On est venu les chercher au fin fond de leur village pour les envoyer au fin fond de la mine. Du sud du Maroc au nord de la France, histoire d’une vie de labeur et de solitude.

Ses yeux sont rieurs, son visage ne se départit pas d'un sourire jovial. Les rudesses de son parcours, Brahim en parle comme on le ferait d'une promenade de plaisir, concluant que si hier, c'était dur, aujourd'hui, hamdoullillah, depuis qu'il est à la retraite, cela va mieux. Au détour d'une phrase, il reconnait que sa vie « mchat batal » mais que le jeu en valait la chandelle. Lui qui ne possédait pas même une « kacha » pour se couvrir, il a pu se construire une maison au pays et assurer un avenir à ses enfants. Alors, même si cette chambre qu'il occupe depuis trente ans au foyer de la Sonacotra n'est « pas plus grande qu'un tombeau », même si longtemps il s'est considéré comme un « mort vivant », il ne regrette pas ce jour où il s'est inscrit sur les listes de « Monsieur Mora ».


Brahim est originaire de la région de Ouarzazate. Il fait partie de ces hommes que l'on est venu chercher pour aller travailler dans les mines du Nord de la France (NPDC). C'était dans les années 60. Brahim avait alors « entre 25 et 30 ans ». Sans travail et pauvre comme Job. Un jour, Félix Mora, le sergent recruteur des Charbonnages de France a débarqué dans la région. Comme des centaines d'autres, Brahim a fait la queue des heures durant sous le soleil de plomb. Quand son tour est venu, Félix Mora lui a examiné les yeux, la bouche, les oreilles. Lui a tâté les muscles. Et l'a tamponné. Oui, tamponné. Tamponné la poitrine avec un cachet vert. Comme on l'aurait fait à un mouton ou une vache !

Ancien officier des Affaires Indigènes recruté en 1949 par les responsables des mines du NPDC, Félix Mora a fait ses armes dans le Maroc du protectorat. Alors bien sûr, il y a une manière de se comporter avec les « indigènes » qui ne se perd pas. Dans ce sud du Maroc, dernière région du pays à avoir été « pacifiée », la colonisation avait complètement désorganisée l'économie par la spoliation des terres et la restriction du parcours des éleveurs. Du coup, malgré l'indépendance recouvrée, les jeunes sans emploi et sans perspective d'avenir comme Brahim, il s'en comptait par dizaines de milliers. Pour eux, la seule manière d'assurer la survie de leurs familles passait par l'émigration. Voilà pourquoi un Félix Mora, devenu une légende dans l'imaginaire populaire, était attendu comme le messie. Et tant pis si ses méthodes n'étaient pas sans rappeler celle d'un marché aux esclaves. Félix Mora, qui revendique à lui seul l'embauche de 66 000 personnes pour les bassins houillers du NPDC et de Lorraine, déclare avoir « regardé dans les yeux au moins un million de candidats marocains ». Et, après les pères, avoir embauché les fils. Le recruteur arrivait donc dans un village, faisait sa sélection puis repartait. Après une attente qui pouvait durer plusieurs mois, voire un an, les candidats sélectionnés devaient se rendre à Casablanca où la France avait ouvert un bureau permanent de l'Office National de l'immigration. Là, ils étaient déshabillés et dotés d'un numéro pour passer une visite médicale poussée. A l'issue de cette nouvelle sélection, les recrutés partaient en France, soit en bateau soit en caravelle. Ils n'en étaient pas pour autant au bout de leur peine. Le pied à peine posé sur le sol français, il leur fallait se soumettre encore à des examens. Ce n'est qu'à l'issue de cette énième consultation médicale qu'ils étaient acheminés vers leur lieu de travail après un stage de quinze jours

La présence marocaine dans le NPDC remonte à la première guerre mondiale, quand des milliers de Marocains furent recrutés dans le cadre de « l'effort de guerre ». Elle fut réduite à une part congrue une fois la paix revenue, éclipsée par les immigrations belge, polonaise, italienne et algérienne. Mais en 1960, l'émigration marocaine est réactivée alors même que l'exploitation minière dans le NPDC amorce son déclin. Cet apparent paradoxe trouve son explication dans la politique mise en place par les Charbonnages de France en vue de la fermeture programmée des mines. Il fallait progressivement remplacer une main d'œuvre bénéficiant d'un statut par une autre qui n'en avait pas. Les hommes recrutés par Félix Mora l'étaient dans le cadre d'un contrat à durée déterminée (six à dix-huit mois). S'ils voulaient voir celui-ci se renouveler, ils avaient tout intérêt à obéir aux diverses injonctions, à ne pas tomber malade ni à se blesser ! A être dociles et à ne pas avoir d'exigences. Pour éviter toute « contamination » syndicaliste, ces hommes, étaient placés dans des baraquements à l'écart des autres mineurs. Isolés et ne parlant pas la langue, ils restaient entre eux, à l'écart de la société. De 1960 à 1965, leur nombre va quintupler, passant de 2092 à 11558 avant de décroître brutalement à partir de 1966. En 1987, les dernières mines ferment mettant fin à l'époque minière.

Quel a été maintenant le destin de ces hommes qui, tel Aït Mohamed ont quitté une terre brûlée par le soleil pour le froid et la grisaille d'un pays étranger ? Régulièrement, les anciens mineurs marocains se rappellent au bon souvenir des autorités françaises par des manifestations pour la reconnaissance des droits dont ils estiment avoir été spoliés. A la fermeture définitive des mines en 1987, ils ont arraché un plan social aux Charbonnages de France après deux mois d'une grève très dure. Mais sur la durée, celui-ci se serait avéré être une arnaque. Les reconversions opérées n'ont guère permis l'accès à une retraite suffisante (entre 400 et 600 euros). Par ailleurs, les mineurs marocains n'ont pas obtenu les avantages attachés au statut de mineur, qui prévoit certaines compensations en fonction de la pénibilité et des risques du métier. Vivant au seuil de la pauvreté, beaucoup de ces anciens mineurs se retrouvent souvent incapables de s'acquitter de leurs loyers. Donc, pesant au-dessus de leur tête, la menace constante de l'expulsion. En avril 2010, en raison justement de cela, un groupe a occupé une antenne de l'Agence Nationale pour la Garantie des Droits des Mineurs (ANGDM) à Noyelles-sous-Lens (Pas de Calais). Le mouvement a été suspendu après que promesse ait été faite d'un réexamen des situations au cas par cas.

Brahim lui, ne s'est pas éternisé à Douai, où il a été affecté à son arrivée en France. Après quelques années au fond de la mine, il quitte le nord de la France pour la région parisienne où il trouve du travail en usine. Brahim ne ramènera jamais sa famille en France. Sa vie entière, il l'écoule en célibataire, à loger d'abord en groupe dans les baraquements des Houillères puis dans les chambrettes exigües des foyers de la Sonacotra. C'est là que nous l'avons rencontré.







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