Pendant plus de quarante ans d'immigration en Belgique nous avons traversé plusieurs époques et à chaque période les spécialistes au gré de leur désir, malgré nous et à notre insu, ils se sont bien amusé à nous estampiller en nous collant sur nos dos des dénominations plus ou moins extravagantes pour nous écarter, nous isoler et nous éloigner de la population belge pour mieux nous étudier, nous analyser, nous disséquer, nous autopsier et puis comme les chats font avec les souris, une fois lassés ou rassasiés ils nous laissent tomber.

L’amalgame
Pendant plus de quarante ans d’immigration en Belgique nous avons traversé plusieurs époques et à chaque période les spécialistes au gré de leur désir, malgré nous et à notre insu, ils se sont bien amusé à nous estampiller en nous collant sur nos dos des dénominations plus ou moins extravagantes pour nous écarter, nous isoler et nous éloigner de la population belge pour mieux nous étudier, nous analyser, nous disséquer, nous autopsier et puis comme les chats font avec les souris, une fois lassés ou rassasiés ils nous laissent tomber. Comme des objets exotiques entre leurs mains, nous étions quelques fois quelque chose et parfois tout à la fois. Au début nous étions une simple curiosité, et puis nous sommes devenus des migrants, des immigrés, des gastarbeiders, des étrangers, des Marocains, des Nord Africains et puis au fil des temps nous sommes devenus des réfugiés économiques, des allochtones, la première génération et les suivantes, les citoyens d’origine marocaine, les naturalisés et, finalement quatre décennies plus tard, qu’on le veuille ou non, nous sommes devenus des Musulmans, parce que des anthropologues de salon et les faiseurs d’opinion l’ont décidé ainsi.

Au fond, c’est le résultat et la conséquence de l’incroyable processus contradictoire d’intégration que nous avons subi depuis les années 60. Au plus nous nous intégrons dans la société au plus on nous rejette et au plus on nous culpabilise de ne pas nous intégrer et nous assimiler. Nous assimiler à cette laïcité universelle dont les valeurs universelles doivent impérativement servir comme seule et unique base de source d’inspiration pour tous les peuples de la planète. Cette gymnastique intellectuelle à haute voltige nous a mené droit dans le dilemme de la quadrature du cercle. Conséquence, aujourd’hui nous nous trouvons tous devant un mur de plus en plus épais d’incompréhensions et d’amalgames.

En tout cas, ce n’est pas un hasard. Après la chute du régime communiste, l’Occident impérialiste avait un besoin pressant d’un nouveau ennemi. Il n’a pas dû chercher longtemps. Comme un trophée, on le lui a fourni sur un plateau d’argent. Et, une fois encore, comme par hasard, l’occasion s’est présentée le 11 septembre 2001. Cette circonstance effroyable, dramatique et historique rendra l’Islam officiellement l’ennemi public à abattre d’après le vénéré Oncle Sam. A partir de ce moment, le dossier est devenu plus sérieux, les anthropologues de salon et les spécialistes de troisième degré ont été mis à l’écart manu militari. Désormais, ce sont les officines de l’establishement qui vont prendre la relève. Le Pentagone, la CIA, le FBI, le contre espionnage, le Mossad et à leur tête la Maison Blanche. Les Européens n’ont pas le choix, comme d’habitude, ils emboitent le pas. Dorénavant tout est permis, analyses douteuses; fausses déclarations, mensonges, présomptions de culpabilité, suspicions, insultes, caricatures, emprisonnement, tribunal exceptionnel, Abu Ghreib, Guantanamo, Irak, Afghanistan, Iran, Syrie, Palestine, Soudan, Talibans, Islamistes, terroristes, alerte maximum dans les aéroports, délits de faciès, arrestations, enlèvements, expulsions et enfin bombardements et guerres de destruction massive. Le nouveau ennemi authentifié, certifié conforme est devenu visible on le pointe du doigt et, en même temps invisible. Il est partout omniprésent. Il est aussi parmi nous. Attention, il y a des cellules dormantes partout en Europe et aux Etats Unis.

