Les musulmans représentent en Belgique plus de 600.000 personnes, soit environ 6% de la population belge. Cette tranche de la population, bien qu’évoquée comme un groupe monolithique contient en son sein, plusieurs tendances spirituelles différentes mais aussi d’origines. Eclairage à partir d’observations participantes et d’interviews sur le deuxième courant en islam : le chiisme.

L’histoire d’une succession ?
Les distinctions entre musulmans apparaissent dans un contexte particulier : le décès du prophète Muhammad en 632. Ce dernier étant un leader spirituel et politique, l’origine de la scission se fera quant au successeur. Plusieurs événements vont par la suite créer des tensions ou des unions entre les deux principaux courants musulmans (la tendance majoritaire étant le sunnisme). Mais il existe une dernière tendance que l’on nomme actuellement les ibadites. Aussi, au sein même de ces courants, une multiplicité de points de vue et d’expressions vont apparaître et sont d’ailleurs toujours présentes. Cette diversité est une réalité à Bruxelles, et chez les chiites aussi. Néanmoins, la pus grande tendance que nous observons au sein du chiisme à Bruxelles est celle qui reste la plus importante dans le monde aussi à savoir les chiites duodécimains ou encore appelés « jaafarite » (ce terme fait allusion à l’école juridique mais aussi à l’un des descendants du prophète Muhammad, Jaafar al-Sadiq (le Juste).

Le chiisme : quelques notions pour comprendre
Les chiites croient au prophète Muhammad, aux cinq piliers de l’islam comme les musulmans d’obédience sunnite. Cependant, ces derniers ne reconnaissent pas les autorités musulmanes sunnites (majoritaires) qui vont se succéder après la mort du prophète, exception faite du cousin et gendre de Muhammad, Ali ibn Abou Taleb, quatrième calife de l’islam (il règne de 656 à 661) et successeur légitime selon eux de Muhammad. Un événement marquant la succession d’Ali et qui est commémorer dans les mosquées chiites à Bruxelles est celui de Ghadir al Khum (après le dernier pèlerinage à la Mekke, le prophète s’arrête à une oasis nommée comme l’événement afin d’avertir les fidèles musulmans de la désignation d’Ali ibn Abou Taleb après sa mort). Pour les chiites, il ne s’agit pas que d’Ali dont le prophète faisait allusion, il était question d’un concept bien précis, celui de « ahl ul bayt » (Les gens de la maison prophétique), qui intègre en réalité une lignée, la descendance de Ali et de Fatima (fille du prophète Muhammad et épouse de Ali ibn Abou Taleb). Ainsi, selon l’interprétation chiite, les seuls leaders à suivre et qui n’ont pas eu la possibilité de régner en tant que tel (exception faite d’Ali pendant 5 ans) mais ont tout de même agis en tant que leader religieux à défaut du politique. Ces Imams (à ne pas confondre avec les imams qui dirigent les prières dans les mosquées) sont au nombre de 12, le dernier appelé le Mahdi, et qui serait en occultation, il est également appelé « Le Sauveur ». Il faut ajouter à ces douze Imams qui sont dans la croyance chiite, des personnes infaillibles dans le rôle divin qui leur a été confié de la parole même du prophète Muhammad, deux autres personnes, Muhammad qui transmet le message et une figure féminine essentielle puisque c’est elle qui porte la vie à cette descendance sacrée, l’une des filles du prophète Muhammad, Fatima.

Les chiites de Belgique : qui sont-ils ?

Issues de plusieurs immigrations différentes, les chiites ont plusieurs centres et mosquées qui sont répartis en fonction de la nationalité et plus précisément par rapport à la langue. Ainsi, pour donner un exemple concret, la Fondation Al ul Bayt est gérée et fréquentée par une population majoritairement iranienne et afghane. La langue principalement utilisée est le persan, les invocations et les prières sont réaliser en arabe classique et il est possible lors de prêches ou de cérémonies religieuses d’obtenir une traduction en français par le biais d’un casque individuel permettant d’écouter la traduction en directe pour les personnes francophones. Il s’agit du même concept dans les centres et mosquées marocaines, irakiennes et nigériennes principalement. Notons que s’il s’agit principalement de ces tendances majoritaires, il existe d’autres individus de confession chiite qui ont d’autres origines ou pas.

Enfin, si la tendance majoritaire est le chiisme duodécimain, au sein même de cette tendance chiite, différents ayatollahs (autorités religieuses que les imams qui dirigent les prières suivent également) sont suivis en fonction des affinités des uns et des autres. Les trois principaux clercs suivis sont : l’Ayatollah Khamanei (Iran), l’Ayatollah Sistani (Irak) et enfin, l’Ayatollah Fadlala (décédé en 2010, Liban). Les pays dans lequel ces clercs sont localisés ne signifient pas forcément que les chiites du pays d’origine suivent l’ayatollah en question. Il faut également se rendre compte, qu’il existe d’autres ayatollahs suivis par les croyants chiites. L’une des différences importantes entre ces ayatollahs et le clerc iranien présenté par la figure de l’ayatollah Khamanei (avant lui, l’ayatollah Khomeyni) est le concept de la wilayat al Faqih, cette notion veut faire croire en la souveraineté de l’ayatollah comme guide spirituel en attendant l’arrivée du dernier Imam Infaillible occulté, le Mahdi ce que les autres ayatollahs ne prétendent pas être.

