Il y a déjà presque quarante ans que j’ai quitté le Maroc pour m’installer définitivement en Belgique. Ce jour là, je ne l’oublierai jamais. De la passerelle du bateau ‘Ibn Batouta’ au quai du port de Tanger, j’ai vu pour la dernière fois l’autruche marocaine contempler le large. 

Elle a voulu aussi embarquer pour sans aucun doute m’accompagner dans mes périples mais en vain. Finalement on s’est quitté sans remords et depuis lors je ne l’ai plus revue. En ce moment, à l’occasion du quarantième anniversaire de l’accord bilatéral de main d’œuvre entre le Maroc et la Belgique un vieux souvenir m’est venu à l’esprit, l’anniversaire de ma séparation naguère avec la fameuse autruche marocaine.

Arrivé en Belgique j’ai découvert un autre pays, une autre culture, un autre peuple, d’autres traditions. Malgré tout, je n’étais à aucun moment dépaysé parce que ça ressemblait étrangement à Tanger d’antan où j’ai passé toute mon enfance. Tanger, était une ville internationalement connue, cosmopolite et accueillante, multiconfessionnelle, multiculturelle et tolérante. Pourtant, rien n’est comparable avec la situation que j’ai laissé derrière moi dans mon pays lointain. En Belgique, dans le domaine social, les droits qui nous ont tellement séduits sont des acquis sociaux reconnus officiellement et les syndicats y veillent farouchement. Par contre, dans les autres domaines, c’est un terrain vierge où les droits sont loin d’être acquis. Ces droits resteront pour longtemps un privilège difficile à atteindre. Heureusement, dans les démocraties occidentales, la conquête des droits est un combat permanent et un défi que les premiers militants syndicaux de notre communauté ont mené à bon escient et relevé avec succès.

Aujourd’hui, les jeunes issus de l’immigration et les nouveaux venus dans le cadre du regroupement familial bénéficient largement des retombées sociales et économiques de la lutte syndicale et du combat des militants marocains des années soixante et septante. Les premiers arrivés n’étaient certainement pas les mieux servis, au contraire, ils n’avaient comme prérogative que l’usufruit du pacte PDD, c’est à dire, un Privilège, un Droit et un Devoir. Le privilège de travailler, le droit se s’acquitter des impôts et le devoir d’envoyer des mandats réguliers au pays d’origine.

Heureusement, les années soixante étaient les années faste où la main d’œuvre marocaine était très appréciée partout en Belgique. Les opportunités ne manquaient pas. Dans le temps, tout le petit monde marocain travaillait. L’entraide et la Solidarité étaient de mise. Sitôt arrivé, le nouveau venu trouvait rapidement un travail et un logement. Quoique les conditions de travail et de logement étaient difficiles les Marocains acceptaient leur nouveau statut de travailleur étranger et de migrant avec mansuétude et essayaient bon gré mal gré de survivre dans la décence et la dignité.

Démocratie occidentale oblige, tacitement une discrimination institutionnelle très soft s’installe entre les Marocains fraîchement arrivés et les autochtones. Ces derniers étaient très accueillants, complaisants et généreux. Néanmoins cette discrimination implicite a été acceptée de part et d’autre dans un esprit de fraternité et de respect mutuel. Cependant cette situation a engendré une sorte de paix sociale pendant plusieurs décennies et a su éviter avec sagesse de sérieux conflits de voisinage.

Par contre, à l’instar de la population, l’état belge garant, responsable et organisateur de l’immigration marocaine au début des années soixante est resté insensible à toutes les interpellations, propositions et critiques. Pendant la période de 1964 à 1974 la politique de l’immigration ou plutôt l’absence de toute politique d’immigration, consistait principalement à délivrer des permis de travail et à faire des statistiques. Cette politique sous la tutelle du ministère du travail a été caractérisée par une carence totale de stratégie à moyen et à long terme. Après l’arrêt officiel de l’immigration, pour couronner leur myopie politique, les autorités belges ont créé des organismes de substitutions et ont engagé des intermédiaires professionnels pour éviter tout contact direct avec les responsables de notre communauté. C’est à cet instant que j’ai commencé à apercevoir de temps en temps une autruche se promener le long de la rue de la Loi à Bruxelles.

A cette période, l’administration belge comme l’administration marocaine, pour des raisons politiques et économiques préconisaient que le migrant marocain n’était qu’un travailleur provisoire et saisonnier et, à un moment donné il rentrera chez lui. La Belgique officielle prônait pour sa part un discours apocryphe affirmant que les travailleurs marocains passagèrement résidents chez nous, repartiront sitôt ils seront remplacés par les travailleurs belges. Quant au Maroc, un discours confectionné sur mesure pour les circonstances, affirmait tout simplement, une fois le Maroc sorti de sa crise économique provisoire, fera rapatrier ses nationaux le plus tôt possible pour leur offrir de meilleures perspectives qu’actuellement. Cette attitude, quant à elle, va nous accompagner pendant longtemps en Belgique avant de disparaître pour de bon. Par contre, et pour des raisons bien évidentes, le Maroc s’attache encore à ce concept désuet et suranné, et de surcroît complètement dépassé par les évènements.

Aujourd’hui, quarante ans après, notre communauté marocaine en Belgique a changé radicalement de physionomie. Elle s’est rajeunie, s’est féminisée et surtout elle s’est sédentarisée. Alors, les exigences d’hier ne sont plus d’actualité et ont cédé la place à d’autres revendications liées foncièrement d’une manière inhérente à la nouvelle donne. Une nouvelle approche s’impose qui requiert de nouvelles mesures d’accompagnement à moyen et à long terme. Car, notre communauté est désormais constituée principalement de citoyennes et de citoyens d’origine marocaine.

Dans ce contexte dynamique, nous réfutons dorénavant tout acte de faveur ou de paternalisme, nous exigeons le principe de l’égalité des chances et des droits, nous revendiquons le respect mutuel, nous déclarons honorer tous les devoirs qu’impose la société et l’exercice de la démocratie et enfin, nous voulons participer pleinement notre citoyenneté dans une cohabitation pacifique et harmonieuse en s’investissant entièrement dans la société civile et en espérant ne plus revoir la glorieuse et légendaire autruche marocaine.

Sarie Abdeslam
Bruxelles, le 6 juin 2004


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