« Il faut cinquante ans pour faire un homme », disait Platon. Mélangeant classicisme et une modernité parfois étonnante, ce philosophe grec élabore dans son Académie un programme d’étude pantagruélique, réservé aux âmes bien nées de la cité.

C’est à Athènes, dans la seconde moitié du 5e siècle avant notre ère, qu’est née la science de l’éducation, pour répondre aux besoins du système politique démocratique de la cité : il s’agit de former des citoyens capables de gérer les affaires publiques. Pour répondre à ce besoin utilitaire, deux conceptions s’opposent : celle des sophistes, professionnels rétribués, comme Protagoras (485-411 av. J.C.), pour qui le but de l’enseignement n’est pas d’atteindre une hypothétique vérité, mais de « savoir comment être le plus efficace par ses actions et ses discours », autrement dit acquérir l’art de persuader, par la rhétorique, car « l’homme est la mesure de toutes choses », et celle de Platon, un aristocrate qui, après des expériences politiques malheureuses, ouvre à Athènes vers 387, dans le jardin de l’Académie, une sorte d’école supérieure et de centre de recherche, où il enseigne tout en composant de nombreux traités sous forme dialoguée. Le plus important d’entre eux, La République, dans lequel il décrit la société idéale, contient l’exposé d’un véritable système pédagogique.

Les dirigeants-philosophes de la cité idéale
Contrairement aux sophistes, Platon (427-347 av. J.C.) croit à l’existence de la vérité, réalité transcendante et absolue, qui se situe dans le monde divin des idées. Le but de l’éducation est de la découvrir. Elle est indissociable du beau et du bien, et l’enseignement intellectuel est donc inséparable de la morale et de l’esthétique. Il s’agit de former des hommes vertueux et au raisonnement juste, qui seront les dirigeants-philosophes de la cité idéale. C’est donc un système très élitiste, qui ne concerne que les meilleurs esprits, et son idéal n’a rien de démocratique : le régime qu’il envisage est une aristocratie dirigée par les « gardiens », formés par une longue ascèse éducative. Son utopie sociopolitique est à bien des égards déconcertante, car elle contient à la fois des idées très modernes et d’autres très réactionnaires, qui fourniront des arguments aux pédagogues de tous bords. Ainsi, ce sévère partisan d’une sélection des esprits « bien nés » n’exclut nullement les femmes : « Toutes les femmes à qui leur nature en aura donné la capacité », recevront le même enseignement que les hommes.

À l’Académie, il enseigne à la manière socratique, sous forme de dialogue, à un cercle d’étudiants disciples liés par l’amitié, voire par l’amour homosexuel, qui assure, dit-il, « une communauté beaucoup plus étroite », entre l’éraste (le maître) et l’éromène (l’élève) : les dialogues platoniciens sont très peu platoniques, ce qui est à resituer dans le cadre de la culture grecque classique. Mais dans la cité idéale, contrairement aux sophistes, qui prônent l’enseignement individuel de type préceptoral, Platon pense que l’éducation devra être prise en main par l’État, responsable de la formation des citoyens.

La recherche de la vérité
Le programme des études est pantagruélique avant la lettre, ce qui plaira beaucoup aux humanistes du 16e siècle, mais totalement irréaliste, et là encore mélangeant des idées d’une étonnante modernité à des conceptions rétrogrades. Tout commence vers 7 ans, avec l’apprentissage des rudiments. Le cerveau de l’enfant est à cet âge malléable, « il absorbe toutes les impressions que l’on souhaite y imprimer ». Il faut en profiter pour lui inculquer de bonnes habitudes et développer harmonieusement l’esprit et le corps, par la musique, la danse, le chant choral, la gymnastique, sous la direction de moniteurs rémunérés par l’État. Platon, ici très moderne, recommande la pratique de jeux éducatifs dans des sortes de jardins d’enfants, et l’utilisation de méthodes actives, plus lentes mais plus sûres, qu’il qualifie de « grand détour » ou de « vaste circuit ». À cet âge tendre, il faut absolument bannir les histoires mythologiques, fantastiques, et les fictions, ce que nous appellerions les « contes de fées », toutes ces fantaisies que « nous ont débitées Hésiode aussi bien qu’Homère et le reste des poètes, car ce sont eux sans doute, qui ayant mis en œuvre pour les hommes ces contes mensongers, les leur ont débités et continuent à leur débiter ». Ces fictions encombrent les jeunes cervelles d’histoires inutiles et immorales, de fables qui égarent l’esprit, flattent les passions, rabaissent les dieux et les grands hommes, détournent de ce qui doit être le grand but de l’éducation : la recherche de la vérité.

À partir de 10 ans, commencent les études littéraires et de mathématiques. Platon accorde une grande importance à ces dernières : en accoutumant l’élève à l’abstraction et à la logique, elles sont une excellente préparation à la spéculation philosophique et permettent de sélectionner les « meilleures natures », qui seules accéderont à la métaphysique. À partir de 18 ans, on insiste sur la formation physique et militaire, car le bon citoyen doit aussi être capable de défendre la cité. Puis viennent dix ans d’étude des sciences et des mathématiques transcendantes, cinq ans de dialectique, quinze ans de stage dans les affaires publiques. Bref, « il faut cinquante ans pour faire un homme », écrit Platon, et à peine a-t-on fini les études qu’il est temps de prendre sa retraite, ou, comme le dira Aragon, « le temps d’apprendre à vivre, il est déjà trop tard ». D’une certaine façon, le système de Platon pourrait être considéré comme l’ébauche de la formation permanente, idée séduisante pour nos pédagogues modernes, qui, en revanche, n’apprécieront guère l’accent mis sur l’élitisme et la sélection par les mathématiques.

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