Après le Troisième Reich, c’est la première fois que la chasse au bouc-émissaire est officiellement réouverte, une hystérie bien réfléchie et très bien programmée dans les hautes sphères s’est propagée spontanément dans l’opinion publique surtout médiatique. C’est peut être la faute à Ben Laden, qui sait. En tout cas, depuis les Croisades et la Reconquista, jamais auparavant une religion n’a été une cible d’attaque et d’agression en grande envergure que l’Islam actuellement. Pourtant, rien ne peut plus arrêter la machine de guerre déclarée par Bush père et mise en marche par Bush junior. Même Obama est incapable de rectifier le tir malgré sa déclaration de bonne volonté d’améliorer les relations des USA avec le monde musulman.

Par contre, l’extrême droite et le sionisme ont profité de l’aubaine pour tirer à bout portant sur le bouc émissaire comme fût naguère le juif par la propagande nazie. Dans les pays champions de la défense des droits de l’homme, insulter l’Islam et ses adeptes est devenu banal. Insulter le prophète Mohamed est devenu le symbole de la liberté d’expression. C’est le monde à l’envers, tant pis pour l’autre. La droite, le centre et la gauche, solidarité européenne oblige, font désormais bloc pour légiférer et interdire pêlemêle le voile, la burqa, le nikab et les minarets. De l’autre côté, cette situation incongrue et malsaine fait l’affaire des extrémistes islamistes qui se frottent les mains et prient pour que ça dure.

État de droite
En ce qui nous concerne précisément, maillon le plus faible et encore vulnérable, les intéressés et les plus exposés, en un laps de temps très court, comme par baguette magique, nous sommes passé du statut d’objet de curiosité à celui de l’accusé. Depuis les années 60 et pendant des décennies nous avons cohabité pacifiquement dans la société européenne, sous ombrage et sans problèmes. Dans l’insouciance totale, nous avons honoré notre double contrat de production et de reproduction et nous avons joué à merveille le rôle de patient cobaye aux milliers de spécialistes de tout genre et aux assistants sociaux qui faisaient semblant de s’occuper de nous et de veiller au bon fonctionnement de notre intégration. Après des milliers d’études et de recherches intensives et exhaustives, les spécialistes ont conclu que nous étions tout de même un peu différents mais que cette spécificité caractéristique à notre communauté n’était pas une entrave insurmontable à notre intégration et ne portait aucun préjudice ou danger à la société moderne européenne et à la sacrosainte laïcité.

Ne posant pas de problèmes particuliers, les partis politiques démocratiques toutes tendances confondues, se sont empressé de nous faire goûter les délices du droit de vote et de nous faire savourer avec allégresse la joie du suffrage universel. Avec un certain orgueil et avec une grande fierté, notre communauté n’a pas hésité longtemps pour relever le défi. Illico, elle s’est engagé à fond partout en Europe, comme lors de la seconde guerre mondiale, à la guerre comme à la guerre, et a propulsé plusieurs élus très compétents à tous les niveaux de la sphère politique.

Malheureusement, dans une Europe forteresse devenue de plus en plus égocentrique, ni l’intégration, ni la réussite sociale, ni la participation politique ne pourront servir de paratonnerre ni d’alibi justifiant notre volonté de participer pleinement à la gestion de la cité. Le fanatisme, le chauvinisme et la xénophobie se sont emparé de beaucoup d’intellectuels sans scrupules qui clament haut et fort que nous sommes un danger pour l’identité européenne et réclament des lois et des sanctions contre les contrevenants. Les médias à sensation augmentent la pression, exagèrent et amplifient en valeur tout dérapage ou bavure individuelle aussi petite soit-elle, pour lui donner une dimension au niveau national voir au niveau européen.

