Au-delà des désaccords, des ressentiments personnels, des préjugés et autres incompréhensions, l’humain reste l’humain. 

Aussi imparfait puisse t-il être, aussi complexe et imprévisible, aussi empathique et cruel, nous sommes constamment partagés entre ce que nous pensons, ce que nous devons faire, ce que nous faisons, ce que nous ne faisons pas et ce que nous sommes réellement. L’être humain s’entoure de dogmes, d’idéologies, de courant de pensées philosophiques ou politiques qui parfois (bien souvent) lui font perdre l’essence première de ses propres convictions. Confondant moral, dogme, comportement et pensée, le brouillard dans lequel nous pouvons parfois évoluer peut facilement nous faire devenir schizophrène. Alors, avant de nous focaliser sur les autres, commençons par nous attarder sur nous même.

Nous aimons l’étiquet-isme
Si je grossis le trait volontairement c’est qu’il est intellectuellement aisé de catégoriser les personnes en fonction de leurs croyances, convictions ou appartenances à divers mouvements politiques, philosophique ou autre. Il faut (de mon point de vue) absolument garder en tête que nous sommes des êtres vivants extrêmement complexes et qu’il est de ce fait, impossible de comprendre le fonctionnement cognitif d’une personne en se basant essentiellement sur ses croyances, dogmes, idéologies ou courants de pensées auxquels elle consent. Pourtant, c’est ce que nous faisons tous les jours. Un tel est fasciste, un autre capitaliste, un autre spiritualiste ou encore souverainiste. Les suffixes en -iste réjouissent tout le monde, car ils permettent la caricature en simplifiant à l’extrême la pensée d’un individu. Bref, nous accolons une multitude d’étiquettes en leur donnant des spécificités adaptées à nos propres convictions, croyances, dogmes, idéologies, etc. Je précise tout de même que les individus adorent s’en coller à eux même et qu’il est parfois surprenant d’observer à quel point nous pouvons nous définir en tant qu’individu étiqueté. Cette faculté que nous avons tous plus ou moins pourrait être engendrée par notre désir d’appartenance à un ou des groupes et se forge dans notre tendance au conformisme ou plus précisément à l’influence des masses dont nous avions parlé dans cet article.


Ainsi, un « démocrate » pourrait penser qu’un « fasciste » est le mal incarné et un « végane » pensera de même d’un « carniste ». Nous tendons intellectuellement vers une catégorisation à outrance des individus en fonction de ce qu’ils pensent – où plutôt de ce que nous pensons qu’ils pensent – et nous adaptons cette catégorisation en fonction de nos propres convictions, pour juger les autres. Cerise sur le gâteau, ce jugement se fondera essentiellement sur un manichéisme primaire ou la logique binaire sera souvent prédominante. Tel est mon constat – forcément biaisé -, qui est le fruit de mon observation personnelle de ce que je considère comme étant un véritable problème psychologique pour la grande majorité d’entre nous. Ce qui signifie en d’autres mots, qu’il s’agit d’un point de vue subjectif et non d’une vérité et qu’il est préférable de le prendre comme tel. Je suis honnête, je ne vous vends pas du rêve.

J’insiste sur ce dernier point, car il est bien souvent aisé de considérer nos propres points de vues comme étant proches de la vérité ou représentatif de la réalité des choses. Or il me semble que ce positionnement nous force à adopter une certaine vision du monde centrée autour de nos propres convictions, ce qui n’est pas un mal en soi, par ailleurs. En effet, il serait peut-être difficile de nous faire un point de vue sur le monde si nous ne pouvions pas « consolider » certaines idées dans nos têtes pour nous construire une « vision » cohérente du monde qui nous entoure. Ceci étant, vous comprenez peut-être déjà où je veux en venir.

Nos idées, nos pensées, nos jugements, se basent (de mon point de vue) essentiellement sur un apprentissage émanant de notre environnement (c’est à dire, tout ce qui n’est pas nous). Nos expériences de vies, les livres que nous lisons, les films que nous avons vus, les enseignements de nos professeurs, de nos parents, de nos amis et toutes les autres choses qui ont pu traverser nos esprits par le prisme de nos perceptions sensorielles ont eu une influence sur ce que nous pensons. Pensez bien à cela.

Si vous prenez – par exemple – une de vos convictions les plus ancrées en vous, celle pour laquelle vous vous sentez réellement concernée et que vous plongez dans votre mémoire, vous devriez vous souvenir de l’époque à laquelle cette conviction est apparue. Oui, vous n’êtes pas née avec vos convictions et vous le savez bien. Vous avez « appris » cette conviction. Elle n’est ni innée, ni d’inspiration divine. Elle vous est parvenue par une vidéo, un livre, un discours, une situation de votre vie, une personne qui vous est proche ou pas. Cette conviction vous a été inculquée et il faut en être conscient. Car ce mécanisme est certainement le même pour toutes les autres personnes qui vous entourent. Celles d’accord avec vous et celles qui sont en totale contradiction avec vos propres convictions.

