Sources : Recensement en Belgique, 1967.

« Amicales » sécuritaires
A la non prise en considération du temps aussi bien par la Belgique que par le Maroc, et du fait que le Maroc était par ailleurs préoccupé beaucoup plus par l’augmentation de l’émigration des travailleurs vers l’étranger que par la défense des droits de ceux qui étaient à l’extérieur, un autre constat s’impose. Celui de la prédominance de la vision sécuritaire de l’émigration, en se donnant comme objectif principal le contrôle, l’embrigadement et l’encadrement répressif des émigrés par le biais notamment des tristement célèbres « Amicales des travailleurs et des commerçants marocains », qui ont régné durant les « années de plomb » et dont une fédération était installée également en Belgique, comme courroie de transmission des consulats marocains et de l’appareil sécuritaire marocain.

Dans un texte antérieur publié le 17 mars 2002 dans « Dounia News » et intitulé : « nous nous ne sommes pas devenus amnésiques » l’auteur procédait à un rappel de ce qu’étaient ces amicales qui étaient « totalement asservies » : « Pour ceux qui ne connaissent pas les amicales, un petit éclaircissement s’impose. C’est une association créée de toute pièce par le ministère de l’intérieur marocain, en pleine période des années de plomb, pour garder un œil sur la communauté marocaine à l’étranger. Cette soi-disant association n’était en vérité qu’un instrument entre les mains des barbouzes pour dire explicitement aux Marocains : « nous vous observons où que vous soyez ». Le message musclé via les amicales était clair et sans équivoque :
  • ne participez ni aux activités syndicales, ni politiques ;
  • ne créez pas d’associations ;
  • ne participez pas aux élections ;
  • ne pas s’intégrer dans les sociétés d’accueil ;
  • ouvrez des comptes bancaires seulement auprès des banques marocaines ;
  • n’achetez pas de maisons en dehors du Maroc ;
  • participez seulement aux fêtes nationales marocaines ;
  • soyez membres des amicales et gare à ceux qui ne respectent pas ce mot d’ordre ;
  • (…) non, il n’y a pas de bons et de mauvais amicalistes ;
  • non, nous ne sommes pas devenus amnésiques ».
Cette perception et ce traitement sécuritaire de l’émigration, se sont manifestés également dans le choix des régions d’origine pour l’émigration. Les pouvoirs publics marocains proposaient en effet aux Européens de recruter au Nord du Maroc pour se débarrasser des mécontents et des « fauteurs de troubles » selon la terminologie officielle de l’époque, particulièrement durant les « événements du Rif » en 1958…

En conclusion à ce chapitre, l’auteur estime que la communauté marocaine a été vouée à l’oubli depuis les années soixante, qu’on la fait sombrer dans la disgrâce : « Nous sommes les plus faibles des plus faibles ». « Néanmoins, le Maroc, nous ne l’avons jamais oublié. Attaché à notre pays natal, nous voulons demeurer à jamais des citoyens à part entière, jouissant des mêmes droits et des mêmes devoirs que les Marocains de l’intérieur, ni plus ni moins ».

Voilà le rappel d’une première interpellation de tous les responsables de la gestion du dossier migratoire marocain, auxquels il est demandé à nouveau dans le livre, de traiter les Marocains d’ailleurs comme des citoyens marocains à part entière.

La communauté marocaine en Belgique
Tel est l’objet du chapitre 2 de la seconde partie du livre, où il est montré que l’immigration marocaine en Belgique est bien antérieure à l’année 1964, qu’elle ne peut se limiter à l’exécution de l’accord de main-d’œuvre belgo-marocain et renvoie par contre à d’autres formes.

C’est ainsi qu’il faut prendre en considération les marocains venus de France en particulier, les enfants marocains victimes du tremblement de terre d’Agadir du 29 février 1960 et bien avant, les goumiers marocains qui ont payé le tribut du sang pour libérer la Belgique de la barbarie nazie. Parmi les autres formes de l’immigration marocaine en Belgique, il y’a le regroupement familial qui était très encouragé constituant un critère d’humanisme, la venue d’étudiants, l’accueil de réfugiés politiques, de Marocains expulsés d’Algérie en décembre 1975 après l’organisation par le Maroc de la Marche Verte, la venue et la régularisation de clandestins, en particulier en 1974, entre 1999 et 2001, et en 2009.

De 461 Marocains recensés en 1960, on passe selon l’Institut national de statistique à 40.000 personnes de nationalité marocaine en 1974. Par ailleurs, la communauté marocaine en Belgique a plus que doublé en 20 ans pour atteindre 429.580 personnes en 2012.

L’essentiel à ce niveau est de reconnaitre que l’immigration marocaine en Belgique n’est pas l’expression d’une invasion, mais qu’elle a été voulue officiellement par les responsables belges pour répondre aux besoins multiformes du plat pays, et qu’elle a été très utile, les migrants jouant le rôle de véritables assistants au développement et d’acteurs de coopération.

Dans une formule à méditer profondément, il est écrit dans le témoignage d’Abdeslam Sarie, que « nous sommes venus prêter nos bras, mais nous ne sommes pas venus les mains vides », signifiant par là d’une part, que les migrants ont leur propre identité culturelle et cultuelle, d’autre part que les immigrés ont amené une plus-value à la Belgique en terme économique, social, culturel, sportif, etc…

Le livre a eu raison d’insister sur cet aspect pédagogique fondamental. Il s’agit en effet de comprendre, de faire comprendre et non pas de s’en prendre aux immigrés en tant que boucs émissaires, responsables de tous les maux de la société. Dans cet esprit, la place à réserver à l’apport de l’immigration dans les manuels d’histoire belge est essentielle pour fonder sur des bases saines, le vivre ensemble. L’appel contre l’amnésie et l’oubli est ici très pressant : « Au sujet de notre communauté, la société belge est totalement amnésique. Je le rappelle et j’insiste : c’est la Belgique qui a fait appel à notre force de travail et nous sommes venus nous installer et travailler en Belgique dans un cadre tout à fait légal. Pourtant, en dehors du monde du travail, nous avons toujours été invisibles, absents des manuels scolaires et des programmes universitaires ».

Relevons toutefois en ce qui nous concerne, que lorsque la volonté politique est présente, les responsables belges savent trouver les mots et l’accent qui conviennent. Ainsi en est-il du discours du Premier ministre belge Elio Di Rupa du 17 février 2014, lors de la soirée d’ouverture des festivités organisées dans le cadre des 50 ans de l’immigration marocaine en Belgique, et où il était dit notamment :
« Des milliers de travailleurs venus du Maroc sont venus mettre leurs bras et leurs talents au service de nos entreprises. Ze hebben zich gevestigd in Brussel, in Antwerpen of in Limburg. Présents sur tous les chantiers, dans les mines et les usines, ils ont contribué à bâtir notre richesse actuelle. Nous leur devons une partie de notre prospérité ! Nos immeubles, nos hôpitaux, nos écoles, nos aéroports, notre métro, nos voies ferrées, nos routes, tout cela s’est construit avec une importante main-d’œuvre marocaine ».

« Vous pouvez être fiers d’eux. Nous pouvons être fiers d’eux ! Au nom de la Belgique et du gouvernement belge, je tiens à leur exprimer la reconnaissance de notre pays et les remercier du fond du cœur (…) Etre là, devant vous, en tant que premier Premier ministre issu de l’immigration, est pour moi un moment très symbolique » a-t-il continué.
Et le Premier ministre de l’époque de finir en saluant « une Belgique colorée, multiculturelle, fraternelle et solidaire. Une Belgique fière de son histoire, de sa culture et de ses valeurs. Une Belgique heureuse d’offrir ce qu’elle a, et d’accueillir les apports du monde entier. Cette Belgique multiple, nous allons la bâtir ensemble. Elle est votre pays, elle est notre avenir ».

Or c’est là également où, selon le témoignage d’Abdeslam Sarie, le bat continue à blesser de manière intense. Il réitère en effet un appel datant du 7 mai 2006 déjà lancé dans « Dounia News » de l’époque pour la reconnaissance réelle de l’identité, de la personnalité et de la culture d’origine des Marocains en Belgique : « Comment voulez-vous qu’on se sente citoyen à part entière (en Belgique) quand on refuse de nous reconnaitre en tant que tel, et qu’on nie notre mémoire, notre histoire et notre identité ? Tolérés certes, nous sommes les SMF- sans mémoire fixe-, SHF- sans histoire fixe-, SIF- sans identité fixe- de l’histoire belge, condamnés à jamais aux oubliettes » (…)

Ce chapitre est également tout plein de reconnaissance au travail de solidarité des syndicats belges qui restent pour l’avenir également un maillon indispensable pour l’émancipation dans la société belge, en prenant en considération aussi bien les droits que les devoirs et obligations.