L’histoire des chiites en Belgique n’est donc pas une seule et même histoire, les différentes générations expliquent également les difficultés à créer un groupe commun. Cependant, ces différentes entités sont en contacts et plusieurs initiatives se sont effectuer au-delà des limites linguistiques, des origines et des clercs. Un exemple est l’organisation à l’UCL en 2015 d’une fête tout aussi importante que les deux fêtes musulmanes qu’ils organisent également (la fête dites du sacrifice et la fête de la rupture), celle de Ghadir el Khum, l’officialisation de la succession mohammadienne au travers de la figure d’Ali. Aussi, si la création des centres et mosquées chiites s’articulent par l’aspect linguistique, un autre aspect qui semblera perdurer dans le temps, est celui des clercs que les croyants chiites suivent. Notons également que les bases chiites restent identiques à tous ces clercs et donc à tout les croyants chiites.

Et après ?
Si les raisons des divisions entre les courants musulmans sont multiples mais nous ramènent tout de même à la mort du prophète Muhammad et si malgré tout, les bases de cette religion restent les mêmes (l’attestation de foi, la prière, le jeûne du mois de Ramadan, l’aumône et le pèlerinage à a Mekke), il existe tout de même des différences pratiques et idéologiques.

Des références textuelles différentes (exception faite du Coran)
Bien que d’anciens auteurs chiites aient pu remettre en question le corpus coranique, il s’avère qu’aujourd’hui et pour toujours la tendance chiite majoritaire, les duodécimains, le coran reste la révélation divine transmise au prophète Muhammad en l’an 610. Les références traditionnelles vont être différentes : Le livre des traditions d’Al Boukhari ou encore de Mouslim, l’ouvrage de l’histoire de l’islam notamment de l’historien At-Tabari et bien d’autres références sunnites ne seront pas la source principale et même fiable pour les savants chiites. Ces derniers ont d’autres sources provenant selon eux, des Imams descendants de Muhammad, nous pouvons évoquer le Kafi d’al Kulayni, qui est l’équivalence de l’ouvrage du haditologue Al Boukhari (bien que le Kafi ne soit pas considéré comme une tradition sans faille et non critiquable), le Nahj ul Balâgha dont l’auteur serait Ali ibn Abou Taleb lui-même, ou encore un ouvrage de prières le Mafâtih al Jinân de ‘Abbas Qummi.

Un rapport aux figures islamiques particulier
Si effectivement les figures islamiques comme le prophète Muhammad et sa famille sont respectées par tous, d’autres personnages de l’islam n’ont pas la même importance, c’est le cas de certains compagnons pour le courant chiite, qui ne reconnait notamment pas les trois premiers califes de l’islam à savoir : Abou Bakr, Omar ibn el Khattab et Othman ibn ‘Affan. Ces figures restent cependant importante pour la majorité des musulmans dans le monde, à savoir les sunnites. Ne pas reconnaître leur autorité ne signifie pas ignorer leur existence et leur influence au sein de la société musulmane mais il est certain que ces quelques figures avec d’autres ne sont pas vus d’un très bon œil et pour des justifications qui sont en lien direct avec la famille du prophète Muhammad. En réalité, la posture chiite pourrait s’expliquer par l’allégeance à la famille du prophète, une fidélité rationnelle mais surtout émotionnelle. Il faut également retenir que si les Imams et autres figures importantes chez les chiites sont décédés (à l’exception du dernier Imam qui reste occulté), leur présence spirituelle reste permanente.

