Comment les nouvelles technologies peuvent-elles favoriser l’accessibilité de la culture pour les personnes en situation de handicap ? Quel rôle l’Etat français peut-il jouer pour rendre la culture plus inclusive ?

Pour répondre à ces questions, nous avons échangé avec Alex Bernier, directeur de l’association BrailleNet, et Sandrine Sophys-Véret, chargée de mission culture et handicap pour le ministère de la Culture et de la Communication.

A l’occasion de la 11e édition du Forum européen de l’accessibilité numérique, l’association BrailleNet réunit, le 19 juin 2017, 200 participants pour débattre et échanger sur l’impact du numérique au service d’une culture plus accessible. Quels sont les usages innovants du numérique dans le secteur ? Quelles sont les nouvelles opportunités d’accès à la culture pour les personnes en situation de handicap ? Décryptage de ces enjeux avec Alex Bernier, directeur de l’association BrailleNet, et Sandrine Sophys-Véret, chargée de mission culture et handicap pour le ministère de la Culture et de la Communication.

Qu’est-ce qu’une culture accessible ?

Alex Bernier : C’est une culture à laquelle les personnes en situation de handicap peuvent accéder, au sens large de ce mot. Tout d’abord, prendre connaissance d’œuvres, lire des ouvrages ou encore visiter des expositions, le tout indépendamment des aptitudes physiques. Cette notion de culture accessible comprend donc la réception, mais également la participation à la vie culturelle, et c’est aussi le fait que chacun puisse créer, que ce soit en écrivant, en composant des œuvres musicales, en dessinant.

Sandrine Sophys-Véret : Chaque personne – en situation de handicap ou non, en fonction de son niveau d’implication, de compréhension ou de mobilité – doit pouvoir avoir accès aux pratiques artistiques et culturelles, aux produits des industries culturelles comme le livre, l’audiovisuel ou encore le cinéma et aux métiers de la culture.

C’est cette démarche d’accessibilité universelle qui nourrit l’action du ministère de la Culture et de la Communication conçue, notamment, en partenariat avec les associations représentantes des personnes en situation de handicap. Depuis 2001, la Commission nationale Culture-Handicap réunit tous les deux ans le ministre de la Culture et de la Communication et le ministre en charge des personnes en situation de handicap pour faire le point sur les différentes actions en cours, le plan de route engagé et les projets législatifs.

Justement : quelle est la situation actuelle, en France, de l’accès à la culture des personnes en situation de handicap ?

Alex Bernier : Il est difficile de donner une réponse globale. Les besoins varient énormément en fonction du handicap, du média et des secteurs culturels. Pour donner un exemple que je connais bien, en tant qu’aveugle et directeur de BrailleNet, la lecture en France est assez peu accessible aux personnes handicapées visuelles. Il y a une véritable pénurie du livre accessible : seulement 8% de l’offre globale des livres disponibles en librairie existe dans une version adaptée aux besoins des personnes déficientes visuelles – audio, braille numérique et gros caractères. La situation est proprement scandaleuse comparée à d’autres pays européens ou aux États-Unis !

Il y a un fossé considérable à combler pour arriver à un niveau satisfaisant de contenus accessibles. C’est ce que BrailleNet s’emploie à faire, notamment grâce à la Bibliothèque Numérique Francophone Accessible qui propose un catalogue de 40 000 livres accessibles. En comparaison, l’équivalent de la BNFA aux États-Unis, Bookshare, propose plus de 500 000 titres.

Sandrine Sophys-Véret : Il y a en effet un travail important à poursuivre dans le secteur du livre, qui est l’un des principaux chantiers du ministère de la Culture et de la Communication. Cela passe d’abord par l’exception handicap au droit d’auteur, qui permet à des organismes spécialisés de produire librement des versions adaptées des œuvres en braille, en gros caractères, en langue des signes, etc. Cette exception vient d’être réformée par la loi du 7 juillet 2016 relative à la liberté de la création, à l’architecture et au patrimoine. Elle améliore les conditions d’adaptation des œuvres et élargit les publics bénéficiaires, en prenant en compte des besoins nouveaux comme ceux des personnes dyslexiques.

Le rôle de la Bibliothèque nationale de France (BNF) va être renforcé : grâce à la plateforme PLATON, non seulement elle transmettra aux organismes adaptateurs les fichiers sources des œuvres déposés par les éditeurs, mais elle assurera aussi la mutualisation de l’ensemble des œuvres adaptées en France. Par ailleurs, nous avons l’ambition d’accompagner les acteurs de la chaîne du livre pour le déploiement d’une offre éditoriale nativement accessible : grâce au numérique, il est maintenant possible d’intégrer des fonctions d’accessibilité à l’offre grand public de livres et cela constitue une perspective très prometteuse.

Alex Bernier : L’Etat a en effet un rôle important à jouer pour inciter les éditeurs à produire des contenus nativement accessibles. Et aussi pour permettre à cette filière du livre adapté composée de nombreux petits acteurs de se structurer et d’être beaucoup plus efficace avec des outils collaboratifs. BrailletNet est justement en train de lancer le projet OPALINe (outil pour l’accessibilité du livre numérique) en partenariat avec l’INRIA, EDRLab, FeniXX et Prismallia pour créer des outils d’édition collaborative.

Qu’en est-il des autres secteurs culturels ?

Alex Bernier : Par nature, l’offre radiophonique est accessible en France aux aveugles et aux malvoyants, même si certains de leurs sites Internet, eux, ne le sont pas vraiment, ce qui complique parfois l’accès aux podcasts. Côté audiovisuel et télévision, il y a assez peu d’émissions en France sous-titrées ou traduites en simultané en langue des signes pour les personnes sourdes ou malentendantes.

