Notre époque est parcourue de tant de foyers critiques, qu’on peut aussi bien nommer, par exemple et bon exemple pour le cas choisi, “séisme géopolitique”, qu’on finit par se lasser à en chercher les causes rationnelles pour y voir, à notre sens justement, l’action de forces destructrices et dissolvantes, semeuses de désordres et de chaos-nouveaux.

C’est selon, bien entendu hors de toute causalité consciente et de capacité humaines, y compris pour l’annonce de leur survenue, pour les causes profondes de ces spasmes, sur la façon de les traiter quand on y songe encore, sur les conséquences à envisager, etc. Cette phrase, par sa longueur notamment, montre bien l’embarras de poser un jugement net sur l’événement qui vient de survenir, et par conséquent la difficulté de développer un commentaire. Pourtant il faut en parler, et même il est nécessaire d’en parler pour dire notamment pourquoi on pourrait se dispenser d’en parler s'il ne s'agissait que de la seule raison.

Des explications plus ou moins péremptoires à propos de cet événement abondent dont aucune n’est convaincante et de loin, dont il s’avère qu’il est (cet événement) sans précédent sans que l’absence de précédent ne semble avoir à la lumière de la situation actuelle la moindre importance, et ainsi de suite. Tout au plus dira-t-on que l’événement se situe au bon endroit pour justifier tout ce scepticisme un peu fatigué devant le simulacre d’événements que nous offrent la quotidienneté de la postmodernité, puisqu’il s’agit principalement d’une querelle incompréhensible à l’intérieur du cercle très fermé des États du Golfe ; cela, après le montage de la mirobolante coalition des Mille-et-Une-Nuits montée par l’Arabie (55 pays !), à Ryad le mois dernier, sous les yeux éblouis du président Trump.

Voici quelques détails assez “neutres” de l’événement, dans Le Figaro-Vox du 5 juin, d’après AFP :
« Ryad, Le Caire, Abou Dhabi et Manama ont rompu aujourd'hui avec le Qatar, accusé de soutenir le "terrorisme", quinze jours après un voyage de Donald Trump qui avait exhorté les pays musulmans à se mobiliser contre l'extrémisme.»
Le Qatar, qui se targue de jouer un rôle régional et d'avoir été choisi pour organiser le Mondial-2022 de football, a également été exclu de la coalition militaire arabe qui combat des rebelles pro-iraniens au Yémen. Doha a répondu en accusant ses voisins du Golfe de chercher à le mettre sous tutelle. Ces mesures sont "injustifiées" et "sans fondement", a réagi le ministère des Affaires étrangères du Qatar dans un communiqué. Elles ont un "objectif clair: placer l'Etat (du Qatar) sous tutelle, ce qui marque une violation de sa souveraineté" et est "totalement inacceptable", a-t-il ajouté.
« Il s'agit de la crise la plus grave depuis la création en 1981 du Conseil de coopération du Golfe (CCG: Arabie saoudite, Bahreïn, Emirats arabes unis, Koweït, Oman, Qatar). Trois de ces pays (Arabie, Emirats, Bahreïn), ainsi que l'Egypte, ont tour à tour annoncé à l'aube la rupture de leurs relations diplomatiques avec le Qatar, qu'ils accusent de "soutien au terrorisme", y compris Al-Qaïda, le groupe Etat islamique (EI) et la confrérie des Frères musulmans. »
• On voit que cette “crise dans la crise” (et cette dernière dans une “autre crise”, et ainsi les crises s’emboitant comme des poupées russes jusqu’à en arriver à la Grande Crise Générale bien entendu) intervient après le grand sommet de Ryad, avec présence enthousiaste de Trump. Les échos des commentateurs sérieux avaient en général été très préoccupés par les résultats de cette conférence et notamment par l’attitude de Trump. L’on peut résumer ces préoccupations par la thèse d’Alastair Crooke, spécialiste incontestable du domaine, selon lequel il semblait bien que Trump fût tombé dans un piège tendu par l’Arabie et Israël,– selon la promesse fallacieuse qu’en agréant aux conventions saoudiennes et à l’hostilité à l’Iran que cela implique, avec Israël applaudissant à la chose et promettant ce qu’il n’a jamais tenu, il (Trump) parviendrait à parrainer un règlement de l’interminable impasse israélo-palestinienne...

