Extrémités historiques du champ migratoire marocain en Europe, Tiznit et Gennevilliers sont devenus deux pôles d’un réseau important de liaisons d’autocars entre le Maroc, la France et la Belgique. Catherine Gauthier a participé, en avril 1995, à un des trajets reliant ces deux villes pour une compagnie locale bon marché, fruit des investissements d’un Chleuh (1) rentré de l’étranger. Récit d’un voyage en autocar.

Le retour des migrants dans leur pays d’origine reste encore mal identifié tant en terme quantitatif que qualitatif, sans doute parce qu’encore trop souvent abordé de façon unilatérale, depuis un des pôles de l’itinéraire migratoire. Logiques d’observation sédentaires pour des groupes mobiles par définition, en tout cas plus proches d’une alternance, une oscillation hésitante ou affirmée entre ces deux pôles de leur migration. Pour échapper à cet artefact, j’ai cherché à comprendre le phénomène migratoire marocain de plus en plus complexe, par les temps et pratiques de circulation, dans ma recherche de doctorat sur les circulations des Marocains sur les routes reliant le Maroc à l’Europe par l’Espagne. J’en livrerai ici certains résultats concernant les « retraités ».

Les migrants rentrent en moyenne au Maroc une fois par an ou tous les deux ans lors des vacances estivales, massivement entre le 15 Juin et le 15 septembre. Les retraités, sans contrainte d’emploi ni de date de congés, diffèrent leurs voyages de plusieurs semaines ; ils échappent ainsi aux encombrements, tout en participant aux réunions de famille et festivités de cette période. Qui plus est, on remarque dans les tranches d’âge supérieures, une forte tendance à voyager toute l’année.

Si le migrant vit en famille en Europe, ses retours sont souvent réduits aux périodes de vacances. Pour ceux dont la résidence principale est au Maroc, avec ou sans famille en Europe, la mobilité est plus fréquente et répond à d’autres temporalités.

Extrémités historiques du champ migratoire marocain en Europe, Tiznit et Gennevilliers sont devenus deux pôles d’un réseau important de liaisons d’autocars entre le Maroc, la France et la Belgique. Au moins cinq des sociétés de Tiznit sont liées à une autre société, dans la région parisienne, captant ainsi une part du marché des retours de vacances aux compagnies nationales marocaines, puis ensuite du marché annuel. La part des préretraités et des retraités dans la clientèle des sociétés privées hors saison estivale est difficile à chiffrer ; des observateurs l’évaluent cependant à près de 80 % dans le Souss.
Un service spécialisé
L’autocar « communautaire » est un moyen de transport peu cher et pratique : proximité des lieux de chargement, peu de transbordements, départs fréquents. Le client peut négocier la fréquence des arrêts, ne transporte ses bagages que pour passer en douane, surveille leur acheminement et leur manipulation (en cas d’objets fragiles).

Leur qualité va du bas de gamme au « standing » du transport routier de voyageurs. Les sociétés « belges » (créées par des migrants installés en Belgique) ou « hollandaises » portent les signes extérieurs du haut de gamme : climatisation, toilettes (jamais en service !), stores, sièges confortables et suffisamment espacés. Leur place dans la hiérarchie dépend, en partie, des catégories sociales auxquelles elles s’adressent : un bon transporteur pouvant être, pour certains, le moins cher, d’autres vont privilégier la modernité, le confort, la sécurité, la compétence en conduite ou en accueil de son personnel, ou encore le « look ».

Ces exigences varient également en fonction des motivations du voyage : administration, tourisme, commerce. « Avec moi on sent pas la route, explique l’un d’eux, c’est pas seulement un groupe dans un car, c’est une famille qui voyage. Les gens ont besoin qu’on s’occupe d’eux : les personnes âgées ou les femmes qui sont seules surtout. Moi je mets de l’ambiance. Je mets de la musique, je fais des concours de chansons, des cassettes vidéo avec des dessins animés ou des groupes de musiciens... des choses adaptées à la clientèle que je transporte. »
L’habitude des grands voyages
Notre car ne se remplira qu’à l’agence de Casablanca avec les rares femmes de ce groupe de voyageurs. On s’installe en fonction de ses affinités si possible, pour partager ces soixante-douze heures de voyage.

La plupart des voyageurs viennent des régions rurales de l’Anti-Atlas et de la plaine du Souss, les quelques autres, montés plus au Nord, font figure d’intrus dans cette petite collectivité chelha. Dès les premiers kilomètres, on perçoit une expérience des grands trajets et des circulations migratoires qui caractérisent ce peuple chleuh.

