Il n’y a pas de formule plus explicite pour marquer la déférence à votre personne et l'admiration pour le travail que vous venez d’accomplir, Monsieur le chef du gouvernement, que cette vieille formule du XVIIe siècle : Chapeau bas, Monsieur.

Réussir à démêler la question, ô combien compliquée, de la formation du gouvernement en cinq jours, c’est assurément une performance rare, un exploit à méditer et, sans exagération, à enseigner dans les Instituts de Science politique de nos universités marocaines.

Machiavel (1469-1527), qui a marqué de son empreinte cette Science, conseillait, il faut dire dans un contexte de troubles, de menaces extérieures et de crise politique en Italie, la ruse et la violence comme modes de gouvernance aux hommes d’Etat de son époque. On peut voir, dans la posture machiavélique, du réalisme politique dans la mesure où l’auteur du Prince fait preuve de patriotisme en acceptant tout de ceux qui gouvernent pourvu que l’Italie (héritière de Rome) retrouve sa gloire et son unité. Mais on peut aussi y voir une forme de décadence de l’éthique et de la morale en politique.
C’est un fait. Nos élites louent souvent le florentin et se réfèrent, par mimétisme, à la philosophie politique (Le Léviathan) de Thomas Hobbs (1588-1679) ou à l’Esprit des Lois de Montesquieu (1689-1755). Mais, comble de la déformation professionnelle et intellectuelle, il leur arrive rarement de citer l’un des savants ou réformateurs modernes qui appartiennent à leur propre patrimoine culturel : Rachid Rida (1865-1935), Ali Abdel Râziq (1888-1966), al-Afghani (1838-1897), Mohamed Abdou (1849-1905), Mohamed Abed Al-Jabri (1935-2010), Ahmed Ben Khalid a-Naciri (1835- 1897) et Mahdi Elmandjra (1933-2014) et son sens aigu de la prospective.

Notre culture religieuse, n’en déplaise à ses détracteurs, prône la consultation, la concertation, le respect de la parole donnée, incite à l’abnégation et à la responsabilité lorsqu’il s’agit de gouverner et de gérer les affaires publiques.

Notre admiration pour votre exploit, Monsieur le chef du gouvernement, s’explique par le sérieux dont vous faites preuve depuis le 17 mars et la volonté qui est la vôtre de veiller à ce que les choses soient placées dans le bon ordre : l’intérêt général d’abord et avant toute chose.

Qu’aillent donc au diable l’égoïsme, le nombrilisme, le clientélisme partisan, le calcul politique subalterne, lorsqu’il s’agit de l’intérêt supérieur de la Nation marocaine.

Bien entendu. Votre chemin ne manque pas d’embuches et les oiseaux de mauvais augure y font des rondes quotidiennes. L’alliage que vous venez de faire n’est pas sans risque. En effet, mettre dans la même barque une chèvre, un chou et un loup, c’est problématique. Qui surveiller en priorité ? C’est plus qu’un casse-tête chinois, ce jeu d’astuces qui demande de la patience et de l’intelligence et qui consiste à reconstituer un puzzle à l'aide de pièces en désordre. Vous avez, Monsieur le chef le gouvernement, réussi à réunir toutes les pièces du puzzle politique en un temps record. Mais le tableau qui en est sorti est difficile à déchiffrer. Beaucoup de retouches restent à faire.

En réalité, votre marge de manœuvre, Si El-Othmani, est aussi réduite que la barque du pêcheur qui tente d’éviter que le loup ne mange sa chèvre et que sa chèvre ne mange son chou. En effet, qui peut aujourd’hui dire sérieusement que serait demain la nature de la cohabitation, le niveau d’entente et de complémentarité entre le PJD, le PPS, le RNI, le l’UC, le MP et l’USFP, dans une même barque, dans un même gouvernement !

Votre réussite factuelle témoigne d’un pragmatisme et d’une pédagogie de haut vol et votre approche reflète la volonté d’un homme consciencieux qui pèse le poids de l’honneur qui lui a été fait par le Souverain chérifien et des attentes du peuple marocain qui aspire à des temps meilleurs (travail, soins et éducation, justice économique et sociale, lutte effective contre la corruption et l’abus de l’autorité….).

Enfin, me diriez-vous, Monsieur le chef de gouvernement, et les cinq millions de marocains établis à l’étranger ? Que veulent-ils ? Qu’attendent-ils de la nouvelle gouvernance et de la législature qui commence ?

Honnêtement, le plus sûr, c’est de les consulter, les écouter sans perte de temps et surtout sans intermédiaire déclaré ou autoproclamé. Car personne, mais vraiment personne, n’a aujourd’hui la légitimité nécessaire pour parler en leur nom et place. Soyez aussi sûr que les notes qui ont pour objet les MRE, préparées à coup de milliers de dirhams par des officines opaques, ne conduisent que dans des impasses. Certes, la manœuvre n’est pas facile. Mais, il faudrait bien trouver une formule, un moyen, pour lever ce déni de droit qui les frappe en termes de droits civiques. Jusqu’à quand leurs droits constitutionnels vont- ils rester en suspens ?

En mettant, Monsieur le chef du gouvernement, la même énergie, la même volonté, la même pédagogie que celles qui vous ont permis de vaincre les obstacles qui se sont dressés sur votre chemin pour former votre gouvernement, il n’y pas de doute, vous allez réussir ce défi.

Dr. Mohammed MRAIZIKA
Docteur en Histoire (EHESS-Paris)
Diplômé de Philosophie Morale et Politique (Sorbonne IV)
Consultant en Ingénierie Culturelle. Conférencier. Auteur, CIIRI-Paris

Le 27 mars 2017










0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top