• ... Mais la question aussitôt posée dans les jours qui suivirent de savoir dans quel le piège Trump était tombé, devint bientôt de savoir si l’Arabie, même avec son acolyte israélien en soutien, est capable de tendre un piège sérieux. Il s’agit d’une situation où elle-même, l’Arabie, se trouve enfermée dans des pressions continuelles venues de tous côtés, qui sont autant de pièges, qu’il s’agisse d’un effondrement budgétaire constant à cause du prix du pétrole, d’une guerre du Yémen devenue un bourbier sanglant désignant le pays à la vindicte générale de toute diplomatie sérieuse et décente, d’une “grande stratégie” de l’aide à de redoutables terroristes extrémistes qui devaient, il y a cinq ans déjà, faire tomber Assad “en trois semaines” (selon les Israéliens eux-mêmes)... La réunion de Ryad fut donc à cette image, un simulacre enluminé d’un luxe inouï et de déclarations bombastiques où personne ne croyait vraiment un seul mot de la construction postmoderne dont l’édification était confiée à des architectes experts instinctifs en déconstruction.

• Venons-en maintenant à la “bombe” d’hier matin : l’attaque diplomatique et économique lancée contre le Qatar par “une coalition dans la coalition” initiale des 55, contre un des membres de cette “coalition initiale”... TheDuran.com, après avoir insisté sans vraiment y croire sur le fait que cette initiative illustrait une tentative de l’Arabie économiquement à bout de souffle de faire monter le prix du pétrole, estime que l’appréciation finalement (pour l’instant, c’est-à-dire au moins jusqu’à demain) qu’on peut faire de cet événement de la rupture avec le Qatar est qu’il satisfait pleinement Trump. Adam Gurrie développe ici l’idée que Trump, en bon néo-isolationniste, était venu dire aux Saoudiens “Vous voulez la tête de l’Iran ? Eh bien allez-y, nous vous regardons faire”, cela en espérant que les notoirement militairement-catastrophiques Saoudiens, avec l’immense désordre que représentent les rassemblements sunnites, n’iraient pas très loin et, au contraire, finiraient par introduire le désordre dans leurs propres rangs, entre sunnites. Cela commence à se faire, poursuit l’hypothèse, et compromet toute pression sérieuse sur l’Iran, ce qui satisfait pleinement le président US à qui ni les Saoudiens ni les Israéliens ne peuvent rien reprocher, et qui voit s’éloigner la possibilité d’un conflit avec l’Iran... Car Trump, même s’il est notoirement anti-Iran, est d’abord néo-isolationniste et America First et n’a vraiment pas besoin d’une nouvelle guerre sur ce théâtre, et encore moins avec l’Iran !

• Pour le site tenu par “b” de Moon of Alabama (ici repris par Russia Insider), il semble acquis que le grand vainqueur de cette pantalonnade cosmique qualifiée en général de “séisme géostratégique” dont on se demande précisément à quoi il correspond et sa raison d’être sera sans nul doute l’Iran. On peut aisément le croire après tout parce qu’au royaume des fous, l’Iran apparaît comme une grande île de sagesse... Effectivement, dans cette débauche de violence, de folies et d’irrationalité qui touche la plupart des pays de la région depuis six ans et les débuts du “printemps arabe”, essentiellement les États du Golfe et l’Arabie, la Turquie, Israël, etc., l’Iran est certainement lr pays qui garde le plus la tête froide (avec Assad de Syrie, Sisi d’Égypte malgré sa présence du bout des lèvres à Ryad, et le Hezbollah). Tout cela ne fait que préparer la mise en scène de l’effondrement du rassemblement en carton-pâte des États du Golfe.

• Ceux qui essaient d’expliquer l’antagonisme entre l’Arabie et le Qatar et tombent au bout du compte sur l’évidence d’un vide abyssal ne peuvent tout de même s’empêcher de réagit par des formules reflétant l’absurdité du conflit. Comme l’explique Marwa Osman à RT, il s’agit après tout de « gens qui soutiennent le terrorisme, qui accusent d’autres gens qui soutiennent le terrorisme de soutenir le terrorisme ». Néanmoins l’excellente analyste, qui fait son travail avec conscience et utilise par conséquent ses connaissances d’une façon rationnelle et mesurée, entend rester sérieuse en offrant une explication à une hostilité dont les racines remontent au moins aux années 1950 :