Nombreux sont ceux qui portent le burnous en épaisse laine brune des chèvres de l’Anti-Atlas. Il isole autant des fortes chaleurs en l’absence de climatisation, que du froid des nuits et des courants d’air, à l’aide d’une large capuche qui fait aussi écran à la lumière et à cette promiscuité constante. Ils ne le quitteront que sur le bateau, sas d’entrée en Europe où les attitudes se réajustent voire s’exacerbent dans cet espace/temps suspendu entre deux réalités distinctes du migrant.

Le départ de Tiznit ayant eu lieu un peu après midi, les sacs à provisions sortent rapidement : les couteaux passent d’un siège à l’autre, quelques fruits aussi, personne ne manquera jamais de rien, chacun y veille discrètement du coin de l'oeil.

Si les repas pris dans le car ou dans les relais des bords de route), rythment le flux des kilomètres engloutis avec précipitation, les moments d’invocation et de prière contribuent également à égrainer les heures. La pierre d’ablution d’un musulman prévoyant et fervent, passe de mains en mains.

Un des chauffeurs invite les voyageurs aux invocations du matin aux prières du soir, ou à la récitation de l’invocation du voyageur après chaque arrêt important : « O mon seigneur, par Toi je m’élance et par Toi je me déplace et par toi je marche. O mon Seigneur, facilite-nous notre voyage-ci et raccourcis-nous en la distance. O mon Seigneur, tu es le Compagnon de voyage et le Substitut dans la famille. O mon Seigneur, je demande Ta protection contre les difficultés du voyage, contre le visage affligé et contre le retour malheureux en mes biens, ma famille et mes enfants ».

Des lèvres s’animent à l’approche d’un barrage de police ou d’une douane, mais en toute discrétion cette fois-ci, pour l’invocation préservant de la crainte d’une autre autorité que l’autorité divine : « Il n’y a de divinité qu’Allah, le Patient, le Généreux ; [...] il n’y a de divinité que Toi : est devenu puissant quiconque est Ton protégé [...] »").

Ce même chauffeur se charge de rassembler les papiers pour le passage de douane justement. Il les restitue ensuite, en interpellant leur propriétaire avec un ton respectueux pour les dames et les plus âgés, ou quelque plaisanterie pour les autres, il fait de même à l’approche des villes d’arrivée. Il montre ainsi, sa mémoire des noms, des visages et des destinations et sa reconnaissance aux fidèles clients des périodes de versements de retraites : la quasi totalité de la clientèle. Nous sommes à la veille du versement des pensions dans la région parisienne, la majorité d’entre eux effectue un simple aller-retour pour retirer ces devises.
Conserver le droit à la libre circulation
Ces passagers font partie des nombreux migrants retraités qui n’ont jamais déclaré leur retour définitif au Maroc.

Ceci leur permet de maintenir le versement des revenus en devises sur un compte européen (retraite, pension complémentaire, sécurité sociale et autres allocations), au même taux et à l’abri des frais, retards, déficiences bancaires, et de jouer des taux de change. Le faible niveau scolaire des immigrés âgés et les « arnaques » dont beaucoup ont été victimes au Maroc, expliquent en grande partie ce peu de confiance dans le système bancaire. Encore aujourd’hui, malgré le développement du réseau bancaire marocain en Europe, certains voyagent avec leurs économies et sont ainsi la cible des « pirates » des routes d’Espagne.

L’autre raison de ces allers-retours est la volonté de garder le statut de résident que l’étranger perd s’il quitte le territoire pendant plus de trois ans. Sur ce point, cependant, la « loi Chevènement » du 11 mai 1998 apporte des assouplissements notables (voir article p. 42).

Garder le statut de résident permet enfin de conserver une résidence où loger durant son retour et sur laquelle se rabattre en cas de réinstallation difficile au Maroc ; de bénéficier d’une prise en charge sociale et médicale sans équivalent au Maroc et surtout du droit alors indissociable de libre circulation entre Maroc et pays d’immigration : quasiment impossible sans titre de résidence depuis l’instauration des visas par tous les pays européens et surtout les Accords de Schengen.

Arrivés à Bordeaux, Tours et Gennevilliers, peu de familles attendent les passagers aux visages marqués par ces longues journées d’immobilité et ces nuits de mauvais sommeil. Les derniers burnous ont été troqués contre les vestes du dimanche, dans les toilettes du premier relais routier de France où l’on s’est aussi rasé de près, parfumé, débarrassé des traces du voyage.
Une famille par deux fois éclatée
Le choix d’un retour définitif est biaisé par un ensemble de contingences économiques, politiques et médicales mais aussi familiales et professionnelles. Que la migration ait fait l’objet d’un regroupement familial ou non, prend un sens différent au moment de ce choix : la famille en Europe interfère sérieusement contre le retour ; la famille au Maroc représente un mode de vie parfois inhabituel voire insupportable.