 

La persuasion par la force
Après avoir fait ce premier constat : nous avons tous « appris » nos convictions et nous ne sommes pas née avec. Il va de soit qu’un second constat assez évident apparait soudain : les individus peuvent changer d’opinion. Et ça, c’est beau ! Mais c’est aussi en quelque sorte le Graal de tout prosélyte qui se respect. Comment parvenir à convaincre les autres qu’ils se trompent et que nos convictions sont basées sur des choses véritables, sur la réalité des choses.

C’est ici et à ce moment précis que tout, mais alors tout, dérive. C’est la guerre des opinions qui commence, le degré zéro de la communication se retrouve très souvent à ce moment précis : quand quelqu’un essaye de convaincre « par tous les moyens » quelqu’un d’autre, qu’il se trompe. Et si ça ne marche pas, et bien tant pis, les insultes fuseront et peut-être même les coups. Car à ce moment précis, notre raisonnement tombe au niveau le plus bas. Et comme nous allons le voir, cet état que nous avons tous connu au moins une fois dans notre vie est assez contradictoire.

En effet, il se caractérise par la recherche initiale de convaincre l’autre et au fur et à mesure cela se transforme en une défense pure et simple de nos propres convictions. Comme ci l’autre allait nous « contaminer » par ses convictions qui sont totalement contraires aux nôtres. Nous nous sentons alors dans l’obligation d’intervenir pour défendre les nôtres, si possible sans prêter attention à l’autre, car ce qui est important n’est plus de convaincre, mais d’avoir raison. Et si nous ne sommes pas capables d’engager ce genre d’échanges, la fuite ou l’agression seront les seules possibilités comportementales. Mais, est-il réellement possible de convaincre une personne en l’agressant ou en l’insultant ? Avez-vous réellement réussi à faire changer d’avis une personne en l’insultant ou en la frappant ?


Je pense que ces méthodes archaïsantes permettent seulement de renforcer et d’entretenir la haine des uns envers les autres et de radicaliser les opinions non pas vers un objectif commun, mais vers une guerre idéologique opposant les humains entre eux.

Ce pose alors la question de l’ouverture d’esprit. Est-ce une preuve de naïveté que d’être ouvert au dialogue, à l’échange ?

Ouverture d’esprit = naïveté ?
Il y a un phénomène psychologique assez connu qui permet de mieux comprendre notre capacité de défense de nos opinions. Ce mécanisme de défense s’opère même si notre interlocuteur nous propose des arguments pourtant inoffensif ou positif pour nous. Cela se nomme en psychologie sociale la dissonance cognitive qui peut créer un autre phénomène appelé : le paradigme de l’infirmation des croyances. Celui-ci se produit quand une personne est confrontée à une idée, une information qui est contraire à ses propres croyances, il en résulte un refus catégorique de vouloir considérer cette idée comme possible ou envisageable.

Ce mécanisme nous permet notamment de ne pas nous disperser dans des opinions divergentes à chaque fois qu’une personne essaye de nous convaincre de la véracité de celles-ci. Bien que ce mécanisme psychologique puisse nous être très utile au quotidien, il peut tout aussi être bien handicapant. En effet, la fermeture d’esprit et la rigidité de pensée en sont les conséquences les plus néfastes dans nos rapports quotidiens aux autres.


Alors, est-il naïf d’engager la discussion avec une personne ayant des convictions à l’opposé des nôtres, voir des convictions contre lesquelles nous nous « battons » ? Et pourquoi cette posture est considérée comme « naïve » par certaines personnes ?

Hormis le fait qu’une discussion puisse amener l’autre à se poser des questions sur ses propres convictions, elle peut à l’inverse nous faire douter de nos propres convictions et nous faire « entrer » dans notre petite tête, des idées que nous n’avions jamais eues auparavant. Voir, bien plus grave, des idées contraires à nos convictions. Nous pourrions nous faire contaminer par des idées « nauséabondes ». Mais les convictions qui nous animent aujourd’hui, ne sont-elles pas le fruit du même processus ? Les convictions ne sortent pas du néant, elles s’apprennent. Alors comment se fait-il que nous en acceptions certaines et que nous en rejetions d’autres ?

Morale et adaptation des convictions
Dernière la notion de conviction se cache aussi celle de la morale, qui sous-tend en quelque sorte le socle des idées acceptables ou non. Nous sommes, depuis notre plus tendre enfance, baignés dans un monde où la morale nous est enseignée quotidiennement. On nous apprend ce qui est bien, ce qui est mal et cet apprentissage ne s’arrête pas à l’enfance. Notre expérience de vie à l’age adulte forge tout autant nos valeurs morales. Peut-être ont-elles un rôle prépondérant dans notre capacité d’acceptation et de rejet des nouvelles idées. En effet, les convictions sont bien souvent en accord avec nos valeurs morales et nous rejetons les convictions d’autrui ne correspondant pas à nos propres valeurs morales. Ceci pourrait peut-être expliquer les raisons pour lesquelles nous ne changeons pas de convictions chaque matin au premier argument énoncé.

