Fellag est né en 1950 en Kabylie. Enfant il est fasciné par Charlie Chaplin, commence le théâtre, devient acteur d'Etat. Il part d'Algérie pendant la décennie noire, menacé. Depuis plus de vingt-ans il raconte sur scène la France et l'Algérie et à travers le rire, soulage les mémoires.

Il est 23h et il faut se méfier des enfants silencieux. A un moment ils vont se mettre à parler. Mohand est un petit garçon discret devenu bavard plus tard. Dans ses montagnes en Kabylie, il prend la parole mais souvent on lui enlève, ca se dérobe, on change sa langue. A la maison on parle berbère, à l’école français, plus tard l’arabe classique.


Au début il paraît que ses ancêtres sont les gaulois. Il attend les français au village, il a 5 ans – mais ils sont noirs et musulmans, ce sont des tirailleurs sénégalais. Pas évident de s’y retrouver. Il se met à lire – sa mère se plaint du poids du sac à porter, Victor Hugo c’est lourd. Mohand Fellag grandit, fête l’Indépendance de l’Algérie, observe les noms dans la ville changer, on se donne rendez vous pas rue Michelet mais sur Didouche Mourad, nous sommes à El Djazaïr.

Fellag suivra l’école d’acteur, avec des cours sur Stanislavski et Meyerhold, ce sont les bénéfices des choix du gouvernement. Il commence à travailler et apprend à faire du théâtre d’allusions, à ruser, à contourner. Mais dans les années 90 les spectacles mettent sa vie en danger : il part en France.

Vingt ans plus tard, dans la salle où il joue en ce moment à Paris ces histoires entre la France et l’Algérie, un soir de printemps en 2017, on entend des hommes et des femmes rire et chuchoter « c’est exactement ça », et puis « c’est tellement ça ». Et le dire de plus en plus fort. C’est le moment où on ne peut pas s’empêcher d’acquiescer, Fellag est sur scène et quelque chose d’important se joue là.

Il fait entrevoir ce qu’on aurait pu réussir – il fait apercevoir le possible, les erreurs, les échecs et un espoir. Il nous fait rire, de ce dont une heure après dans la vie on ne rira plus du tout. C’est comme un rire de décompression qui ne dit pas son nom : on rit comme on rougit, d’une incompréhension préalable et même pas prononcée. On rit de cette situation qui a tardé parfois : ne s’être finalement pas rencontrés les uns les autres. On rit de tendresse, de désespoir aussi.

Fellag dit qu’il cherche à « soulager la mémoire ». Il fait du bien. Il répète : Vous avez raté votre colonisation, on a raté notre indépendance, on est quitte. Chacun dans le noir se surprend à avoir envie de dire oui, lui taper dans la main et repartir à zéro. Chacun se surprend à se sentir si proche des deux côtés de la Méditerranée. Plus tard on retourne à nos téléphones, nos alertes infos, nos nouvelles pas drôles, mais on a, seul et tous ensemble acquiescé le temps d’une soirée et on sait que : c’est ça, c’est exactement ça, c’est tellement ça.

Fellag, écrivain, conteur

0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top