Face à un retour du fait religieux en Occident, la question de la place de la religion au sein de nos sociétés sécularisées se pose fréquemment et est devenue, pour ainsi dire, incontournable. 

Les principes de laïcité et de neutralité, bien que ne datant pas d’hier, sont au centre de nombreux débats et sont remis sur la table, que ce soit en France ou chez nous. La question de l’islam et de sa visibilité y est pour quelque chose. En effet, la présence d’importantes communautés musulmanes citoyennes de leurs pays respectifs et la volonté pour une partie d’entre elles de manifester leur religion rendant celle-ci visible est venu questionner le principe de laïcité.Il ne s’agit pas forcément d’un questionnement dans le sens d’une contradiction mais plutôt d’une volonté de compréhension plus claire et plus profonde de ce qu’est la laïcité et surtout, une compréhension dénuée de toute intention idéologique. Il convient donc, sans s’attarder sur les définitions, de rappeler brièvement la distinction entre la laïcité philosophique et la laïcité politique. La première, comme son nom l’indique, renvoie à une philosophie, soit à une vision du monde, en l’occurrence l’athéisme ou l’agnosticisme. La seconde, en revanche, concerne le rapport entre l’Etat et les religions et renvoie au principe constitutionnel de neutralité. L’ouvrage collectif dirigé par Marc Jacquemain et Nadine Rosa-Rosso intitulé « Du bon usage de la laïcité » avait apporté du discernement dans cette polémique houleuse.

Cette polysémie saugrenue constitue l’origine de certaines crispations mais il est important de souligner la prédominance de la laïcité politique sur la laïcité philosophique (pareillement sur les religions) et de la même manière, l’importance que chaque composante de cette société s’attribue cette essence de la laïcité politique, socle de notre vivre-ensemble, qu’il s’agit de préserver des tentatives incessantes de détournement et cela de toutes parts.

Les cadres et intellectuels musulmans de Belgique maîtrisent adéquatement, pour la plupart, cette plurivocité ainsi que les enjeux de ces débats et y répondent souvent de manière libérale en faveur de ladite laïcité politique qui garantit les libertés aussi bien que l’hétérodoxie. Mais qu’en est-il véritablement de cette position adoptée par ces mêmes protagonistes dans sa mise en forme ?

Les grandes controverses ayant lieu sur la place publique questionnant l’islam et les musulmans ne doivent guère engendrer uniquement un argumentaire défensif médiatique mais au contraire stimuler un débat en interne de la communauté musulmane ou en tout cas entre les cadres de cette dernière car il est impératif de traduire les positions tenues par leur application ou diffusion au sein des citoyens de cette communauté.

Effectivement, il est urgent de lancer un débat de fond et de forme avec la finalité d’activer une coupure épistémologique faisant table rase des pratiques nihilistes et de promouvoir une dynamique novatrice au sein de la population musulmane. Celle-ci, dans la finalité de reconsidérer le citoyen musulman dans sa qualité d’individu émancipé ayant une liberté de conscience exempt de tout poids normatif ethnoculturel et jouissant des libertés individuelles qui lui sont assurées par cette laïcité politique.

Certainement, il ne faut pas prôner un intérêt communautaire au détriment des libertés de l’individu. Dans ce sens, le degré de connivence entre l’Etat et les communautés doit être restreint parce que l’Etat pourrait en effet être parfaitement laïc au sens politique, du fait qu’il serait équitable et équidistant des religions, mais parfaitement injuste en enfermant les individus dans leurs appartenances confessionnelles et en ne protégeant pas la liberté individuelle des membres de s’affranchir de leur groupe ou des normes en vigueur chez celui-ci.

La liberté des membres doit donc précéder l’appartenance au groupe et doit aller jusqu’ à la liberté de le critiquer ouvertement, le condamner ou le quitter. De même, la communauté ne devrait avoir le droit d’excommunier un individu qui en revendiquerait l’appartenance sous prétexte que ce dernier ne respecte pas toutes les prescriptions en usage.

Les Musulmans vivent dans cette situation de laïcité politique, c’est à dire de pluralisme démocratique, où les citoyens dans leur diversité se côtoient, se mélangent et vivent ensemble, pour la grande majorité d’entre-eux, dans un respect mutuel. Cette réalité a ses avantages : coexistence des croyances (ou négation de croyance), garantie de paix sociale, traitement égalitaire des religions et liberté d’expression pour tous.

Ceci dit, le respect des libertés intercitoyennes ou intercommunautaires est également primordial. Assurément, la course aux libertés d’un groupe d’individus ou d’une communauté spécifique ne doit pas entraver l’émancipation d’une autre sous prétexte que la seconde ne partage pas les mêmes convictions que la première. Aussi, les communautés ne doivent pas tenter de restreindre les libertés les unes des autres mais plutôt se reconnaître mutuellement dans leur existence et se respecter dans leurs orientations ou caractéristiques propres quelles qu’elles soient.

En ce cas, les cadres et intellectuels musulmans doivent avoir comme position et la diffuser au sein des populations musulmanes le fait de ne pas vouloir imposer leur vision aux autres d’une façon ou d’une autre et de s’approprier véritablement de cet esprit de « laïcité inclusive » pour citer Jean Baubérot. Cela implique donc de respecter les individus dans l’hétérogénéité des croyances mais également l’athéisme ou l’agnosticisme, et enfin les diverses spécificités (orientations sexuelles, idéologiques ou philosophiques) fussent-elles contraires à leurs obédiences, du moment que celles-ci soient reconnues par l’Etat.




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