Des pratiques plus organisées : l’acte d’invocation
Si les pratiques cultuels sont extrêmement similaires aux sunnites, les chiites ont quelques pratiques quotidiennes différentes mais non obligatoire tout de même, c’est ce que l’on appelle la prière des demandes (du’â).A partir d’un ouvrage compilé par un haditologue iranien, ‘Abbas Qummi, et intitulé Les clés du Paradis (le Mafätih al-Jinân), il contient une série de prières hebdomadaires, journalières et mêmes mensuelles provenant tous, de la famille du prophète Muhammad, de sa fille Fatima, de son épouse, Khadija, et de lui-même principalement. Ainsi, au sein des centres et mosquées chiites, il a été organisé en fin de journée ou en soirée, un moment où l’imam et les croyants lisent ces prières en fonction du moment où il est opportun de les réciter. Un exemple concret est l’invocation de Kumayl, compagnon de l’Imam ‘Ali ibn Abou Taleb, et qui se récite tout les jeudis au sein de ces lieux religieux ou chez soi à domicile. Il est d’ailleurs possible d’obtenir une lecture par différentes récitateurs à partir d’internet et de Youtube par exemple. Cet ouvrage en arabe est également disponible en différentes langues et en phonétiques. L’ouvrage est disponible en français également. Le contenu des textes sont différents mais sont clairement des rapports entre le croyant chiite, les Imams et Dieu. Pour la prière de Kumayl, il s’agit uniquement d’un rapport entre le croyant et Dieu. Cependant, grâce à mes observations participantes, il est naturel pour les croyants chiites de commencer la prière par une formulation particulière : cele de prier sur Muhammad et sa famille (Allahuma Salli ‘ala Muhammad wa ali Muhammad). Mais aussi de terminer par une formulation provenant d’une autre invocation (la prière Al Faraj) et qui demande à Dieu la venue du dernier Imam, le Mahdi.

Ces récitations formulées par le croyant vivant à un Dieu qui ne meurt pas et à des Imams qui sont d’une certaine manière à l’écoute et présent, permettent d’alimenter une spiritualité qui perdure dans le temps. Enfin, il est intéressant d’observer certains de ces textes s’adressant tant à des Imams « hommes » (majoritaires) qu’à celle qui incorpore ces Imams, Fatima, la fille du prophète Muhammad (voir pour cela le texte de l’intercession, la lecture étant réalisée tout les mardis). Des textes sont également récités lors de mois importants comme le mois du Ramadan ou encore le matin, le midi ou le soir. Plusieurs commémorations au sein de ces centres et mosquées chiites ont pour but de se rappeler dans le cadre de la date de naissance ou de décès, les membres de cette famille prophétique par le biais de sermon, de prières mais aussi par le partage d’un repas. Une de ces commémorations qui est connue par le biais de certaines images violentes où l’on observe des croyants chiites se flageller à sang rappelle la mort du petit fils du prophète Muhammad, Hussein ibn Ali. Ces traditions qui proviennent principalement d’Irak et du Pakistan sont pratiquer différemment dans ces rassemblements : les gestes sont plus symboliques pour la plupart de ces rencontres et tendent plus vers un battement de cœur par les personnes présentes. Cependant, puisque cette pratique est traditionnelle, une partie considérable de la communauté chiite à Bruxelles ne se sent pas forcément en harmonie avec ce type de pratique.

Des visites dans des lieux saints
Une pratique qui s’effectue également au sein de la communauté chiite de Bruxelles est celle de visiter les lieux saints des Imams. Pour se faire, des voyages dans les pays en question sont organisés afin d’effectuer ces visites : en Iran par exemple, il existe deux lieux principaux, à Machhad mais aussi à Qom et où un Imam, le huitième, l’Imam Reda se trouve ainsi que sa sœur. En Irak également, lors de période importante, comme celle de l’Achoura qui commémore le sacrifice de l’Imam Hussein et où sont mausolée se situe (à Karbala). La ville de Najaf, toujours en Irak rencontre également des pèlerins, pour son mausolée du successeur légitime selon la croyance chiite, à savoir Ali. Il est à noter que les chiites se rendent également en Arabie Saoudite afin d’effectuer leur pèlerinage à la Mekke mais vont également rendre visite à Médine, à la mosquée du prophète Muhammad. Plusieurs textes que l’on nomme « ziarât » (visites) sont disponibles pour les pèlerins afin de s’adresser directement aux Imams en question. Il est possible de les réciter de là où le pèlerin se trouve car la relation avec les Imams ne se limitent pas à l’endroit où leur corps est enterré.

La crise syrienne et les rapports avec la communauté sunnite
La Syrie a été l’élément cruciale qui alimenta aujourd’hui les tensions entre chiites et sunnites. Si d’une part, la minorité chiite, plus organisée dans son clergé (mais inexistante dans la réalité bruxelloise officielle) n’aborde pas sa spiritualité de la même manière que les sunnites (le rapport aux Imams par exemple), la relation entre le politique et le religieux dans ces pays à majorité musulmane vont établir des liens et des confusions. Un exemple concret est la mort de l’imam AbdAllah du centre Reda à Bruxelles lors de l’incendie criminelle d’une personne d’obédience sunnite. En effet, ce dernier lors de sa justification à exprimer la volonté de venger les civils syriens sunnites qui étaient assassinés par un dictateur chiite (alaouite). La coalition Iranien, syrienne et du Hezbollah libanais formant un front chiite est également vu comme une menace par la communauté sunnite de Belgique. Enfin, l’incompréhension d’une minorité qui est notamment à cause de se qui se passe au Moyen-Orient diaboliser, ne permet pas une communication entre les deux branches principales de l’islam.


BEN AISSA Ikram


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