Chaque année, dans les Bouches-du-Rhône, des milliers d'immigrés travaillent «comme des esclaves». En toute légalité.
«Ici, tout le monde savait plus ou moins que les Arabes, venus pour la saison des fruits et des légumes, étaient traités comme des bêtes», avoue le patron d'un café de Châteaurenard, gros village au sud d'Avignon. 
«Mais on n'avait pas le détail. Jusqu'au jour où ils se sont mis à manifester dans la rue.» Depuis deux ans, dans les Bouches-du-Rhône, les saisonniers agricoles, Marocains pour la plupart, sont entrés en rébellion. Ils dénoncent leurs conditions de vie, veulent obtenir un statut moins précaire et des cartes de véritables résidents. Leurs contrats de travail, délivrés par l'Office des migrations internationales (OMI), font de ces 4 500 ouvriers agricoles des immigrés sans statut et des saisonniers à l'année: deux tiers d'entre eux seraient salariés six à huit mois en France depuis dix ou quinze ans.

Archaïques, ces contrats de l'OMI ne sont plus guère utilisés massivement que dans les seules Bouches-du-Rhône. «Lorsque les saisonniers se sont mis à parler de leur situation, nous avons découvert, dans ce département, un véritable système parallèle de type mafieux où le lobby du syndicalisme agricole, soutenu par les institutions locales, s'acharnait à maintenir en place des contrats d'immigration d'un autre âge. Ceci pour profiter des services d'une main-d’œuvre corvéable à merci en toute légalité», explique Bernard Gleize, le responsable régional de la CGT agroalimentaire, le seul syndicat associé aux immigrés depuis le début de leur mouvement.

Taudis. Dans un hameau situé à un jet de pierre de Châteaurenard, une vaste exploitation entourée de serres où mûrissent tomates et courgettes. A côté du bâtiment principal, réservé à la famille du propriétaire, une dépendance agricole fait office de dortoir. Vingt hommes, tout juste arrivés du Maroc, font visiter leurs logements en cachette. La demi-douzaine de pièces qui leur servent de chambres sont de véritables taudis. Entre l'écurie et le poulailler. Murs décrépis, absence de salles d'eau et de sanitaires. Les fenêtres n'ont pas toujours de carreaux. Ils y vivront pourtant jusqu'à l'hiver. «C'est le logement habituel. Pas le pire, soupire Hassan. Parfois, on s'entasse aussi dans des caravanes immobilisées à l'année, ou dans de simples cabanes de planches ou de panneaux de plastique. Quelques patrons sont corrects et nous aménagent quelque chose de propre. Mais c'est toujours sur la propriété. Comme ça, on reste disponibles en permanence.»

Écœurement
«Saisonniers», les «OMI» des Bouches-du-Rhône n'en ont que le nom, puisque 80% d'entre eux travaillent six à huit mois par an en France depuis de nombreuses années. Mais c'est bien l'employeur qui propose à l'administration ceux qui, chaque année, seront autorisés à revenir. Échange d'un travail contre un droit à émigrer. Le rapport de force est très favorable aux «patrons» et conduit à de nombreuses dérives. 
«De 6 heures du matin au coucher du soleil, on ne compte plus les heures supplémentaires. On est payés au Smic pour 169 heures, mais, l'été, on fait souvent 250 ou 300 heures par mois, raconte Ali. Souvent, les heures sup' ne sont payées que 20 F de l'heure, quelquefois pas du tout.» A 50 ans, regard sombre, moustache et crâne ras, Ali ressasse son écœurement. «Vingt ans de sacrifice pour le patron. Les agriculteurs de la région n'auraient pas tenu le choc sans nous. Et on est toujours humiliés, insultés au quotidien: les bougnoules de service.» 
Certains témoignent d'une forme de racket: le salaire est versé par chèque, et l'employé doit rendre une partie en liquide à l'employeur. «Sinon, c'est: "Tu dégages l'an prochain.» Dociles et travailleurs, les Marocains sont pain bénit. «Nous en avons besoin. A cause de la spécificité de nos cultures provençales de fruits et de légumes», expliquent les responsables agricoles. «Il nous faut une main-d’œuvre abondante. Et les chômeurs français ne font pas l'affaire», déclare sans détour Rémi Roux, exploitant sur Châteaurenard, et responsable de la FDSEA locale. «Sous les serres, à 45 degrés, ils ne tiennent pas trois heures.» Après dix ans de politique nationale censée inciter au remplacement des saisonniers «OMI» par des chômeurs, l'échec est patent en Provence. «Chaque nouvelle tentative de remise aux normes se heurte aux pressions des agriculteurs», avoue un fonctionnaire de l'OMI.

Deux PV en dix ans. Ainsi, en 1995, le préfet de région avait garanti, à la FNSEA et au CDJA, le renouvellement quasi automatique des saisonniers OMI déjà employés en France. En 1998, à la suite de plusieurs manifestations de ces immigrés à Paris, Marseille, Arles et Châteaurenard, la préfecture des Bouches-du-Rhône a simplement demandé aux services administratifs d'être «vigilants» sur la question de leurs conditions de travail. Pourtant, le nombre de procès-verbaux dressés aux contrevenants reste toujours incroyablement faible: deux en dix ans d'après la CGT. 
«Nous n'avons pas les moyens de faire des contrôles systématiques, nous n'intervenons qu'à la demande d'un tiers», se dédouane un responsable départemental de l'inspection du travail. «De toute façon, les pouvoirs publics n'ont pas vraiment envie de mettre un coup de pied dans la fourmilière.» Les immigrés, eux, ne mouftent pas. De peur de ne plus être embauchés. Une crainte sur laquelle les patrons jouent à loisir. «Les OMI n'ont qu'à rentrer chez eux s'ils trouvent qu'on les traite mal», lance le président de la FDSEA des Bouches-du-Rhône, André Boulard.
Pari douteux. Les premiers saisonniers marocains de l'OMI sont arrivés en 1960. Trente ans plus tard, ils continuent à faire l'aller-retour, du nord du bled jusqu'aux villages de Provence, via Marseille. Pour le ministère de l'Emploi et de la Solidarité, «ces contrats disparaîtront d'eux-mêmes», faute de bras. 

Les nouveaux arrivants ne sont en effet plus acceptés depuis 1995. Mais peut-on tabler sur les seuls départs à la retraite? Le pari semble douteux ,puisqu'une génération de jeunes immigrés a déjà pris la relève bien avant 1995. Ils luttent aujourd'hui pour l'abolition des «contrats d'esclaves». Ils rêvent de papiers pour travailler en France sans être soumis à la tutelle des exploitants. Un projet qui n'est pas du goût des syndicats agricoles. L'obtention de cartes de séjour se traduirait inévitablement par la perte d'une main-d’œuvre irremplaçable.

David BORNSTEIN



0 commentaires:

Enregistrer un commentaire

 
Top