Enfin cette idée déjà énoncée auparavant, mais qui revient comme un leitmotive en étant explicitée : « De toute façon, nous ne sommes pas venus les mains vides. Notre civilisation arabo-musulmane a eu un apport considérable pour l’Occident. Notre présence doit être appréciée à sa juste valeur parce qu’elle est enrichissante, compatible et complémentaire avec les valeurs occidentales. Pour construire un vivre-ensemble fraternel, tolérant et humaniste, la Belgique doit intérioriser la diversité des cultures et des cultes. Elle doit sauvegarder la cohésion et l’égalité entre tous les citoyens et tous les résidents, quels que soient leur culture. La Belgique doit combattre énergiquement le racisme, la xénophobie, l’islamophobie, le radicalisme, l’antisémitisme et le fascisme ».

Ce qui est prôné au bout du compte, c’est aussi bien le droit à la différence, que le respect des règles du vivre-ensemble.

Citoyenneté 
Aux lendemains des attentats terroristes de Paris (13 novembre 2015) et de Bruxelles (22 mars 2016 avec 32 morts et plus de 320 blessés), la vie pour les Marocains et les musulmans en général en Belgique est devenue nous paisible. A ce stade, le titre du livre trouve une autre explicitation :
« Alors, nous musulmans de Belgique, nous nous trouvons, malgré nous, entre le marteau et l’enclume. Une position désagréable et instable que nous subissons depuis très longtemps mais qui s’est aggravée dernièrement. Les plus polis nous demandent de nous excuser pour des atrocités que d’autres ont commises au nom de l’islam. Les moins polis nous demandant d’aller vivre ailleurs, comme si nous étions ces terroristes d’un autre âge. Notre départ, assurent-ils, amélioreraient leur sécurité ».
Que faut-il faire alors, rester et se battre ou partir ? Là aussi, un dilemme se pose pour l’auteur :
« J’avais déjà perdu ma confiance dans mon pays natal, aujourd’hui, je commence à me méfier de mon pays d’accueil ».
L’enracinement en Belgique est irréversible. Il n’est pas question de la quitter :
« Finalement, nous ne sommes pas le danger, mais nous sommes en danger ». Dès lors, de profondes interrogations s’imposent par rapport à une grande question qui est posée comme une sorte de bilan au plan identitaire. La réponse est là aussi ambivalente. Laissons la parole à Sarie lui-même : « D’un côté, après cinquante années de séjour en Belgique, j’ai obtenu la nationalité belge, mais suis-je pour autant devenu un Flamand ou un Wallon ? De l’autre côté, après un demi-siècle d’absence et d’éloignement du pays natal, suis-je encore pour autant resté Marocains ? Moitié belge d’adoption et moitié marocain de naissance, de quel côté la balance va-t-elle pencher le plus ? ».
La réponse est encore hésitante : « du point de vue identitaire, je ne suis nulle part, je me retrouve dans un no man’s land », traversé par de perpétuelles contradictions : la Belgique refuse encore de respecter l’identité culturelle, tandis que « pour des raisons politiques, mon pays natal m’a complètement abandonné, mais pour des raisons économiques, il ne m’a pas pour autant relâché, en revendiquant tant mon obédience que mon allégeance et ma loyauté. Comme un aimant, tant envers la Belgique qu’envers le Maroc, je suis attiré d’un coté et repoussé de l’autre ».

Par rapport au Maroc, s’agissant du niveau politique, deux passages dans ce chapitre sur la citoyenneté, ont attiré notre attention. Le premier est celui-ci : « le Maroc officiel, jusqu’à preuve du contraire, ne m’a jamais considéré comme citoyen à part entière. Depuis que je suis installé en Belgique pour des raisons politiques marocaines, on m’a toujours empêché d’exercer mon droit de vote et d’éligibilité comme le stipule le Constitution marocaine ».

De notre point de vue, ce passage mériterait des éclaircissements. L’empêchement d’exercer le droit de vote et d’éligibilité n’est pas dû, à notre sens, au fait que l’auteur du livre-témoignage, ait été privé ou déchu à une période quelconque de sa vie de ses droits civiques. Ce qu’il faudrait peut-être comprendre, c’est qu’au niveau de la communauté marocaine établie à l’étranger, on n’ait pas donné l’opportunité à ses membres d’exercer réellement et de manière transparente leur droit de vote et d’éligibilité à partir des pays de séjour, principalement lors des législatives pour être représentés au parlement.

Sur un des champs d’exercice du droit de vote des MRE, précisons que le droit de participer aux divers referendums à partir des pays de résidence leur est reconnu depuis 1980. C’est ainsi que les Marocains établis à l’extérieur ont participé aux référendums de révision constitutionnelle suivants : 23 mai 1980 pour l’abaissement de l’âge de la majorité du roi ; 30 mai 1980 pour la prorogation de la législature de l’époque ; 1992 ; 1995 ; 1996 pour l’institution de la Chambre des conseillers, 25 novembre 2011 pour une révision en profondeur de la Constitution après ce qui a été convenu d’appeler le « Printemps arabe » et son expression au Maroc, à avoir le « Mouvement du 20 février ».

Au niveau de tous ces référendums, on aurait souhaité que l’auteur livre son expérience pour savoir pourquoi il n’a pas participé.

Un autre événement politique très important est absent de l’analyse. Il s’agit de l’implication des MRE en 1984 dans le scrutin leur ayant permis « d’élire » dans le cadre de cinq circonscriptions électorales législatives de l’étranger (Paris, Lyon, Bruxelles, Madrid, Tunis), cinq députés de l’émigration qui ont siégé au Parlement de 1984 à 1992, constituant l’unique et longue expérience de représentation parlementaire des MRE. Parmi ces circonscriptions, la troisième avait son siège précisément à Bruxelles.

Elle comprenait non seulement la Belgique (circonscriptions consulaires de Bruxelles, Anvers et Liège), mais également les Pays-Bas (circonscriptions consulaires d’Amsterdam et Rotterdam), les pays Scandinaves, l’Europe de l’Est, la République Fédérale d’Allemagne et la Suisse. Marzouk Ahaïdar était son député, affilié à un parti de la majorité, l’Union Constitutionnelle, créée la même année avec l’appui de l’administration.

Par conséquent, pourquoi l’auteur du livre n’a pas participé à cette élection ? Etait-il absent de la Belgique au moment du vote, a-t-il boycotté le scrutin législatif et pourquoi, ou bien l’absence de communication consulaire et les défaillances de la campagne électorale des candidats, empêchaient une large participation ? Toujours est-il que cette expérience de députation des MRE de Belgique en particulier, aurait mérité d’être décryptée, sachant déjà par ailleurs, que les résultats électoraux la concernant (ainsi que dans les quatre autres circonscriptions électorales législatives de l’étranger) étaient manipulés, leur otant toute crédibilité démocratique.

En fait, on peut trouver dans « Dounia News », un début de réponse à travers l’article « Marocains de l’étranger, à vos urnes citoyens », en date du 24 février 2002 : « Notre participation politique est réduite à néant. Jusqu’à preuve du contraire, les Marocains de l’étranger n’ont jamais pu savourer le droit de vote comme tout un chacun. Pendant les années de plomb, l’administration marocaine a organisé une mascarade et a choisi pour nous et candidats et élus qui allaient faire semblant de nous représenter au Parlement de notre chère mère-patrie. Notre mémoire collective a gardé une expérience amère qui n’est pas prête à être oubliée ».

L’auteur est revenu à la charge notamment dans un autre article en date du 2 juin 2012 intitulé « je t’aime, moi non plus », publié également dans Dounia News à l’adresse des responsables marocains : « nous exigeons le droit de vote et d’éligibilité et nous allons toujours voter, en âme et conscience, seulement et uniquement sur le ou les partis qui défendent le mieux nos intérêts et ceux de nos progénitures ».

Bien entendu, pour toute la période 1993-2017, le constat de l’auteur est pertinent, les gouvernements successifs, y compris celui de l’alternance consensuelle dirigé pourtant par un ancien exilé politique partageant normalement les attentes citoyennes de la diaspora marocaine, le socialiste Abderrahmane El Youssoufi (1998-2002), n’ayant pris une quelconque initiative tendant à renouer avec la représentation au parlement des citoyens marocains à l’étranger, en capitalisant sur l’expérience précédente.

Il a fallu attendre le nouveau règne et pratiquement fin 2005, pour qu’enfin, il y’ait une décision royale prise le 6 novembre 2005, consistant à réintégrer les MRE dans leur pleine citoyenneté. C’est là où le chapitre du livre sur la citoyenneté comporte un second passage qui mérite qu’on s’y arrête, consistant à dire que le problème réside dans le fait que les promesses données n’ont pas été respectées et tenues.

Promesses non tenues
L’allusion à peine voilée est faite notamment au discours du 6 novembre 2005, dont le contenu est considéré comme une sorte de simple caprice. « Personnellement, affirme l’auteur, je ne suis pas surpris qu’une faveur donnée un jour, soit retirée un autre. Cette fois-ci, ce n’est pas le fruit d’un acquis social arraché par la diaspora après une lutte acharnée ».