Quand on choisit de rentrer en laissant tout ou partie des enfants derrière soit, ces ancrages forts participent indéniablement à l’intensification sinon au maintien des circulations au sein de l’espace migratoire. Les migrants « isolés » choisissent couramment une situation intermédiaire : effectuer de fréquents va-et-vient. Ils voyagent tous les trois mois, ou alternent des séjours de trois, quatre ou six mois d’un côté ou de l’autre.

La nature de l’activité joue aussi : les commerçants ou restaurateurs, souvent associés, conservent longtemps leur activité et suivent au-delà de la retraite la gestion de l’affaire ; les retraites confortables peuvent permettre également de partager l’année entre les deux résidences. Les plus mobiles semblent être les anciens ouvriers qui récupèrent régulièrement leurs retraites en Europe. Dans tous les cas, les migrants âgés ont tendance à se déplacer davantage. Il s’agit souvent d’un partage de résidences, par mobilité permanente ou en tout cas régulière.

Des événements tels que la retraite, choisie comme date butoir lors de l’élaboration du projet migratoire, le mariage du dernier des enfants, son entrée dans la vie active sont autant d’événements décisifs pour la croissance de ces mobilités (ou le choix du retour).

La perception de revenus en Europe sous forme de devises, à laquelle s’ajoutent les tolérances douanières accordées aux émigrés, font du retraité un objet économique et un sujet circulant de portée sociale particulière, d’autres flux de richesses que les transferts monétaires transitant aussi par eux.

Il peut s’agir d’un transfert de monnaie de la main à la main pour un proche ou sa famille qui évite la lenteur et les frais d’un mandat ; de la circulation de simples nouvelles, d’informations concernant les possibilités d’investissements par exemple, ou encore de documents administratifs (extraits de naissances, certificats de scolarité...). Ou ce peut être l’accueil d’un ascendant ayant besoin de soins, d’une assistance plus durable ou voulant simplement faire un peu de tourisme.

Lorsque l’on rentre chez soi, impossible d’échapper au devoir d’honorer les proches par des cadeaux, d’après les critères de qualité et de prestige reconnus de part et d’autre : vaisselle, tissu, lingerie, électroménager ou matériel électronique pour les Marocains non migrants ; huile d’olive, vêtements et décorations traditionnels pour les Marocains exilés...

Au moment de retrouver les siens pour les congés annuels, le migrant préfère parfois ne pas rentrer plutôt que de le faire les mains vides. Cette pratique de l’offrande relève d’une véritable économie parallèle pour laquelle se développent une stratégie d’échange et un clientélisme particuliers, aux codes sociaux complexes et qui mériterait à elle seule un travail de recherche.

Le transfert de produits européens, ancien et quasi systématique, ne concerne pas seulement des cadeaux à bon prix. Il s’organise en véritable exportation de produits ciblés, destinés au négoce pour une demande bien spécifique et tend à supplanter le transfert d’épargne. La traversée de l’Espagne permet également d’avoir accès à des produits encore moins chers, depuis le développement du commerce « ethnique » dans ce pays sur les itinéraires de circulation.

Avec la prolongation et le vieillissement de l’émigration, la commercialisation de produits marocains s’instaure timidement. A Gennevilliers par exemple, un jeune épicier chleuh s’est spécialisé dans l’« herboristerie » régionale la plus traditionnelle.
La mobilité comme ressource
Ce type de transport effectué régulièrement, pour lequel les retraités ont davantage d’opportunités, de temps et d’expérience, peut assurer un véritable revenu. Ceux qui effectuent plusieurs voyages par an peuvent en tirer profit en prenant commandes de part et d’autre des itinéraires et en jouant des écarts de prix entre le marché marocain et le marché européen. Certains y ajoutent même un service de « co-voiturage ».

Cette poursuite du gain justifie, à leurs propres yeux et à ceux de leur entourage, leurs nombreuses allées et venues, voire la prolongation de leur émigration. La crise que traversent les pays d’accueil a produit nombre de migrants pour lesquels le projet migratoire n’a pu être véritablement atteint pour cause de cessation d’activité prématurée ou d’une pension de retraite trop faible.

Il leur est impossible de rentrer parmi ceux pour lesquels ils sont partis chercher ailleurs, au risque de se corrompre, l’espoir qui leur permet depuis des années de vivre dans leur absence. Aujourd’hui, ils profitent de ce changement de situation professionnelle ou familiale pour réorienter leur rapport à la migration et à la mobilité et ils deviennent « commerçants ambulants ». Les proches demeurés en migration peuvent apporter leur soutien financier, stocker de la marchandise, l’acheminer durant leurs propres voyages, gérer un réseau de clientèle informelle...

Ces nombreux déplacements sont incompatibles d’une part avec des revenus limités, d’autre part avec le dédouanement obligatoire pour tout véhicule entrant au Maroc plus de deux fois par an. Les va-et-vient marchands exigent un moyen de transport peu cher, permettant de nombreux bagages, en toute sécurité : l’autocar.

