Intitulé "Métaphores de la migration", le texte suivant est dû à l'écrivain espagnol Juan Goytisolo, mort dans sa ville d'adoption, Marrakech, début Juin 2017, à l'âge de 86 ans. Ce texte avait été présenté en 2004 par Goytisolo, lors du Forum Mouvements Humains et Migrations, qui s'était tenu à Barcelone, ville dont il était natif en 1931. (A. Belguendouz)
Métaphores de la migration
On entend beaucoup parler de racines dans notre Péninsule et en dehors d’elle. De racines de nos sociétés et communautés historiques. De notre enracinement dans des espaces géographique déterminés depuis la nuit des temps.

Du fait que l’homme, comme les végétaux, est un produit de la terre, de coordonnées atemporelles dont les caractéristiques déterminent son idiosyncrasie et son caractère. D’où l’aspiration de certains individus et groupes à créer des identités fixes, des essences pérennes, des ethnocentrismes immuables. Il y a ce qui est à nous et ce qui est étranger, et les différences entre l’un et l’autre nous sont présentées comme opposées et infranchissables.

Les mythes nationaux, ethniques, religieux, se fondent sur cette identité présumée « à l’épreuve des millénaires » ancrée pour toujours en un point de la planète minuscule où nous vivons.

Mais l’homme n’est pas un arbre : il est dépourvu de racines, il a des pieds, il marche. Depuis l’époque de l’homo erectus il circule à la recherche de pâturages, de climats plus doux, d’endroits où se mettre à l’abri des inclémences du temps et de la brutalité de ses semblables. L’espace invite au mouvement et s’inscrit dans un cadre bien plus vaste et en expansion continue, où les astres et les planètes tracent leurs trajectoires et leurs orbites, dessinent des polygones et des constellations arborescentes, des expressions algébriques, des syllabaires.

Nos prédécesseurs déambulaient sous cette coupole protectrice et lui confiaient leur destin tout au long de leurs errances.

Tout indique la mobilité de nos ancêtres. Leurs migrations collectives du sud au nord et vice-versa. Selon la rose des vents. À pied, sans guide ni boussole. Poussés par leur seul instinct de vie et le désir d’un environnement propice à la satisfaction de leurs besoins élémentaires : chasse, pâture, abri nocturne, concavité protectrice du clan. Les progrès techniques, de l’âge de pierre à ceux du fer et du bronze, s’accompagnent, on le sait, de nouvelles formes de violence. Il y a un rapport direct entre l’apparition de civilisations plus avancées et son accroissement.

Les peuples et les communautés n’émigrent pas seulement au hasard de leurs nécessités : ils soumettent ou annihilent des civilisations étrangères, ils construisent un nouveau monde sur les ruines de l’ancien. Les cinq mille ans de l’histoire humaine se déchiffrent dans une lecture en palimpseste : dans cette stratigraphie qui nous permet la lecture achronique des grandes villes, d’Istanbul à Mexico.

Les hommes se déplacent et avec eux les mots : l’infinité des récits oraux qui se métamorphosent au fil de leur échange et de leur circulation. Quelques-uns se figent dans les légendes fondatrices des religions monothéistes.

Ici l'intégralité du texte



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