Or à notre sens, les décisions royales du 6 novembre 2005, consistant à donner aux Marocains de l’extérieur la possibilité de se faire dûment représenter à la Chambre des Représentants « de façon appropriée, réaliste et rationnelle » par le biais de circonscriptions électorales législatives de l’étranger, ne constituaient nullement une faveur quelconque, mais un droit constitutionnel, en liaison directe avec deux articles de la Constitution marocaine de 1996, en vigueur à l’époque : « tous les Marocains sont égaux devant la loi » (article 5) et « l’homme et la femme jouissent de droits politiques égaux. Sont électeurs tous les citoyens majeurs des deux sexes, jouissant de leurs droits civiles et politiques » (article 8).

Par ailleurs, ces décisions renvoyaient à des prérogatives constitutionnelles du Roi, à des convictions démocratiques profondes qu’il avait exprimées depuis le nouveau règne et à un arbitrage mûrement réfléchi, suite à des demandes démocratiques pressantes formulées depuis bien longtemps par bien des citoyens marocains à l’étranger avec certaines de leurs ONGs démocratiques, appuyées en cela par des forces démocratiques à l’intérieur du Maroc.

Une série de luttes
De notre point de vue, il y’a bien eu en effet des luttes citoyennes liées à la nécessaire effectivité des droits politiques des citoyens MRE par rapport au Maroc. Certes, ce ne sont pas des « luttes acharnées », mais on ne peut, à notre sens, sous estimer leur importance et intensité à travers les revendications citoyennes portées depuis bien longtemps par diverses ONGs démocratiques de l’émigration, des collectifs de la société civile MRE et sous diverses formes.

Rappelons en particulier les multiples pétitions, tables rondes, délégations au Maroc auprès des différents partis politiques, des groupes parlementaires des deux chambres, des présidences de deux chambres du parlement, de la primature (puis de la chefferie du gouvernement), des ministères (en particulier l’Intérieur, les affaires étrangères, ministère chargé des MRE, différents ministres d’Etat), de l’ ex-CCDH puis du CNDH, de la Fondation Hassan II pour les MRE, remise de différents mémorandum au Cabinet royal, au premier ministre (puis chef de gouvernement), à la commission nationale de révision de la constitution, recours auprès de la Cour suprême, de l’ex-Chambre constitutionnelle (avant qu’elle ne devienne Cour constitutionnelle), les actions militantes de « Daba 2012 », de « l’imitiative Al Karama », les consultations menées dans le cadre du « Dialogue National sur la société civile et les nouvelles prérogatives constitutionnelles »

Rappelons aussi les différents sit-in devant les ambassades et consulats du Maroc à l’étranger (y compris à Bruxelles), la publication d’une infinité de tribunes et d’articles dans divers supports de presse écrite ou électronique en arabe et en français, les débats sur les plateaux de radio et de télévision au Maroc et dans divers pays d’immigration, réseaux sociaux, l’édition de livres en la matière, les rencontres avec divers responsables gouvernementaux et de partis politiques en visite dans les pays d’accueil, les actions diverses des uns et des autres et ce, depuis une très longue période, etc…

Sur ce plan d’ailleurs, n’est-ce pas l’auteur lui-même qui rappelait sa propre participation à ce combat collectif dans un article en date du 17 décembre 2006 titré « je t’aime, moi non plus » et publié dans Dounia News : « Il est vrai que nous avons demandé depuis les années soixante, d’être reconnus en tant que citoyens à part entière et non comme « nos travailleurs à l’étranger » ou comme « MRE », citoyens de seconde zone. Nous avons toujours revendiqué le droit de participer démocratiquement et institutionnellement dans la construction d’un Maroc démocratique, libre et indépendant en y apportant notre contribution (…) » !?

Démarche régressive, non progressive
La marche-arrière qui s’est manifestée par le communiqué du ministère marocain de l’Intérieur du 16 juin 2006 prônant la démarche « progressive » ou « graduelle » en la matière, au lieu de la concrétisation de la représentation parlementaire des citoyens marocains de l’étranger dès les législatives 2007, est le résultat de la prédominance de la vision sécuritaire. Dans une perception soupçonneuse, celle-ci craignait les résultats des urnes, avec un vote majoritairement « barbu » ou « voilé » au sein d l’émigration, qui influerait sur l’équilibre parlementaire...

Ce droit de vote et d’éligibilité parlementaire des citoyens marocains établis à l’étranger, a été normalement confirmé par la Constitution 2011 (essentiellement en son article 17), mais l’interprétation régressive du gouvernement Benkirane, conforté par le travail de sape des responsables du Conseil de la communauté marocaine à l’étranger (CCME) qui ont, depuis près de neuf ans, dénigré et tenté de décrédibiliser la demande démocratique des citoyens marocains établis à l’étranger, ont fait que le problème reste entièrement posé en 2017. Non pas au niveau de la reconnaissance des Marocains établis à l’étranger comme citoyens (et pas des sujets) qui est déjà un acquis au plan de la Constitution, mais au plan de l’effectivité de ce statut de citoyen sur le terrain.

Sur le ton de l’humour, l’interpellation suivante retient alors l’attention : « Devons-nous organiser une marche verte de l’Europe vers le Maroc en traversant la Méditerranée à la nage pour que le pays du soleil couchant et ses gouvernants nous accordent les mêmes droits que ceux de tout citoyens marocains selon la Constitution marocaine ? ».

Une vision stratégique à déployer
Cette image utilisée par Abdesslam Sarie nous rappelle l’enjeu crucial et stratégique relevé magistralement il y’a quelques 32 ans par feu Hassan II qui déclarait le 29 novembre 1985 à Paris, devant des membres de la communauté marocaine résidant à l’étranger, en présence du président de la République française François Mitterrand :
« En bien restez Marocains, restez Marocains, parce que toujours dans la paix et la concorde, moi-même ou ceux qui me succéderont, pourront avoir un jour besoin de refaire une Marche Verte. Eh bien, je veux qu’au nom de tous les Marocains vivant à l’étranger, pas seulement en France ou à Paris, vous méfassiez le serment que tous le jeunes Marocains qui seront nées en terre étrangère seront dédiés, dès leurs berceaux, aux marches que l’histoire leur interposera. Si telle est votre réponse, je peux dormir tranquille ».
Dans la lignée hassanienne, et à l’occasion du 59ème anniversaire de la « Révolution du Roi et du Peuple », dont les citoyens marocains à l’étranger font partie intégrante, le Roi Mohammed VI a pris l’engagement solennel le 20 août 2012, d’impliquer étroitement les jeunes Marocains à l’étranger qui sont nos « compatriotes », « à la construction du Maroc de demain ». Ceci veut dire que la nationalité marocaine- qui ne se perd pas- n’est pas seulement une question juridique, mais qu’elle a une dimension politique et une portée sociétale et stratégique. Ce n’est pas une simple écriture sur un passeport ou sur une carte d’identité, mais elle renvoie notamment à un ensemble de valeurs qui doivent être cultivées, entretenues et intériorisées pour se construire, être perpétuées et maintenir les liens fondamentaux avec le pays.

La nationalité suppose notamment que tous les devoirs mais également tous les droits des citoyens marocains à l’étranger soient reconnus et puissent être exercés par rapport au Maroc, y compris le droit de vote et d’éligibilité parlementaire, sans appréhension quelconque des résultats des urnes. On n’organise pas des élections uniquement lorsqu’on est sûrs à l’avance des résultats et qu’on maitrise la situation ! Cette vision qui fait des citoyens MRE l’objet de doute et de suspicion, est à bannir, le nœud du problème est là !

Menace ou opportunité ?
Dans un intéressant mémoire soutenu en octobre 2013 à la faculté de droit de l’Université Abdelmalek Saâdi (Tanger) sous le titre « la diaspora marocaine : menace ou opportunité ? », Mohamed Saoud, un « Maroxelloix » ou Belgo-Marocain natif de Saint-Josse, qui est par ailleurs élu communal de Larache, premier vice-président stiqlalien du Conseil régional de Tanger-Al Hoceima et, au sein du Comité exécutif du Parti de l’Istiqlal, responsable du secteur des Marocains du monde, a apporté en tant que chercheur des éléments pertinents de démonstration sur le fait que l’implication par le Maroc de sa diaspora dans les affaires qui la concernent en particulier, et plus généralement à la chose publique, n’est pas une menace, mais lui permettent au contraire d’accroitre sa mobilisation pour sa contribution non seulement au développement humain, social et économique, mais également politique et démocratique du pays.

Allant à l’encontre des idées reçues, le point de vue défendu par Mohamed Saoud est centré précisément sur l’exemple de la Belgique, où la diaspora marocaine est évaluée à plus d’un demi-million de personnes, dont près de 300.000 adultes. Dans ce pays, où le vote n’est pas simplement un droit, mais également une obligation, les partis religieux sont tolérés. Or en dépit de l’existence de partis politiques à mouvances islamistes, tek le Parti Islam ou le Parti de la jeunesse musulmane qui participent activement aux campagnes des élections communales et législatives, leur score est insignifiant vu le nombre de musulmans en Belgique, qui représentent quelques 10% de la population totale de ce pays.