Depuis lors, les surenchères sont ouvertes et une course contre la montre a été enclenchée. Le Danemark, fût le premier pays téméraire qui a osé défier toute la communauté musulmane du monde entier en publiant des caricatures de très mauvaises qualité, néanmoins elles furent expressément blessantes, offensantes et injurieuses. Dans cette orgie de masturbation intellectuelle, les Suisses ont entamé le bal des croisés revanchards et redresseurs de torts par l’interdiction des minarets. Les députés belges qui ne se mettent jamais d’accord entre eux se sont unis deux fois dans leur histoire par le biais de l’Islam. En 1974, le parlement belge a voté à l’unanimité, la reconnaissance de l’Islam et il a voté à l’unanimité une seconde fois en 2010 pour interdire le voile intégral, faisant ainsi de la Belgique le premier pays en Europe à franchir ce pas. De son côté, le gouvernement français a adopté dernièrement, un projet de loi sur l’interdiction du voile islamique intégral dans l’espace public, qui passera au Parlement au mois de juillet prochain. L’Espagne, pour clôturer le bal veut à son tour interdire la Burqa.
  • Côté cour, je remarquer avec amertume, au moment qu’il y a urgence de réfléchir sérieusement sur les questions qui se posent à la conscience européenne, les progressistes, les démocrates, les défenseurs des droits de l’homme brillent par leur absence.
  • Côté jardin, je consigne avec tristesse et déception que, nos leaders intellectuels de l’intérieur du Maroc comme ceux de l’extérieur, surtout ceux connus sur la scène internationale, rayonnent et illuminent le soit disant débat par un silence assourdissant.
  • Côté Europe, je tire la sonnette d’alarme à qui veut l’entendre. Actuellement, l’Europe connait un tournant hasardeux et un recule net très dangereux de la démocratie, laissant ainsi la porte ouverte à : l’extrémisme, l’injustice, la ségrégation, aux préjugés, à l’apartheid; à la pensée unique et finalement à l’État de non droit
Le débat
De manière simpliste, il y a deux protagonistes qui cohabitent, s’esquivent et s’évitent quotidiennement, les Européens de souche qui sont majoritaires chez eux et, les Musulmans qui, malgré leur nombre croissant, ils sont et resteront à jamais une minorité, mais qui sont aussi chez eux en Europe. En principe, les premiers doivent s’ouvrir et les seconds doivent avec le temps s’intégrer voir s’assimiler. Hélas, la réalité est plus complexe et plus compliquée qu’on aimerait qu’elle soit. L’Europe n’est certainement pas un pays, les Européens ne sont pas tous homogènes, ils ne sont pas tous laïcs, ils ne sont pas tous croyants, ils n’ont pas la même civilisation, ils n’ont pas la même culture, ils n’ont pas la même histoire et encore moins la même langue.

En ce qui concerne les citoyens européens d’origine diverses qu’on nomme à tort et à travers « Musulmans », ils ne sont pas tous croyants, les croyants ne sont pas tous pratiquants, les pratiquants ne sont pas tous sunnites, les sunnites ne sont pas tous arabes et les Arabes ne sont tous musulmans. La boucle est bouclée mais ne résout pas le problème, ceci démontre au contraire la complexité du contexte de l’imbrication et de l’enchevêtrement dans lequel nous nous trouvons.

N’empêche, il n’est pas encore trop tard, mais nous n’avons plus le choix, le débat s’impose aujourd’hui et maintenant plus que jamais. Il faut surtout se donner les moyens et le temps nécessaire de débattre et de dialoguer. Il ne s’agit pas de lancer à gauche et à droite des slogans ou des arrières pensées clé sur porte. Un débat est efficace s’il est très bien préparé, programmé, structuré et ordonné, avec des garde fous et des échéances planifiées dans le temps et dans l’espace. Si débat doit y avoir, il ne doit en aucun cas se limiter à la dimension religieuse. L’identité nationale -ou européenne – ne doit pas non plus s’accaparer du débat. Vous avez été tous témoins des nombreux dérapages en France lors du débat sur l’identité nationale imposée par Sarkozy pour des raisons purement électoralistes.

Pour faciliter le débat et la compréhension entre les peuples, il faut bannir le postulat de l’universalité des valeurs et prendre en compte toutes les valeurs culturelles, cultuelles et sociales sur le même pied d’égalité. Il faut bannir toute idée anachronique de victimisation des ex-colonisés et toutes les idées hégémoniques des anciens colonisateurs. Il ne doit pas y avoir non plus une culture supérieur et une culture inférieure. En Europe il n’y a pas une culture exclusive ou un peuple élu, l’Europe est composée de nombreux peuples hétéroclites, de multitudes de cultures et de plusieurs civilisations. Néanmoins, l’identité européenne n’est pas immuable ni immobile, au contraire c’est un processus en perpétuel enrichissement qui s’adapte en permanence dans le temps et dans l’espace au pluralisme culturel.