Les migrants « inactifs » rentrés définitivement ou non, sont pour une large part responsables de l’accroissement de la demande, sensible depuis ces dernières années, qui se manifeste à Casablanca et dans le sud du Maroc par la floraison rapide de sociétés privées, nouvelle concurrence de la Compagnie de Transports du Maroc (C.T.M.-L.N.) semi-publique et des grosses sociétés européennes (Eurolines...).
Un double ancrage
Le temps d’un séjour type se répartira entre les tâches suivantes :
  • Visiter les enfants chez qui on loge parfois, régler les affaires familiales (conflits, scolarité, emploi, problèmes financiers ou de logement, préparation de mariages, de naissances).
  • Mises à jour administratives : renouvellement des cartes de résident et autres papiers ou des assurances de rapatriement...
  • Entretenir le réseau de sociabilité intra- et extra communautaire, et les réactiver pour ses enfants le cas échéant.
  • Régler des affaires personnelles : propriété foncière, commerce ou autre investissement.
  • Faire pratiquer les soins divers, contrôle médical, appareillage.
  • Achats pour soi-même, la famille, les amis, clients et boutiques au Maroc.
Ces séjours ressemblent en bien des points à ceux qu’ils effectuaient au Maroc durant leurs congés payés : de véritables marathons laissant peu de place aux loisirs et au repos. On tentait de régler un maximum de choses, avant de repartir en Europe avec de nouveaux soucis familiaux, de nouveaux projets en tête, de nouveaux regrets. Les moments de circulation sont émaillés de ces discussions au détour desquelles on va livrer à son compagnon de voyage quelques uns de ces lourds bagages.

La migration paraît alors comme un chemin sans fin, fait de simples escales entre deux allers-retours, un nomadisme pour lequel il n’y a pas d’âge. Serait-il aussi difficile de rentrer chez soi que d’en partir ? Peut-être davantage.

Ni la retraite ni la vieillesse ne constituent une rupture avec l’un ou l’autre de ces pôles, pour la plupart des migrants marocains, mais bien une re-mobilisation de l’espace d’origine, par une réinstallation résidentielle, des investissements économiques et personnels (participation à la vie locale), mais toujours articulés aux lieux d’immigration grâce à cette mobilité. Des liens se tissent toujours entre ce qu’un jeune Marocain a appelé des « parents » entre lesquels on ne peut choisir, sauf pour y établir sa dernière demeure !

La mobilité répond au besoin d’entretenir un groupe et des lieux d’appartenance propres à cette situation différentielle qu’est la migration. C’est sans doute pourquoi ceux qui ont vécu isolés de leur famille toute une vie visitent régulièrement leur réseau relationnel. Les mobilités résidentielles des amis et de membres de la famille élargie les conduisent à travers divers points d’Europe.

Combien partagent encore durant ces visites la chambre du foyer, la chambre d’hôtel ou l’appartement familial de celui qu’on appelle volontiers « cousin » parce que du même douar ou quartier, ou simplement un compagnon de migration ?

La dualité identitaire a souvent marqué la vie migratoire entre mépris, pitié, admiration et envie. La notoriété et le respect acquis au Maroc ne correspondent pas aux ambitions actuelles. La place du migrant dans cet entre-deux ne se résout simplement ni avec l’âge, ni avec la cessation d’activité. Par le jeu des complémentarités entre un Nord riche et un Sud en développement toujours plus avide de biens de consommation et de devises, certains tirent profit de la frontière économique et culturelle pour les partager avec ceux qui n’ont pas cette même liberté de circulation.

Lorsque l’on essaie de saisir l’ensemble de l’espace migratoire, la question du devenir des migrants âgés ne se pose pas tellement en terme de retour mais plutôt de mobilité, pas de réinsertion mais d’inscription dans un espace migratoire élargi et dynamique et, au-delà, de mobilisations diverses du champ migratoire : véritable territoire circulatoire transnational.

Catherine Gauthier
Doctorante en sociologie, CIREJED-Université Toulouse-Le Mirail

(1) Nom donné aux berbères du sud du Maroc appartenant à l’aire linguistique du Tachelhit.
(2) GAUTHIER (C.) « Sociabilités et commercialisations des mobilités migratoires marocaines » in Revue européenne des migrations internationales, vo1.13, n° 3, pp. 183-210.
(3) Cf. Le rappel et l’invocation de Dieu, extraits tirés du Coran et de la Sounna par Cheikh Sadik Mohammed CHARAF Savant d’El-Azhar.


Cet article est extrait d’une communication faite dans le cadre du colloque d’Agadir : Femmes, retraités, les oubliés de la migration internationale , les 11-12-13 novembre 1997.




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