La conclusion sans équivoque tirée par l’auteur du mémoire est la suivante : « le musulman belge et par extrapolation le reste de la diaspora, n’est pas intéressé par le projet sociétal des mouvements « islamistes », on peut aisément affirmer qu’il est plus intéressé par le programme politique des partis en ce qui concerne les matières économiques et sociales, que sur les programmes moralisateurs et « civilisationnels » qu’essaient de véhiculer les partis islamistes (…) Dès lors, l’argument sécuritaire sur le danger potentiel de la diaspora, qui aurait un comportement « islamiste » dans l’urne ne tient pas. Si la diaspora marocaine devait voter « islamiste », elle commencerait par le faire dans son pays d’accueil, où elle vit au quotidien et où son identité est mise à rude épreuve. Et pourtant elle ne le fait pas, elle a un comportement de démocrate. Ainsi, nous avons des dizaines d’élus aux parlements belges issus de la diaspora, représentant divers partis de la gauche à la droite en passant par le centre, qui débattent des problèmes concrets et programmatiques pour la prospérité de la Belgique » (Mohamed Saoud, p.48 de son mémoire).

Voilà qui contribue à remettre en cause sans détour, argument à l’appui, des schémas d’analyse bien ancrés qui ont depuis de nombreuses années un impact ravageur en matière de politique publique marocaine en direction des citoyens marocains à l’étranger, justifiant et légitimant leur mise hors-jeu au plan électoral.

Un mea-culpa nécessaire
Dès lors et comme le suggère Abdeslam Sarie « si le Maroc accepte d’exaucer nos vœux les plus légitimes de droit de vote et d’éligibilité, alors c’est au Maroc que revient l’honneur de nous applaudir et de faire son « mea-culpa » pour avoir occulté une partie importante de sa population pendant cinq décennies ».

Dans cet esprit de nécessaire reconnaissance, relevons pour notre part ce passage du message adressé par le Roi Mohammed VI aux participants à la 5ème édition des intégrales de l’investissement, organisée sous le thème « les investisseurs marocains du monde, acteurs de la diplomatie économique » (Skhrirat, 13-14 décembre 2007) : « si la Nation est en droit d’attendre beaucoup de la communauté (marocaine) établie à l’étranger, elle a le devoir, en retour, d’aller davantage à sa rencontre, de lui faciliter la tâche et de lui rendre hommage. Elle a aussi de devoir de mieux reconnaître ses spécificités et de mieux connaître la diversité de ses situations. C’est là tout le sens du pacte entre la Nation et ceux des siens vivant à l’étranger (…) ».

Selon nous, le meilleur hommage est d’abord celui de la reconnaissance de l’intégralité des droits des citoyens marocains à l’étranger et le plein exercice de leur citoyenneté par rapport au Maroc, en termes pas uniquement d’obligations mais également de droits, y compris au plan politique et non pas en se limitant à la citoyenneté économique ou financière, dans le cadre d’une perception purement marchande de l’émigration.

Sur ce plan, les justifications avancées par les officiels marocains (gouvernements successifs, responsables du CCME et du CNDH), en termes de difficultés matérielles et logistiques pour organiser ces élections à l’étranger, comme réussissent à le faire par contre bien d’autres pays (Tunisie, Algérie, France, Italie, Portugal etc…et très bientôt le Sénégal) avec l’élection en juillet 2017 de 15 députés de la diaspora sénégalaise), ne sont que des arguments avariés. La grande question qui se pose est la suivante : ne peut-on réaliser l’inclusion parlementaire au Maroc des citoyens marocains à l’étranger, ne sait-on pas le faire, ou ne veut-on pas le faire ? La cause réelle est évidemment l’absence de volonté politique. Dès lors, on ne peut continuer à transformer une anomalie démocratique insupportable et intolérable, en une discrimination injustifiée !

S’agissant enfin du bénéfice des droits politiques des étrangers au Maroc, dont les Belges, il y’a lieu de relever que l’article 30 de la Constitution de 2011 leur donne le droit vote aux élections locales s’ils répondent à certaines conditions, notamment la pratique de réciprocité envers les Marocains dans leur pays, ce qui est le cas des Marocains en Belgique. Or cet article 30 n’a nullement été appliqué pour les étrangers lors des dernières élections locales en 2015…

Le Maroc
De notre point de vue, ce chapitre du livre, ayant pour titre « le Maroc » pourrait plus s’intituler : « retour au Maroc », ou pour être plus précis, « retour utopique au Maroc ».

Le contenu est un regard porté sur le pays d’origine à travers divers articles datés dans le temps et en même temps des réflexions et suggestions pour l’action pour une meilleure prise en charge par le Maroc de ses retraités partis à la fleur de l’âge, notamment durant les « golden sixtees » : aspects sociaux, administratifs, médicaux, fiscaux etc…

On y retrouve notamment tout un plaidoyer pour l’actualisation de l’accord bilatéral de sécurité sociale entre le Maroc et la Belgique signé le 24 juin 1968, et entré en application trois années plus tard, le 1er août 1971. Mais la révision de l’accord ayant déjà été conclue le 19 février 2014 et son entrée en application en mars 2015, on aurait aimé savoir dans le livre, si cette réforme de l’accord qui prévoit notamment le remboursement des soins de santé aux retraités bénéficiant d’une retraite à charge de l’Eta belge, donne satisfaction aux pensionnés belges ou marocains qui s’installent définitivement au Maroc. Sinon, quelles modifications doivent encore être entreprises, d’autant plus que la CNSS marocaine et les ministères en charge du dialogue en la matière avec les pays d’immigration concernés (ministère de l’Emploi et de la formation professionnelle, ministère des affaires étrangères et de la coopération, ministère chargé des MRE et des affaires de la migration), n’associent nullement, dans le cadre d’une démarche participative, la société civile MRE concernée à la préparation de ces négociations !

L’exemple type est la révision régressive en 2016 de l’accord de sécurité sociale Maroc-Pays-Bas de 1972, avec la capitulation du gouvernement Benkirane devant les exigences populistes du gouvernement néerlandais, qui s’est matérialisée par l’érosion et la remise en cause d’un certain nombre de droits sociaux acquis par les Marocains des Pays-Bas à savoir :

«du 1er janvier 2016 au 31 décembre 2020 :
  • amputation de 40% des pensions de veuves et des orphelins des retraités « MRE » décédés ;
  • amputation de 40% des allocations familiales liées aux enfants se trouvant au Maroc ;
«A partir du 1er janvier 2021 :
  • Suppression totale des allocations familiales pour enfants restés au Maroc ;
  • Suppression de la prise en charge des dépenses médicales au Maroc.
Cette abdication du gouvernement marocain, s’est faite en totale contradiction avec l’article 16 de la Constitution de 2011, qui stipule notamment que « le Royaume du Maroc œuvre à la protection des droits et des intérêts légitimes des citoyennes et des citoyens marocains à l’étranger ».

Le mouvement ouvrier
Ce chapitre s’est fixé comme objet d’aborder la dimension militante de l’immigration marocaine en Belgique, à travers essentiellement l’action d’un syndicat ouvrier d’obédience chrétienne, la CSC ou Confédération des Syndicats Chrétiens et de son bras associatif matérialisé par la mise en place et la dynamisation d’un grand nombre d’ONGs ou, selon la terminologie spécifiquement belge d’ASBL, c'est-à-dire des associations sans but lucratif. De cette expérience de l’auteur, un certain nombre d’enseignements sont tirés en direction des jeunes pour que la relève soit prise afin de « porter fièrement le flambeau du combat pour un monde meilleur et un vivre ensemble harmonieux et convivial ».

Deux grands syndicats : FGTB et CSC
S’il y’a principalement deux grands syndicats ouvriers en Belgique, qui se sont préoccupés du dossier de l’immigration, à savoir la Fédération générale du travail en Belgique (FGTB), et la Confédération des syndicats chrétiens de Belgique (CSC), c’est uniquement ce dernier syndicat qui est abordé dans l’analyse, l’auteur ayant adhéré en son sein dès son arrivée en Belgique en 1968 et assuré des fonctions d’organisation et de direction dans ce syndicat de 1977 à 1997, en tant que responsable national de la section arabe de la CSC.

Ce travail de mobilisation, de conscientisation et d’organisation de l’action syndicale a été évidemment un travail fondateur auprès notamment des travailleurs immigrés marocains pour lutter contre les discriminations, la ségrégation, le racisme, le travail au noir, pour acquérir des droits sociaux, les protéger et les amplifier dans une approche de solidarité active avec les travailleurs d’autres nationalités et des travailleurs belges en particulier, que ce soit en Flandre, en Wallonie ou à Bruxelles.

Ce sont ces combats syndicaux ainsi que les luttes politiques, les engagements associatifs et citoyens, qui ont permis les acquis sociaux, les progrès politiques, comme le droit de vote aux élections locales des étrangers, ainsi que l’élargissement des libertés et des droits humains pour tous.

La section arabe de la CSC a eu également à combattre les « Amicales » des travailleurs et des commerçants marocains en Belgique qui ont joué un rôle de répression des luttes ouvrières, sociales et démocratiques menées par les ouvriers immigrés marocains. Précisons en effet que les syndicats combattifs comme la CSC et la FGTB en Belgique, la CGT et la CFDT en France, étant considérés comme des syndicats avec lesquels il ne fallait pas se compromettre. Au même moment, les « Amicalistes » poussaient par contre les « TME » à adhérer aux syndicats à la solde des patrons comme ce fut le cas pour la CFT (confédération française du travail), puis le syndicat CSL (Confédération des syndicats libres) en France.

