L’institutionnalisation de l’islam en Belgique aura mis, de la reconnaissance du culte en 1974 aux premières reconnaissances de mosquées par la Région wallonne, plus de trente ans à se concrétiser, permettant désormais le financement de ce culte au même titre que les autres religions reconnues.

Si dans le débat public il est généralement fait état des difficultés réelles et récurrentes rencontrées par les membres de l’Exécutif des Musulmans de Belgique, l’originalité de l’organisation du culte musulman et ses avancées, certes insuffisantes mais concrètes, sont plus rarement mentionnées alors qu’elles participent pourtant d’une « normalisation » de ce culte dans notre paysage institutionnel. Si des mesures correctrices s’avèrent urgentes, les acquis engrangés aujourd’hui augurent bel et bien enfin d’une égalité de traitement avec les autres cultes reconnus.

Le trop long processus de reconnaissance de l’islam résulta d’un contexte extrêmement suspicieux à l’égard des musulmans et de la difficulté politique de dégager les moyens budgétaires nécessaires. Néanmoins, cette lente gestation a toutefois abouti à une architecture institutionnelle novatrice associant normes démocratiques et responsabilisation des acteurs concernés. De plus, la vigilance de divers acteurs quant au respect du principe de la séparation des pouvoirs a partiellement protégé le culte musulman des velléités de mise sous tutelle par le politique, comme cela est le cas actuellement en France.

De ce point de vue, les modèles belge et français reflètent deux types de rapports sociaux très différents à l’égard de leurs citoyens de culte musulman : le modèle français prolonge des rapports coloniaux en maintenant une relation de domination par l’infantilisation de ses citoyens musulmans alors que le modèle belge a choisi de responsabiliser les musulmans en leur reconnaissant la capacité de choisir leurs représentants tout en les soumettant aux règles de contrôle en vigueur pour les autres cultes, à l’exception notable du screening applicable aux seuls musulmans et critiquable de ce fait.

L’innovation majeure de l’organisation du culte musulman en Belgique est précisément son caractère démocratique, raison pour laquelle elle fut soutenue, faut-il le rappeler, par l’ensemble des partis démocratiques.

Ce système de représentation permet non seulement une déclaration individuelle et volontaire de qualité de croyant-e dès 16 ans, mais aussi d’élire tous les dix ans l’organe représentatif du chef du culte qui à l’issue de son mandat doit rendre des comptes à son électorat avant d’en briguer un autre. Toute personne, homme ou femme, qui s’est déclarée musulman-e et s’est inscrit-e sur les registres des mosquées, peut participer à ces élections.

Cette procédure contribue, à chaque élection, à une réelle et potentielle ouverture du chef du culte plutôt qu’à la constitution d’une structure figée et immuable. Ce processus électif, unique pour une religion, permet de refléter les changements sociologiques de la population musulmane, de faire émerger des tendances issues du terroir, de diluer l’influence des pouvoirs étrangers, mais aussi d’associer les femmes à la gestion du temporel du culte ce dont on ne trouve que très peu d’équivalent dans les structures fédérales des autres religions.

Ce système électif doit donc être amélioré plutôt que disqualifié, notamment, par ceux qui veulent figer les rapports de force en jeu au détriment d’une réelle représentativité démocratique.

La première des améliorations doit consister dans l’élaboration de listes électorales « désethnicisées » : les électeurs doivent en effet pouvoir choisir leurs représentant-es, sur base des qualités et programmes des candidat-es plutôt qu’en fonction de la nationalité d’origine ou de la conversion à l’islam. Les changements sociologiques observés sur le terrain plaident, d’ailleurs, en faveur de la suppression de ce système : de plus en plus de musulmans, y compris au sein de l’Exécutif actuel, estiment ce critère non pertinent, et les jeunes s’intéressent davantage aux savoirs et aux compétences des représentant-es religieux qu’à leur origine.

C’est dès lors le résultat du processus électif qui doit déterminer le caractère diversifié des membres de l’organe représentatif du culte et non les critères définis a priori par les autorités belges ou étrangères. Cette immixtion du politique dans la composition des listes électorales constitue, depuis son origine, une des principales sources de tensions entre les groupes en présence.

Une deuxième source de conflits émergea des conditions matérielles et financières inconfortables avec lesquelles l’organe représentatif des musulmans (et ses prédécesseurs) dû composer, même si, dans un second temps, la situation se normalisa. Aucune autre institution placée dans les mêmes conditions n’aurait pu mieux faire. Les conflits qui ont résulté de ces contraintes fournissent ainsi des arguments à ceux qui racialisent les difficultés rencontrées en rendant la « nature » même des musulmans responsables de ces dysfonctionnements.

Une troisième source de tensions provient des rapports de pouvoir inhérents à tout groupe[1], entre les membres de l’Assemblée Générale (AG) et l’Exécutif des musulmans de Belgique. Depuis peu (2007), les autorités belges ont développé un arsenal législatif et réglementaire clarifiant les missions de chacun et permettant un meilleur contrôle de la gestion du temporel du culte tant au niveau local que fédéral. Ainsi, l’Exécutif a notamment été invité à rédiger un règlement d’ordre intérieur afin d’organiser ses rapports avec l’AG. En cas de crise, le recours à ces outils légaux pour faire respecter les règles et la transparence doit contribuer à asseoir l’indépendance de l’organe du chef du culte et à renforcer sa crédibilité.

Les propositions de nommer un nouvel exécutif sur base de la reconnaissance des fédérations existantes ou d’organiser des assises ne sont, en aucune manière, destinées à sortir l’Organe musulman du chef du culte de ses difficultés actuelles, mais visent au contraire à privilégier des intérêts partisans et à restaurer, voire à re-légitimer, les interventions extérieures (belges ou étrangères) alors qu’elles sont précisément une des principales pierres d’achoppement sur laquelle bute cet organe.

Rappelons par ailleurs qu’il n’entre nullement dans la mission de cet Organe de représenter la population musulmane de Belgique, ni de se prononcer sur les questions sociales ou politiques touchant de près ou de loi l’islam.

Ce dont les musulmans de Belgique ont besoin aujourd’hui, c’est de pouvoir travailler dans la sérénité. L’organe du chef du culte, comme toute jeune institution, doit bénéficier du temps nécessaire à la fois à son rodage et à la maîtrise du nouvel arsenal juridique fraîchement élaboré.

La gestion responsable et transparente du temporel du culte est un des garants de la pacification des relations au sein de cet organe. Cette pacification implique aussi d’avoir une plus grande confiance dans nos institutions et dans la population de culte musulman.

L’arrêt de l’immixtion du politique dans le fonctionnement de cet organe tout comme la reconnaissance d’une citoyenneté pleine et entière des musulmans de Belgique sont autant d’impératifs à la normalisation de l’islam dans notre pays.

Nouria Ouali (chercheure ULB)
Souhail Chichah (chercheur ULB)

[1] Des difficultés semblables existent dans les autres cultes organisés sur base d’assemblées, mais elles ne font pas l’objet de la même actualité.




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