A contrario, ceci pourrait aussi nous donner des indices sur la capacité des prosélytes à nous faire accepter de nouvelles convictions. Travaillant sur le domaine des valeurs, de la morale, essayant de modifier notre conception de celles-ci par l’argumentation, la démonstration, etc. Toutes personnes possédantes des valeurs morales (en gros un peu près tout le monde) peuvent tout à fait se faire « manipuler » par un prosélyte qui exploiterait le terreau fertile des valeurs morales. Ces méthodes peuvent être employées par des amis, des militants, des politiciens, bref, par tout le monde. Il faut tout de même préciser que si certains s’y emploient de manière consciente et réfléchie, d’autres l’exercent de manière inconsciente. En défendant leurs propres convictions quand ils se sentent « agressés » par des idées, qui vont à l’encontre de leurs propres convictions, par exemple.


Sans doute, certains me voient venir… Je vous rassure, je ne ferais pas une critique moralisatrice de la morale ou des convictions. Ce qui m’intéresse dans cette histoire est ce qui est sous-jacent. Ce qui se cache derrière nos comportements, le pourquoi enfaite. Pourquoi désirons-nous si puissamment avoir raison ?

Une société qui remplace les « pourquoi » par des « parce que »
Ce questionnement m’est venu après m’être rendu compte que nous étions constamment en train de vouloir tirer les autres vers nos propres convictions. Nous avons tous connu le jour où une simple discussion anecdotique et sans réelle importance est devenue en un rien de temps un champ de bataille rhétorique. La tension monte, les arguments s’estompent petit à petit pour laisser la place à une rhétorique fallacieuse d’une mauvaise foie sans nom. La guerre des convictions est inscrite en presque chacun de nous et nous n’y pouvons rien.

D’une certaine manière, individuellement, nous pensons tous être au courant de la vérité et vivre la réalité des choses, nous sommes tous conscients que nous savons. En même temps, cela parait logique, comment pouvons-nous être conscient de quelque chose que nous ne connaissons pas ? Et si nos convictions se forgent sur notre conception de la « réalité », alors il est logique que chacun puisse imaginer être dans la « réalité des choses ». Or nous savons d’expérience qu’il est rationnellement impossible pour nous de tout connaitre et que notre savoir est limité. Alors pourquoi cherchons-nous constamment à avoir raison ?

Une piste qui me semble intéressante est l’enfance. Vous savez, cette période d’insouciance où notre « savoir » est censé être inférieur à celui des adultes et notre curiosité vraisemblablement bien supérieur à ces derniers. Une période riche d’apprentissages pour tout humain, une période où la moindre petite chose anecdotique pour les adultes peut devenir une source de questionnement sans fin. La curiosité s’exprimant dans toute sa splendeur, mais cela ne dure qu’un temps… Pour beaucoup d’entre nous, notre soif de savoir, de questionnement, s’estompe petit à petit dans les certitudes, les idées fixes, la vérité. L’aboutissement de tout ceci est la rareté des « pourquoi » et l’abondance des « parce que », nous sommes submergés de sachants et nous en faisons parti. Des religions, aux idéologies, en passant par les politiques, les économistes et autres spécialistes détenteurs du savoir, la vérité est déversée dans nos esprits remplaçant avec le temps les questionnements par des certitudes. Et nous le voyons tous les jours, la certitude est bien plus vendeuse que le doute ou le questionnement.


Maintenant, si l’on considère la vérité comme une connaissance absolue de tous les paramètres gérants tout ce qui existe (qui englobe ce que nous croyons connaitre et ce que nous ne savons pas), qui est réellement à même d’en être détenteur ? Qui pourrait prétendre à l’omniscience ?

Une autre question s’impose alors : la vérité (avec un énorme V) n’est-elle pas le concept intellectuel le plus manipulatoire que l’être humain n’a jamais inventé et utilisé ? Dans notre quête du « parce que », n’a-t-on pas là le concept le plus efficient pour noyauter l’esprit humain ? Personnellement, je ne suis pas arrêté sur cette question, mais elle a le mérite d’être posée.

Je n’ai pas de réponse prédéfinie quant à l’émancipation de ce type de fonctionnements psychologiques, même si j’observe tout de même que certaines personnes font preuve de curiosité insatiable et de remise en question de leurs propres idées. Je pense aussi que l’échange mène au partage, que le partage des idées peut mener à la compréhension et que celui-ci produit le respect mutuel et bien souvent la modération de nos propres convictions. Mais cela fait bien entendu parti des mes propres convictions et ne peut être reçu que comme telle. J’espère seulement que cet article vous apportera plus de questions, que de certitudes et peut-être même que vous repenserez à tout cela le jour où vous tomberez dans une guerre des convictions.

Stéphane Hairy
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