C’est aussi grâce à cette mobilisation que, selon l’auteur, les immigrés marocains n’ont pas été soumis à un verrouillage ou à un plafond de verre, mais ont pu acquérir toute leur place au niveau syndical, qu’ils ne soient pas marginalisés et associés seulement au nom de la diversité. La participation et la représentation des travailleurs arabes dans le cadre des élections sociales ont été également acquises lors des élections sociales au niveau des conseils d’entreprises et des comités pour la prévention et la protection du travail.

Constitué de représentants des travailleurs et de l’employeur dans toutes les entreprises occupant au moins 100 travailleurs, le Conseil d’entreprise dispose de compétences larges dans les domaines économiques et financiers, la concertation, la négociation et l’information des travailleurs en matière de législation sociale.

Élu également pour 4 ans, dans toute entreprise occupant au moins 50 travailleurs, les missions du comité pour la prévention et la protection du travail, couvrent la sécurité, la santé publique, l’hygiène et l’embellissement des lieux de travail.

Un passionné du travail associatif bénévole
En liaison étroite avec la section arabe du syndicat CSC, un tissu associatif étoffé a été créé parmi la communauté marocaine en Belgique, aussi bien en Wallonie, en Flandre et à Bruxelles, permettant la prise en charge collective et participative de multiples préoccupations et un engagement citoyen propice au vivre ensemble.

C’est avec enthousiasme que ces aspects sont soulevés dans le livre, mais on aurait aimé que l’auteur qui nous a mis en appétit, fournisse davantage d’informations et de données sur cette action associative qu’il avait à cœur d’entreprendre, avec la création ou participation à une cinquantaine d’associations de 1968 à 1976, et au suivi d’un même nombre entre 1977 et 1997 en tant que responsable national de la section arabe de la CSC.

En dehors du livre, on apprend toutefois que parmi les associations qu’il a personnellement créées, figurent celle-ci : Alcantara ; Almanar ; Dounia CPC ; CMA (centre de travailleurs marocains à Anvers) ; CCMBN (Centre culturel marocain de Bruxelles Nord) ; Internationale Arabische Afdeling Limburg (section internationale arabe du Limborg) ; MCV (centre culturel marocain de Wellebrock) ; Studio Dounia Bruxelles (Dar Almaghreb) ; ABKC (centre culturel arabo flamand de Grand) ; FMDO (Fédération des organisations démocratiques marocaines), Fondation Ibn Khaldoun (en tant que directeur pendant 2 ans) ; Chabab de Bruxelles-Forest ; Dounia News, revue de presse hebdomadaire.

Parmi les associations auxquelles l’auteur a participé à la création, on relève celles-ci : absl CVVMVSN – Centre culturel marocain de St Niklaas ; Delta ; Dialogue et prévention ; asbl Nissae ; asbl Hiwar ; Club Tingis ; absl Ibn Batouta ; Ibn Sina Boom ; Ibn Sina Genk ; Fondation Tingis ; Albadil, Congress (Congrès Mondial des Marocains).

La participation pendant plusieurs années aux institutions suivantes est également à signaler : Forum Migrants Europe Unie ; Forum Migrants Communauté Flamande ; Conseil provisoire des sages (en tant que président) ; VCIM (centre flamand d’intégration de migrants) ; VOCOM (centre flamand de coordination qui a supplanté le VCIM) ; Advesgroep Marokbo (Groupe d’avis Maroc) ; Démocratie Plus.

Comme le reconnait l’auteur lui-même, la vie associative l’a « toujours stimulé, inspiré et procuré du plaisir », constituant « le domaine le plus noble pour un militant actif », un domaine où l’altruisme et les valeurs du partage s’expriment, car c’est un travail qui « se fonde sur le bénévolat et ne poursuit pas de but lucratif ». Le prix à payer de sa personne est très fort, car « mettre en route une association demande de la sueur, du temps, de la patience, de la conviction et un certain savoir-faire ».

Cet attachement au travail associatif, à entreprendre sans compter ni faire de calcul, amène l’auteur à prodiguer deux conseils aux nouvelles générations : « Premier conseil : il faut à tout prix et dès le début, empêcher, bannir et expulser les énergumènes arrogants, prétentieux, méprisants et vaniteux, qui affichent une hauteur par rapport aux autres membres de l’association. L’association a un objectif noble, elle doit servir à rendre le monde plus juste et équitable et non encourager l’abus de pouvoir, l’oppression et l’injustice. Second conseil : n’acceptez jamais, à aucun moment, les arrivistes, les carriéristes, les profiteurs, les malhonnêtes et les frauduleux ».

Le tout, dans le cadre de l’indépendance totale des associations, de leur liberté d’action et de leur autonomie politique et financière. A notre sens, qu’on est bien loin à titre d’exemple, des « Amicales des travailleurs et des commerçants marocains en Belgique » (et d’ailleurs), qui se présentaient comme des ONG (organisations non gouvernementales), alors que dans la pratique, elles étaient ce que nous pouvons appeler des OVG, c'est-à-dire des organisations véritablement gouvernementales, constituant des appendices consulaires et leur bras répressif, d’intimidation et de contrôle, les « amicalistes » n’étant que des « obséquieux délateurs », c'est-à-dire des dénonciations serviles.

Et dire qu’en 2017, au sein du comité directeur de la Fondation Hassan II pour les Marocains résidant à l’étranger, créée en juillet 1990 par la loi 19/89 votée au parlement et promulguée par le dahir n°1.90.79 du 13 juillet 1990, ce sont toujours les présidents de ces « Amicales » qui « représentent » la composante MRE, la loi n’ayant pas du tout été réformée !!! Précisons d’un autre coté que ce comité directeur qui comprend par ailleurs différents ministères concernés par le dossier MRE et qui doit se réunir au moins deux fois par an selon la loi 19/89, n’a pas été convoqué par le président délégué de la Fondation depuis l’an 2000 (!!!).

L’Islam en Belgique et les musulmans en Europe 
La question de l’Islam et des musulmans en Belgique en particulier et en Europe en général, a occupé une place de choix dans le livre, comprenant pratiquement le quart des développements (de la page 237 à la page finale 318).

L’Islam belge dans la tourmente
Dans un premier chapitre, l’analyse est consacrée à l’itinéraire tumultueux vécu par l’islam belge, en particulier depuis la reconnaissance de l’islam par la Belgique en 1974 et les diverses tentatives de création depuis cette date d’un organe représentatif de la communauté musulmane de Belgique, en ayant recours principalement à un Conseil provisoire des sages, présidé par l’auteur du livre, qui en fait ainsi un témoin privilégié, livrant des informations de première main et une analyse fournie en connaissance de cause, mais qui pourrait, à notre sens, être discutée par d’autres acteurs, l’auteur étant ici, de notre point de vue, juge et partie.

Sur ce plan, le livre entreprend en premier lieu une critique sans concessions de l’Exécutif des Musulmans de Belgique « qui n’a aucune assise ou fondement populaire », ne constitue qu’un « organe creux sur mesure », doté d’un ensemble de « fausses prérogatives sans vraies compétences », en dépit d’un arrêté royal. Le lecteur prendra par la suite connaissance avec profit des éléments du plaidoyer de l’auteur pour un islam modéré « made in Belgique », indépendant de toute main-mise ou ingérence étrangères (Arabie Saoudite ou bien ambassade du Maroc ou de Turquie), tenant compte des enjeux et clivages belgo-belges (au plan géographique, syndical, linguistique…) et indépendant de toute mainmise, ingérence ou immixion étrangère : « il faut se rendre à l’évidence : nous sommes d’origine marocaine, nous respectons notre pays natal et toutes ses instances, mais nous n’accepterons jamais que le Maroc intervienne dans nos affaires ou nous dicte notre comportement ou notre attitude par des directives ou des recommandations au sujet de n’importe quelle sorte d’élection en Belgique, alors même que le Maroc nous interdit de participer aux élections nationales marocaines ».

Pour un islam « made in Belguim »
La porte de sortie est indiquée comme suit : « il faut impérativement que les musulmans d’origine marocaine et turque ainsi que les convertis belges en particulier, s’unissent et mettent de côté leur communautarisme stérile, cause principale du fiasco qu’on connait (…) ; un islam purement belge inspiré d’un islam universel mais ayant comme base les fondements de l’histoire, de la démocratie, de la Constitutions et des institutions de la Belgique (…) un islam belge modéré et moderne, ayant une conception contemporaine universelle et séculaire, puisant sa force du Coran, et pas importé d’ailleurs. L’islam et les musulmans doivent faire partie intégrante de la société belge (…) L’islam en Belgique doit impérativement rester entre les mains des Belges musulmans et des musulmans de Belgique sans aucune concession ».

Ce faisant, la neutralité de l’Etat belge doit être garantie et on doit prendre en considération le fait que l’islam est compatible avec la démocratie, le progrès, les libertés, les droits humains.

