Jusqu’à une date récente, le droit comparé ne consistait essentiellement qu’à la comparaison des systèmes occidentaux entre eux, même si le droit musulman faisait occasionnellement l’objet d’un intérêt mitigé. 

Aujourd’hui, un regain d’intérêt certain pour le droit musulman se fait jour. Les anthropologues du droit ont mieux rendu compte des similitudes et des antagonismes entre l’acception occidentale du droit – donc de la valeur « justice » - et celles qui prévalent ou ont prévalu dans le reste du monde : le droit romain, par exemple, de par son appellation même (jus) rend compte de la loi, tandis que le fiqh musulman rend compte de la connaissance (‘ilm, ma’rifa). Ce ne sont donc pas les mêmes motivations qui furent à la source même du droit partout.

Pourtant, de l’avis des plus grands spécialistes, l’anthropologie du droit est une invention arabe : les auteurs et les voyageurs arabes (Ibn Khaldoun, Ibn Batouta…etc.) dessinaient, dès le VIIIème siècle, une assez nette esquisse de cette discipline. Ils le faisaient d’ailleurs plus par nécessité – pour mieux étendre Dar al Islam, il fallait connaître les droits en vigueur dans les contrées à investir – que par vertu.

Cette démarche est quasiment identique à celle que les Européens épouseront pour étendre les empires coloniaux. L’anthropologie juridique doit, en effet, son essor en Europe avant tout aux aspirations hégémoniques des puissances coloniales. Celles-ci avaient besoin de connaître les règles coutumières des territoires qu’elles n’allaient guère tarder à occuper. Sir Summer-Maine (1822-1888), conseiller du Gouverneur général de l’Inde, professeur de droit à Cambridge, entreprit, dans la fascination ambiante pour les « races » dites indo-européennes, de chercher dans les droits indien, néerlandais et germanique une filiation commune ( ). A cette époque, l’Orient faisait l’objet d’un intérêt peu innocent.

Par ailleurs, l’école allemande fut la première à étudier le droit africain et J.Kohler en fut quasiment le pionnier ( ). Son compatriote H.E Post, adepte de l’évolutionnisme en vogue, entreprit de classer linéairement les systèmes juridiques connus de son temps.

Mais il aura fallu attendre Thurnwald (1869-1954) et Malinowski (1884-1942) pour voir naître la véritable anthropologie juridique moderne. On inaugura la méthode de travail sur le terrain pour recueillir les informations de première main.

Cependant, le Traité de Versailles, en dépouillant l’Allemagne de ses rares colonies, mit fin aux recherches qui y étaient entreprises. Plus tard, le nazisme acheva cette école allemande, dans le sillage de son hostilité pour la culture des « sous-hommes ».

Les Anglo-saxons prirent la relève et dominèrent le terrain de l’anthropologie en général et plus particulièrement son aspect juridique. Ainsi, en 1941, «Cheyenne Way » fut le premier ouvrage écrit conjointement par un anthropologue (A. Hoebel) et un juriste (K. Llwellyn).

La France ne rejoint le peloton qu’à partir des années cinquante, même si les travaux de Durkheim et C.Lévy-Strauss pouvaient faire incidemment référence aux « droits tribaux ». La discipline ne fut fondée qu’à l’arrivée de quelques historiens du droit comme H. Lévy Brühl, J. Poirier, R. Verdier, M. Alliot, E. Le Roy. Norbert Rouland, représente aujourd’hui l’école « militante » de l’anthropologie juridique. Ses travaux sur les Inuits et l’Empire romain attestent d’un « anti-uniformisme » juridique prononcé et de la pertinence de ses vues quant aux dégâts historiquement avérés que l’ethnocentrisme normatif a causés de par le monde.

Si nous insistons sur l’anthropologie du droit, c’est pour affirmer que la confrontation actuelle entre le monde musulman et l’Occident emprunte essentiellement les armes dogmatiques du droit : chari’a contre laïcité, fiqh contre droit positif, particularisme théo-juridique contre universalisme. Tout débat comparatif entre les deux aires passe donc obligatoirement par les champs éthique (droits de l’homme), civilisationnel (universalisme) et identitaire (intégrismes)".

Abdessamad Mouhieddine
Anthropologue, journaliste, écrivain, poète...




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