Pour les spectacles vivants, il y a des initiatives associatives d’audiodescription comme avec Accès culture. Pour l’accès aux bâtiments – théâtres, opéras, musées…-, la loi du 11 février 2005 oblige les lieux accueillants du public à être accessibles. En 2014, l’Etat a dû accorder des délais supplémentaires aux structures qui n’avaient fait les aménagements nécessaires, ce qui est un problème majeur pour les personnes en fauteuil roulant…

Sandrine Sophys-Véret : Il reste un long chemin à parcourir. Cependant, la loi du 11 février 2005 et la mise en place des agendas d’accessibilité programmés ont participé à faire changer les mentalités. L’accessibilité est multiple puisqu’elle concerne, pour nos établissements culturels : l’accès au bâtiment, à l’offre de pratique artistique et culturelle et l’accès à l’information. Une dynamique générale au sein des différents opérateurs culturels s’est mise en place, les rendant créatifs pour chercher des supports techniques, organisationnels ou humains pour permettre cette accessibilité à la culture.

Les professionnels du secteur sont, selon moi, très sensibles à ce sujet. Le Centre des monuments nationaux a par exemple développé au château de Champs-sur-Marne des solutions inclusives, notamment sur les dispositifs de cartels numériques : le visiteur peut cliquer sur un agrandissement des caractères, accéder à l’interprétation en langue des signes des contenus ou encore obtenir du son.

Le numérique permet également de multiplier les tests de dispositifs innovants afin d’améliorer l’offre de service. Dans le cadre de son exposition Picasso Mania, le Grand Palais a proposé des lunettes connectées pour obtenir des sous-titrages ou la langue des signes française. Côté audiovisuel, France Télévisions développe un player appelé Médias 4D. Il a vocation à être multi-handicaps et accessible à tous : sous-titrages, audiodescription, amplification sonore, transcription en langue des signes.

Alex Bernier : Le numérique est un facilitateur d’accès à la culture pour tous. Au Château d’Oiron, il était difficile d’aménager le site aux personnes à mobilité réduite. Grâce à un système de robot piloté depuis un ordinateur appelé Norio, il est désormais possible de faire une visite virtuelle d’un lieu depuis son ordinateur.

Sandrine Sophys-Véret : Il y a une véritable évolution vers une accessibilité universelle. Notre dernier guide de la collection « Culture et handicap » s’inscrit d’ailleurs dans cet élan en faisant le point sur l’accès aux expositions et aux parcours de visite.

Quel rôle les grandes entreprises de la tech peuvent-elle jouer pour accroître l’accessibilité ?

Sandrine Sophys-Véret : Les entreprises du secteur de la tech ont de nombreuses compétences à apporter en termes d’accessibilité à la culture. Nous devons instaurer un dialogue avec elles afin qu’elles prennent conscience des besoins des opérateurs culturels et qu’elles puissent mettre au service du monde de la culture leurs innovations.

Alex Bernier : Les grandes entreprises devraient voir l’accessibilité comme une opportunité et pas seulement comme une contrainte. L’accessibilité est souvent considérée comme le énième référentiel auquel elles doivent se conformer… Or, si rendre des outils et des contenus accessibles est en premier lieu une nécessité éthique, c’est aussi une opportunité commerciale.

Le marché du livre accessible est, par exemple, relativement important. Il y a un grand nombre de personnes qui ne peuvent pas ou qui peuvent très difficilement lire un livre ordinaire : les aveugles et malvoyants, les dyspraxiques, les dyslexiques ou encore les personnes handicapées moteur qui ne peuvent pas tourner les pages d’un livre papier.

Quels sont les futurs chantiers à mener pour développer davantage l’accessibilité numérique à la culture ?

Sandrine Sophys-Véret : Le ministère de la Culture et de la Communication a lancé un baromètre d’accessibilité des sites internet des établissements publics. Il s’agit là aussi d’une obligation fixée par la loi de 2005. Les contenus web doivent pouvoir être correctement consultables par les personnes handicapées, que ce soit par le biais de la synthèse vocale, de logiciel d’agrandissement ou encore d’une page en braille. Il apparaît essentiel que les personnes handicapées puissent accéder à l’information sur l’offre proposée par nos établissements. Ils pourront ainsi exercer pleinement leur libre choix. Et les résultats de ce baromètre ne sont pas très bons. Cela nous donne une feuille de route pour avancer.

Nous avons également amorcé un travail avec les différents établissements publics culturels pour obtenir une interface la plus universelle possible avec des applications de visites, des animations et des outils embarqués pour des visites des établissements culturels.

Alex Bernier : Pour rendre accessible une œuvre à un aveugle ou à un malvoyant, il faut la décrire. Aux Etats-Unis, le musée d’art contemporain de Chicago a instauré un système collaboratif auprès du personnel du musée pour décrire les œuvres d’art. A ma connaissance, nous n’avons pas ou peu d’initiatives en France de ce genre. Cela pourrait être une piste de réflexion.

Sandrine Sophys-Véret : Il faudra également créer davantage de temps de rencontres avec les associations, comme lors d’événements organisés par BrailleNet. Ces journées regroupant à la fois des responsables de projets culturels, les professionnels de la tech et des personnes en situation de handicap permettent de faire connaître les besoins de ces derniers et de développer des initiatives.

Et puis, pourquoi ne pas développer des événements comme les hackathons ? En se réunissant le temps d’un week-end sur une problématique donnée, je suis certaine que nous pourrions faire émerger rapidement des projets concrets.

Source : rslnmag.fr/







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