Cette vision de l’islam belge amène l’auteur à formuler un certain nombre de propositions pratiques. On peut les nuancer ou les rejeter dans leur formulation, mais ce choix a le mérite de l’originalité et de provoquer le débat. Il en est ainsi, dans le cadre de la « pédagogie interculturelle », de donner à l’ensemble des enfants, quel que soit leur origine, une même éducation religieuse, liée à tous les cultes, comme on doit le faire pour la morale ou l’instruction civique :
« Il vaut mieux enseigner toutes les religions confondues ou la morale ou la citoyenneté à tous les enfants sans aucune distinction, différence ou particularisme. Il ne faut en aucun cas avantager une quelconque culture d’origine ou une quelconque religion, au risque de donner l’impression qu’on incite les enfants d’origine marocaine à retourner dans leur pays et d’illustrer exagérément auprès des jeunes Belges l’altérité de l’autre. L’enjeu est d’inculquer la culture du dialogue et de la tolérance et non d’ouvrir la boite de Pandore ».

« Dans ce cas, l’important est d’expliquer aux jeunes et aux écoliers les différentes religions et cultes sans pour autant leur inculquer un enseignement d’apprentissage et la pratique d’une croyance ou d’une foi. Il faut laisser le libre choix à chacun d’embrasser la religion qu’il préfère ».
Morceaux choisis
Comme autre moment de cette lecture attentive de ce livre-témoignage stimulant pour la réflexion, la nécessité de s’approprier l’histoire de l’immigration marocaine en Belgique et d’acquérir une vision prospective pour les jeunes issus de cette immigration, nous suivrons ici une démarche inhabituelle. Celle de reprendre ci-dessous quelques-unes de ses belles phrases ou multiples formules « cash » qui égrènent de manière pertinente son analyse avec des professions de foi et des leçons de vie. Ces phrases qui ont gardé toute leur fraicheur et leur pertinence depuis leur publication il y’a quelques années dans « Dounia News » dans le cadre des articles concernés, se suffisent à elles-mêmes et n’ont pas besoin d’être explicitées. Elles s’inscrivent dans une cohérence d’ensemble qui donne du sens à la démarche d’action suivie dans la pratique par l’auteur. Ces phrases ne sont pas des slogans, mais de vraies convictions mûrement acquises, compte tenu de la densité du parcours suivi et de la richesse de la longue expérience accumulée dans le plat pays avec une somme de combats et de luttes, en direction de la Belgique et du Maroc, pour l’acquisition et l’élargissement de droits de la communauté marocaine établie en Belgique.
  • « Notre communauté a dépassé le stade psychologique des années quatre-vingt « d’un pied ici, un pied là-bas ». Aujourd’hui, le choix est sans appel, notre avenir est en Belgique et nulle part ailleurs ».
  • « Puisque la présence des Marocains est temporaire, le seul et unique service proposé par les autorités marocaines sera principalement le renouvellement des passeports. Cela permet aussi de maintenir un œil permanent sur les Marocains avec la création des Amicales, instrument de propagande et souvent de contrôle et d’intimidation ».
  • « Notre terre d’adoption, la Belgique, est, au risque de me répéter, un petit pays hospitalier, charmant et surtout très attachant ».
  • « Finalement le tableau n’est pas idyllique, mais il n’est pas si sombre. Avec l’âge, j’ai appris à ne pas comparer le Maroc avec la Belgique, ni Tanger avec Bruxelles. Ce sont deux mondes tout à fait différents et chaque pays a ses spécificités et son charme. Au fond, nous devons accepter nos deux pays tels qu’ils sont, c’est à nous de nous adapter au Maroc et à la Belgique et pas l’inverse ».
  • « Dans la société européenne, nous sommes les plus faibles des plus faibles et nous souffrons du chômage qui touche principalement notre communauté parce qu’elle travaille dans les secteurs les plus touchés par la crise ».
  • « Nous étions vraiment des assistants au développement pour aider les deux pays : assister la Belgique à développer son économie et son bienêtre et soutenir financièrement nos familles restées au Maroc par l’envoi de devises ».
  • « Fait unique pour l’Europe, l’immigration en Belgique dès le début des années soixante, se révélait plus humaine que dans les pays limitrophes, à cause de son caractère humanitaire en favorisant le regroupement familial ».
  • « Nous sommes venus prêter nos bras, mais nous ne sommes pas venus les mains vides (…) outre la langue arabe, nous avons également importé dans nos bagages les trois principales langues berbères : Rifia du nord, Chelha de l’Atlas central et Soussia du sud ainsi que les trois cultures berbérophones ».
  • « Si nous remplissons encore les mosquées, nous n’avons jamais pour autant délaissé les bars et les dancings ».
  • « Tout le monde sait que notre présence en Europe représente un enjeu économique, politique et social pour le Maroc et pour la Belgique en ce qui nous concerne. Depuis notre installation dans le plat-pays, nous avons connu plusieurs expériences des autorités belges ou d’initiatives privées pour nous intégrer, nous désintégrer, nous insérer, nous encadrer, nous envelopper, nous séduire et nous berner. De l’autre côté de la Méditerranée, on a essayé de nous espionner, de nous contrôler, de nous appâter et de nous effrayer ».
  • « Partir n’est pas notre option. On a fait appel à nous, nous sommes venus, nous nous sommes installés, nous avons contribué au bienêtre et au développement de notre pays d’accueil, nous l’aimons et nous nous y sommes attachés. Alors, quoi qu’il arrive, nous resterons définitivement. Il n’y a aucune autre possibilité. Finalement, nous ne sommes pas le danger, nous sommes en danger. S’il faut se battre pour une Belgique démocratique, alors nous sommes prêts et solidaires avec nos amis belges, flamands, bruxellois et wallons, « l’union fait la force ».
  • « D’une part, je me suis retrouvé dans une situation multidimensionnelle où la société d’accueil ne m’a accueilli que partiellement, en refusant catégoriquement une partie de moi-même à cause de mes spécificités culturelles et cultuelles. D’autre part, pour des raisons politiques, mon pays natal m’a complément abandonné, mais pour des raisons économiques, il ne m’a pas pour autant relâché en revendiquant tant mon obédience, que mon allégeance et ma loyauté. Comme un aimant, tant envers la Belgique qu’envers le Maroc, je suis attiré d’un côté et repoussé de l’autre. Cette situation incongrue ne me facilite pas la tâche, je me retrouve confronté à deux choix difficiles de fond et de forme. Quel que soit mon choix, je risque de décevoir l’un au l’autre pays ».
  • « Nous ne sommes plus des migrants, moins encore des migrants à problèmes et nous ne voulons plus de faveurs mais des droits inaliénables. C’est le Maroc qui a des problèmes et nous avons des problèmes avec le Maroc ».
  • « Personnellement, je ne rêve plus depuis longtemps. Si une partie de mon cœur bat encore pour le Maroc, une autre partie bat pour la Belgique. C’est une bataille entre le romantisme idéal et le réalisme rationnel. C’est un déchirement qui ne peut durer éternellement. Je suis à la frontière entre deux mondes différents, mais la balance, un jour, penchera manifestement d’un côté ou de l’autre. Cet ultime promesse renforcera soit l’amertume, soit l’espoir d’un Maroc Etat de droit, fondé sur les générations futures et sur une relation de confiance pour une éventuelle déclaration passionnelle : « je t’aime, moi aussi ».
  • « Cela fait plus de cinquante ans que les premiers Marocains se sont installés en Belgique pour y vivre et y travailler. Le plat pays nous a accueillis et petit à petit, il nous a adoptés. A notre tour, nous avons adopté la Belgique comme une seconde patrie et maintenant il y a de fortes chances qu’elle prenne la première place, ce qui est déjà un fait certain chez les jeunes issus de l’immigration marocaine ».
  • « Malheureusement, l’intérêt que nous portions pour notre pays n’a jamais reçu un écho semblable. L’intérêt à notre égard était économique et à sens unique. La Maroc officiel ne s’intéressait qu’à notre argent et à l’entrée de devises. La preuve, tout ce que le Maroc nous a envoyés, ce sont des banquiers et des agents de sûreté ».
  • « Malencontreusement, notre pays natal n’a jamais été fier de nous et ne nous considère pas encore comme des citoyens à part entière ».
  • « Hélas, les responsables marocains, naïfs ou myopes, sciemment ou inconsciemment, n’ont pas encore compris et continuent à nous agacer avec des slogans vides de tout contenu comme : « Ici vous êtes chez vous », et tout le tamtam en vigueur à chacune de nos visites estivales ».
  • « Ceux qui bâtissent des ponts sont ignorés et ceux qui les détruisent sont mis sur un piédestal ».
  • « En tant que Belge musulman, je ne peux accepter de vivre continuellement en marge de la société belge. Je ne peux pas non plus accepter de vivre ma religion tout en restant l’otage en puissance d’un quelconque pays, qu’il soit musulman ou laïc. Je revendique haut et fort la citoyenneté belge et l’appartenance à l’islam dans le plat pays ».
  • « Avec mes concitoyens et depuis ma tendre enfance, j’ai toujours lutté pour la démocratie, la liberté et la liberté d’expressions. Depuis un demi-siècle, je vis en Europe avec toutes ces valeurs que j’ai importées avec moi. A mes yeux, mes valeurs ne sont pas en contradiction avec les valeurs occidentales et encore moins en opposition. La résistance et le rejet viennent du côté de certains Européens. Même en tant que musulman sunnite, je lutte aussi pour le libre exercice des cultes et pour le respect mutuel (…) nous ne voulons pas islamiser l’Europe, mais tout simplement vivre notre foi que nous assumons dans la dignité, la sérénité et le vivre ensemble ».
  • « Plusieurs lois contraignantes ont été proclamées à la va-vite dans plusieurs pays connus jadis pour leur tradition d’accueil et d’hospitalité comme la Belgique, la France, les Pays-Bas. Citons par exemple la loi contre le voile et la loi contre les signes ostentatoires. Si cette tendance continue et évolue dans le même sens, il y’aura sans aucun doute des propositions de loi plus intransigeantes pouvant interdire le regroupement des familles musulmanes, la création de mosquées, l’enseignement de l’arabe et de l’islam, les noms et prénoms à consonance musulmane, le jeûne et la fête du sacrifice ».
  • « Je ne suis pas une menace, je suis menacé ».
  • « En France, on peut se baigner dans un scaphandre, mais se baigner avec un burkini, non. C’est la guerre à outrance, indirectement bien sûr, contre l’islam et les musulmans. Si ça continue, demain il nous sera interdit de boire du thé à la menthe, de manger du tajine ou enfin de savourer du couscous parce qu’ils seront considérés comme des symboles ostentatoires de la religion musulmane. Aujourd’hui en France, le simple fait de dire « Allaho Akbar » sème la panique. Demain, se promener avec des babouches aura sans doute un effet dévastateur dans la population. Moi, je n’ose plus sortir avec ma djellaba parce que je crains de faire peur ».
  • « A côte des banques, le Maroc a créé, développé et organisé les Amicales, devenues entre temps complètement obsolètes. Ces organisations devaient garder un œil sur les Marocains et dénoncer ceux qui militaient dans les syndicats et les partis politiques ou ceux qui voulaient conscientiser l’opinion publique sur la situation dramatique du peuple marocain. Voici en tout et pour tout ce que le Maroc nous a fourni comme mesure d’accompagnement : un appareil répressif destiné à effrayer les ouvriers marocains et les devises ».
  • « Certains prétendent que le terrorisme est d’origine religieuse, d’autre prétendent qu’il est d’origine ethnique. En réalité, il n’est ni religieux ni ethnique ni culturel ni racial. En vérité, nous sommes tous plus ou moins responsables des causes de ce désastre en ce qui nous concerne ici en Belgique. Nous avons tous contribué directement ou indirectement à l’émergence de ce phénomène par notre passivité et notre immobilisme, notre incapacité à conscientiser les jeunes, à nous unir et à nous solidariser ». « Nous avons tous été myopes et sourds aux multiples appels et aux cris d’alarme de ces jeunes laissés à la dérive. Nous devons avoir le courage de reconnaitre et d’accepter notre responsabilité ainsi que celle des autorités belges. Nous devons également endosser la responsabilité de ne pas avoir pris aux sérieux les SOS lancés depuis des décennies par des jeunes en détresse ».
  • « Je reconnais à nouveau que notre communauté n’a pas été à la hauteur pour transmettre aux nouvelles générations les vraies valeurs de l’islam comme elle n’a pas pu bien communiquer avec les autorités locales. De plus, elle a été encore moins capable d’informer correctement les non-musulmans au sujet de notre foi, de nos pratiques et de nos valeurs ».
En guise de conclusion : Un espoir est-il encore permis ?
Précisons tout d’abord que nos développements consacrés jusqu’ici, ne constituent nullement une synthèse du livre, tant il est vrai que tout ce qui a été soulevé à travers cette lecture, ne constitue que quelques gros traits forcément réducteurs. Cette lecture est à compléter notamment par bien d’autres contributions d’Abdeslam Sarie parues dans « Dounia News », mais non-reprises dans le livre. Il ne s’agit par conséquent ici que d’un petit tour d’horizon thématique et non exhaustif de l’apport du livre, tour d’horizon qui nous a permis de discuter certains points et d’élargir le champ de l’analyse à travers quelques réflexions.