Avant d’entamer tout débat, il faut auparavant baliser le terrain, conscientiser la population et faciliter les conditions préalables à la collaboration et à la coopération collective au débat général. Le débat ne doit surtout pas rester l’apanage des spécialistes, des politiciens ou des journalistes. Pour que les principes fondamentaux soient réunies pour entamer un débat sérieux et fonctionnel il faut préciser les prémisses suivantes:
  • Le débat n’est pas une négation de soi mais exige par contre un courage de part et d’autre pour s’attaquer à tous les tabous sans exception dans le respect d’une certaine déontologie. C’est aussi un exercice pour apprendre à écouter l’autre et prendre en compte la diversité d’opinions. Au fond, le débat c’est justement la pratique de la démocratie participative où chaque citoyen peut donner librement son avis sur tous les thèmes, bref il écoute, il s’informe et il s’exprime.
  • Le débat n’est pas un simple inventaire mais un vrai argumentaire à triple sens, il est mobilisateur des connaissances, échangeur de points de vue et engageant des positions dans le but final est la construction d’un savoir sur la citoyenneté.
  • L’islam doit retrouver sa place d’antan en tant que civilisation européenne étant donné qu’il a légué un héritage à toute l’humanité et ses principaux vestiges architecturaux qui en témoignent se trouvent en Europe.
  • Les croyants musulmans doivent intérioriser une fois pour toutes un islam européen avec des clivages européens, affranchi, moderne, indépendant et transparent, dans un environnement juridiquement et légitimement laïc.
  • Le débat doit avoir une assise populaire à tous les niveaux de la décision politique, local, régional, national et européen. Toutes les instances politiques, économiques et sociales doivent effectivement et activement prendre part au débat.
L’Europe Unie, en collaboration avec les institutions internationales doivent superviser, la conception, la préparation, l’organisation, le déroulement , assurer le suivi du débat et l’infrastructure nécessaire.

Au lieu de semer la haine, préférons la critique constructive et l’autocritique. Avant toute autre chose il faut instaurer le respect mutuel. Il faut démocratiser le débat en le décomplexant. Accepter le fait que, l’altérité n’est pas une fatalité, la diversité n’est pas adversité et la différence n’est ni supériorité, ni infériorité ni prédominance.

Finalement, pour assurer un maximum de succès au débat général, les États de droit, les partis politiques démocratiques, la société civile et les médias doivent respecter un moratoire. Une trêve pendant laquelle ils doivent impérativement focaliser le débat sur la solidarité, la tolérance, le respect d’autrui et les règles du vivre-ensemble,

Le risque de l’Islamophobie
Si, en absence d’un vrai débat, nous additionnons la représentation négative de l’autre, les clichés stéréotypés, l’incompréhension de l’Islam, la propagande islamophobe de l’extrême droite, nous obtenons un ramassis d’amalgames et de craintes chez une partie de la population européenne. Alors, la haine et l’islamophobie deviennent le coût exorbitant de la facture à payer par les européens musulmans.

Attaqués de toutes parts sur plusieurs fronts, que devons-nous faire devant ce déferlement d’un discours xénophobe et stigmatisant ? Nous replier sur nous-mêmes dans l’inertie et attendre que l’orage passe, ou essayer de briser le mur d’incompréhension que nos détracteurs sont entrain de consolider pour nous isoler dans des ghettos et nous éloigner de la société civile.

En tant que militant syndicaliste et associatif j’opte carrément pour la seconde solution, la lutte et le combat dans le cadre de la législation, la justice et la solidarité. Une fois le choix est fait, que faire, quoi faire et comment faire pour briser ce mur de l’incompréhension et de l’intolérance et surtout comment réveiller les spectateurs européens amnésiques.

Vu l’énormité du problème, nous avons besoin d’un progiciel magique et d’un superordinateur miraculeux pour trouver les prémisses des pistes à suivre. En tout cas, je réitère mon appel de détresse car l’heure a vraiment sonné pour que tout un chacun prenne ses responsabilités parce que la situation devient de plus en plus grave. L’extrême droite populiste gagne du terrain partout en Europe.

Sans la prise de conscience de la société civile et sans la solidarité de toutes les composantes de la société nous risquons de tomber dans un repli communautaire qui ne fera que conforter la montée du fascisme et de l’islamophobie.

Je répète que nous ne sommes pas un danger pour l’Europe, nous ne l’avons jamais été et nous ne le serons jamais, par contre nous sommes en danger en Europe et nous avons besoin de votre solidarité pour briser le mur d’incompréhension afin de bâtir des ponts de tolérance, d’amitié et de solidarité.

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 6 juin 2010






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