• Alexander Mercouris intervient sur TheDuran.com, sans doute de la façon la plus justifiée et la plus responsable que nous puissions imaginer, en observant simplement qu’on ne comprend rien à cette initiative des Saoud parce qu’il n’y a rien à comprendre, qu’elle n’est explicable par rien, et qu’elle marquerait, si nous traduisons la chose selon nos conceptions, une sorte de frénésie psychologique proche de la pathologie. Il s’agit bien d’une initiative, ou d’une crise plus simplement, “dite par un idiot, pleine de bruit et de fureur, et qui ne signifie rien”. « La décision précipitée et inexpliquée de rompre les relations avec le Qatar et d’imposer contre lui un blocus aérien et terrestre porte la marque de l’habituelle manière erratique de prise de décision du Prince héritier et monarque régnant de facto, Prince Mohammed bin Salman. Il y a des débats considérables sur les explications de cette attaque diplomatique et économique organisée aujourd’hui par l’Arabie contre le Quatar. Ce qui la rend stupéfiante est bien qu’il n’y a aucune explication... » (Quant au Qatar, tout de même affolé par cette attaque, sa première réaction a été d'appeler le Russe Lavrov, – on voit qui compte, aujourd'hui, – qui lui a assuré que ce conflit, comme les autres, devrait se résoudre par la négociation et non par la force.)

Il s’agit d’un royaume, l'Arabie, qui avait habitué à la prudence et au calcul peureux en toutes choses, et qui semble avoir atteint l’étape finale d’un comportement erratique, chaotique, etc., ce qui incite effectivement à donner une explication qui n’est pas éloignée du diagnostic de la simple démence caractérisant aujourd’hui tant d’actes diplomatiques et tant de politiques. L’Arabie ne ferait après tout que succomber à un mal général qui touche une civilisation-Système, une civilisation globalisée qui a perdu tout son sens et tout son équilibre, une civilisation en cours d’effondrement mais qu’on décrirait mieux en se référant à la dynamique générale de l’époque comme étant en cours de déconstruction accélérée...

On observera que l’Arabie, qui reste la grande vedette de cet épisode, est une sorte d’archétype de la pourriture de toutes les sortes de corruption possibles, et pourtant qui ne parvient pas à s’effondrer. Depuis des décennies, (depuis 1976 et la mort du roi Fayçal, depuis 1979 et l’attaque terroriste des Lieux saints), nous entendons des bruits, analyses et hypothèses sur l’effondrement de la baraque branlante des Saoud. Chaque fois, l’hypothèse nous paraît absolument fondée, chaque fois elle ne se réalise pas. Il est vrai que pendant longtemps, comme le souligne Mercouris, le royaume, tremblant de trouille, continuait à suivre une politique de prudence et de circonspection, même s’il participa plus qu’à son tour au grand mouvement de déstabilisation initié par Brzezinski à partir de 1979 en finançant fastueusement tous les mouvements salafistes extrémistes, puis les organisations terroristes qui en sortirent (le rôle considérable de l’Arabie dans l’attaque 9/11 est aujourd’hui largement connu et indiscutable, y compris dans la direction américaniste).

Le cas est assez semblable car l’on est du même monde après tout, au système de l’américanisme, ou bien au monstre bruxellois de l’UE. Partout des structures extrêmement puissantes, arrogantes, croulant sous le poids de l’or, de la machinerie technologique hypersophistiquée, de la corruption (corruption psychologie en tête) et pourtant rien ne semble bouger... Cela ne nous décourage absolument pas, bien au contraire, de suivre notre questionnement intuitif.

Nous sommes conduits par les événements qui additionnent les destructions des destructeurs par eux-mêmes à notre hypothèse intuitive ultime, – celle qui nous dit qu’il faut atteindre un certain degré de dissolution et de déconstruction interne réalisées, autodestruction induite par la surpuissance, pour que l’effondrement se fasse, disons dans les règles de l’art. Cela décourage d’autant moins que ces structures incapables de se réformer à cause de l’immobilisme de leur paralysie et leur impuissance se sont lancées depuis peu (depuis 2012 pour l’Arabie) dans des aventures inconsidérées, imprudentes, contrastant radicalement avec leur hyper-prudence d’antan ; aventures d’autant plus ambitieuses et vulnérables à la fois que ces structures ne dissimulent plus, ou n’arrivent plus à dissimuler combien ces initiatives sont absolument vides de sens et qu’elles commencent vraiment à ressembler à ce qu’elles sont : les deniers soubresauts d’un monstre, – du Système aux abois...

dedefensa.org/










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