Un ouvreur de chemin
Relevons en second lieu le fait suivant. Après avoir été l’un des vétérans et des pionniers marocains ayant rejoint le plat pays durant les « golden sixties » dans le cadre d’un « exil volontaire », lié aux « années de plomb » au Maroc, voilà qu’Abdeslam Sarie est précurseur également et ouvreur de chemin dans la transmission aux générations montantes, d’un héritage militant et d’une action citoyenne exemplaire, à travers un ouvrage qui constitue un outil précieux et une contribution remarquable pour comprendre le présent de la communauté marocaine en Belgique à la lumière du passé, et baliser pour l’avenir, l’action des jeunes issus de l’immigration marocaine dans ce pays.

Cet ouvrage dont l’auteur voudrait de manière plus générale qu’Il « serve principalement à réconcilier les jeunes musulmans de Belgique avec leur passé», et qui est l’aboutissement d’un travail colossal, d’un projet « titanesque » selon les propres termes de l’auteur, a dû occuper très longtemps son esprit et son agenda. Il mérite tout le respect pour la somme de travail fournie, l’honnêteté, l’authenticité, la franchise et la sincérité de la démarche suivie. Un ouvrage qui n’est nullement à notre sens, l’expression de règlements de comptes avec d’aucuns. C’est au contraire un livre apaisé, calme et sans violence verbale, même si à certains moments, de par la pratique de la franchise par l’auteur, certains développements peuvent apparaître comme faisant partie d’un livre coups-de-poing. En vérité, le livre qui pousse à réfléchir, fait sereinement et courageusement la part des choses, assumant de dire ce que son auteur pense et de mettre les points sur les « i ».

Une démarche lucide
Pas de tricherie. Les vérités sont dites de manière directe et crue, en appelant les choses par leur nom, sans détour ni style diplomatique, sans fioritures langagières et sans aller avec le dos de la cuillère. Dans un exercice de liberté, la responsabilité est prise et assumée devant les nouvelles générations. Dans cet esprit, le livre ne constitue nullement une autoglorification de l’action menée parmi la communauté marocaine en Belgique en termes de réussite totale et intégrale en fournissant des images d’Epinal. Au contraire, des doutes et des inquiétudes sont exprimés, des limites, des défaillances et des échecs sont reconnus.

Ainsi, en est-il de l’attitude de « fatalité » d’un grand nombre de « vétérans », de la surprise par l’émergence des jeunes issus de l’immigration et de sa prise en considération de manière bien tardive, et inappropriée pour prévenir notamment le terrorisme : « Nous avons tous été myopes et sourds aux multiples appels et aux cris d’alarme de ces jeunes laissés à la dérive. Nous devons avoir le courage de reconnaitre et d’accepter notre responsabilité ainsi que celle des autorités belges. Nous devons également endosser la responsabilité de ne pas avoir pris aux sérieux les SOS lancés depuis des décennies par des jeunes en détresse ».

A ce propos et revenant le 20 janvier 2015 sur ces « maux qui rongent notre pays », la France, Manuel Valls, alors premier ministre, affirmait qu’il existe en France « un apartheid territorial, social, ethnique ». Mais depuis les attentats meurtriers de Charlie Hebo et de l’hper-casher à Paris, il a changé de logiciel, en voulant imposer une sorte de terrorisme intellectuel en prétendant, à propos du radicalisme et des derniers attentats terroristes que : « expliquer, c’est déjà vouloir un peu excuser » !!!

Or chercher les clés de compréhension de la radicalisation de certains jeunes nés et ayant grandi en Belgique par exemple et de leur passage à la violence mortifère, n’est pas pratiquer la culture de l’excuse et de l’irresponsabilité ou se ranger dans une complicité intellectuelle, mais aide à trouver des pistes de solution pour combattre ce fléau du radicalisme.

De même Abdeslam Sarie reconnait les limites de la transmission intergénérationnelle qui n’a pas eu le succès escompté, ainsi que la défaillance de la communication sur l’islam et bien d’autres dimensions centrales. En d’autres termes, on ne peut renvoyer à l’auteur l’histoire de la paille et la poutre, c'est-à-dire à celui qui voit la paille dans l’œil de l’autre, mais qui ne voit pas la poutre dans son œil.

Au total, les membres de la famille Sarie au Maroc, en Belgique, aux Emirats arabes unis, aux Pays-Bas et dans d’autres pays à travers le monde, ont toutes les raisons d’être fiers de la mission accomplie par leur vétéran Abdeslam qui a rejoint le plat pays il y’a de cela une cinquantaine d’années, et qui a tout donné aux immigrés marocains en particulier avec une générosité sans borne, durant ces années de militance, de partage et d’action.

On saura gré à sa fille Karima de l’avoir incité et encouragé à élaborer cet ouvrage qui constitue le témoignage direct et une contribution remarquable d’un homme qui a eu une trajectoire exemplaire, un itinéraire exceptionnel qui méritent, au-delà de la famille Sarie, d’être connus et transmis aux citoyens marocains, qu’ils soient à l’extérieur ou à l’intérieur du Maroc.

Ma profonde gratitude à Abdeslam Sarie, ce militant mobilisé, cet humaniste et associatif passionné, de m’avoir fait amicalement en primeur, partager cette expérience et de m’avoir donné la possibilité de faire la présente lecture de cet ouvrage dont on ne peut qu’apprécier l’apport très utile et inestimable à la connaissance de l’immigration marocaine en Belgique et à sa nécessaire reconnaissance, aussi bien par la partie marocaine que par la partie belge.

Il est important en effet de capitaliser sur l’apport de cet ouvrage en valorisant les informations et propositions qu’il contient et qui méritent d’être enfin prises en considération, afin de mettre celle-ci en perspective et d’inspirer les responsables chargés du dossier migratoire, ici et là-bas.

Le livre comporte une autre originalité. Formellement, on n’y trouve pas de conclusion finale, l’auteur préférant de laisser aux lecteurs le soin de procéder à cet exercice en se faisant une opinion et en tirant eux-mêmes leurs propres conclusions. Mais ce n’est qu’une illusion.

Utilisation du joker ?
Dès le 12 mars 2017, dans une sorte d’article-synthèse intitulé « entre le marteau et l’enclume », publié dans la revue électronique « Dounia News», on relève à la fin le passage suivant, comme pour orienter les lecteurs du livre vers une interprétation bien précise : « Pour conclure, précise A Sarie, je réitère ma pensée avec fierté qu’en tant que citoyen belge, je fais partie de ceux qui ont depuis très longtemps, revendiqué la citoyenneté belge parce qu’elle est étroitement liée au pays d’accueil où je vis, où je travaille et où je peux pleinement participer, exercer entièrement ma citoyenneté, politiquement, culturellement et cultuellement. C'est-à-dire dans ma commune où j’habite, dans ma région et dans le pays où je réside régulièrement. Pour ma part, c’est en Belgique et nulle part ailleurs que je peux manifester mon droit de liberté, de démocratie et d’égalité et, c’est en Belgique que j’assume consciemment mes droits et mes devoirs ».

Une sorte de basculement sans appel, comme si l’auteur utilisait déjà le « joker », dont il parle dans le livre comme dernière cartouche et qui renoue avec un article en date du 2 juillet 2006 paru dans la même revue avec pour titre: « l’espoir ephèmere de la participation »: « nous, nous disposons d’un joker et nous allons consciemment l’utiliser le moment venu. Nous pouvons dorénavant continuer tranquillement à nous investir dans nos différents pays d’accueil ».

Que de messages réitérés lancés par Al Jaliya, non reçus par les responsables à Rabat ! Que d’alertes et de SOS superbement ignorés durant toutes ces dernières décades ! Du Maroc, il n’est ainsi plus du tout question. Tout se passe comme si le slogan développé ces dernière années par les officiels marocains à l’intention de nos compatriotes à l’étranger « intégrez-vous dans le pays d’immigration, désintégrez-vous (politiquement) par rapport au Maroc », produit ici, là aussi, ses effets dévastateurs. On regrettera vivement que le message adressé aux nouvelles générations soit pratiquement celui de la rupture forcée, le Maroc n’ayant rien fait pour retenir les siens, en refusant de considérer les Marocains établis hors des frontières nationales, toutes générations confondues, comme des citoyens marocains à part entière, et en les soumettant tous au contraire au niveau politique, comme lors des élections législatives du 7 octobre 2016, à une véritable déchéance de citoyenneté !!! Le manque jusqu’ici de vision et de stratégie nationale en matière de communauté marocaine à l’étranger pour ancrer, maintenir et perpétuer les liens d’appartenance des Marocains établis à l’étranger, toutes générations confondues avec la mère-patrie, le Maroc, explique cette fracture.

Rappel d’une autre alerte
Dans un livre que nous avons publié en octobre 1999, intitulé « la communauté marocaine à l’étranger et la nouvelle marche marocaine ; plaidoyer pour une politique gouvernementale de chargement relative aux Marocains résidant à l’étranger », nous attirions en vain l’attention à propos de la carence en la matière, plus particulièrement concernant les nouvelles et futures générations de marocains nés en dehors du Maroc :

« Sans suspicion aucune, si les « T.M.E » étaient considérés dans le passé comme une exportation de chômeurs pour des devises en plus, leurs descendants dans les pays de séjour, s’ils continuent à être abandonnés à eux-mêmes par le Maroc, seront-ils à la longue des Marocains en moins ?

La question n’est pas soulevée uniquement pour revendiquer un simple droit à la mémoire, en réservant le passé pour le Maroc et l’avenir identitaire pour les pays d’immigration. Il s’agit d’aller bien plus loin en projetant la marocanité des résidents marocains à l’étranger dans le futur, faire en sorte que nos compatriotes disséminés dans le monde et principalement en Europe, soient réellement considérés à travers leurs obligations et leurs droits, comme des citoyens marocains à part entière. Ceci impose bien entendu aux pouvoirs publics et à la société marocaine dans son ensemble des responsabilités, obligations et devoirs envers nos concitoyens qui sont à l’étranger.

Voilà un vaste champ de réflexion et d’action qui nous interpelle collectivement de manière très urgente, avec la nécessité non seulement de combler le retard accumulé, mais aussi de maitriser l’avenir par le biais non pas d’une simple approche réactive, mais surtout d’une démarche anticipatrice… ».

Nécessité de l’écoute
18 ans après, les officiels marocains aussi bien au niveau du ministère chargé des MRE et des affaires de la migration, qu’à celui de la Fondation Hassan II pour le MRE et du CCME, n’ont nullement une approche prospective et naviguent encore à vue, sans stratégie nationale globale, cohérente et intégrée en matière de communauté marocaine à l’étranger, en dépit du discours contraire tenu par le dernier gouvernement Benkirane. Les responsables chargés maintenant de la gestion du dossier des citoyens MRE, écouteront-ils cette fois-ci le message profond et empreint de gravité, d’Abdeslam Sarie, avant qu’il ne soit partagé par d’autres vétérans MRE, qui influenceront de la même manière, si ce n’est davantage, leurs descendants établis à l’étranger !?

En définitive, ce livre est plus que l’expression mise à jour et renouvelée d’un lanceur d’alerte. C’est la conviction intime acquise par son auteur, de par sa longue expérience, de l’échec de la relation avec le pays d’origine, appelé comme « notre chère mère patrie » à laquelle il aurait tellement voulu déclarer non pas « je t’aime, moi non plus », mais de manière passionnelle : « je t’aime, moi aussi ».

Mais après la toute récente nomination du gouvernement Saâd Eddine El Othmani dans lequel siège un ministre USFP chargé des MRE et des affaires de la migration, ministre désormais délégué non pas auprès du Chef du gouvernement compte tenu du caractère horizontal pluri-sectoriel, dense et stratégique du dossier, mais délégué ( !!!) auprès du ministre des Affaires étrangères et de la coopération internationale, cette nouvelle situation ne constitue t-elle pas une dégradation du département et un rabaissement de son statut, la question de la communauté marocaine à l’étranger étant mise au bas de l’échelle des valeurs et des priorités nationales ? De plus, les « affaires de la migration », c'est-à-dire l’immigration étrangère au Maroc, ont-elles quelque chose à voir avec le ministère des Affaires étrangères ? S’il fallait affecter les « affaires de la migration » à un autre département ministériel, ne serait-ce pas les ministères de l’Intérieur, d’Emploi ou bien des affaires sociales qui seraient les plus appropriés ?

Par ailleurs, y’aurait-il réellement du nouveau dans le programme gouvernemental de la nouvelle majorité (PJD, RNI, MP, UC, USFP, PPS), s’agissant du dossier des citoyens marocains établis à l’étranger ? Au vu de l’analyse des programmes électoraux de ces partis politiques concernant le domaine migratoire lors du dernier scrutin législatif il est permi d’en douter.

Un vœu final
Voilà pourquoi, pour terminer, nous voudrions exprimer un vœu concernant le Maroc. On souhaiterait vivement que le message d’Abdeslam Sarie parvienne directement au sommet de l’Etat. De notre point de vue, devant la démission hélas des partis politiques marocains sur ce dossier qui est pourtant d’intérêt national et de la plus haute importance stratégique, seules des décisions fermes et précises de l’Etat, pourraient être à la hauteur de la gravité du moment et des enjeux mis en exergue dans le message transmis par ce livre-témoignage.

Au-delà du cas précis de son auteur, ce sont à notre sens, de très larges composantes de la communauté des citoyens marocains établis hors des frontières nationales, qui se trouvent placées entre le marteau et l’enclume, mais qui attendent depuis bien longtemps un geste fort du Maroc pour qu’elles ne se résignent pas à la rupture ou, mieux encore, qu’elles fassent plutôt pencher la balance du côté du Maroc !

Est-ce rêver que d’envisager cette dernière éventualité ?

Rabat, le 06 avril 2017

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur en migration


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