Dimanche dernier, 26 février 2017, l'émission "Arc En Ciel" animée par Abdellatif Essadki sur "Radio Pluriel" (Lyon), a été consacrée dans sa première partie au témoignage de deux dirigeants politiques marocains sur les transformations du Maroc d'après l'indépendance sur divers plans (économique, social, politique, institutionnel), ainsi que sur les causes et la nature du "blocage" existant maintenant. À l'animation de la discussion sur ces volets précis, a participé également Zaki Gourmane, référent de l'émission en France.

Le témoignage de Abdelhaq TAZI
Le premier témoin est Abdelhaq Tazi, ancien membre du comité exécutif du Parti de l'istiqlal. Outre des fonctions représentatives comme conseiller municipal, député (lorsque le Parlement était monocaméral) et même chef du groupe parlementaire istiqlalien pendant une période, puis membre de la Chambre des conseillers et président à un certain moment de son groupe parlementaire istiqlalien, l'invité d'"Arc En Ciel" a occupé de hauts postes, tels que Secrétaire d'Etat à la formation des cadres, puis Secrétaire d’État aux Affaires étrangères.

Après un vibrant hommage rendu à son ami et aîné, feu M'hammed Bousetta, ancien Secrétaire général du Parti de l'Istiqlal, considéré comme un personnage historique, qui a consacré sa vie au service du Maroc et de son peuple, fut d'après également ses mots, "un redoutable négociateur et un fin diplomate", Abdelhaq Tazi a fait état des multiples avancées du Maroc post indépendance au niveau économique et social, des infrastructures, ainsi qu'au plan institutionnel et politique, tout en estimant que beaucoup de progrès restent à faire.

Sa lecture de l'évolution de l'UMA, de l'OUA et dernièrement de l'UA en tant que patriote et l'un des anciens premiers responsables du ministère des Affaires étrangères, est très instructive.

S'agissant maintenant des partis politiques marocains, le jugement porté sur leur parcours actuel et leur comportement est pratiquement sans appel. Il leur est reproché des dérives et des dérapages, en déviant de leur fonction centrale, qui est celle de mobiliser les citoyens pour l'intérêt général. Nous vivons "de manière douloureuse " ces dérives a ajouté Abdelhaq Tazi, affirmant que " nous luttons pour leur dépassement, en faisant en sorte que les partis fassent le ménage devant leurs portes ". Suivez son regard...

Pour ce qui est de l'implication citoyenne des Marocains résidant à l'étranger et de la prise en compte de leurs droits multidimensionnels, en premier lieu leurs droits politiques par rapport au Maroc, l'invité istiqlalien a estimé que son parti a toujours milité - et continuera encore de le faire - notamment pour la mise en place d'un Conseil des MRE qui soit ÉLU, et que les citoyens marocains établis à l'étranger soient représentés dans les deux chambres du parlement marocain.

Précisons par ailleurs que les propos qui ont suivi l'intervention de l'ancien membre dirigeant istiqlalien, ne constituent pas, de notre point de vue, "une synthèse" de ce qu'il a déclaré, mais des commentaires personnels du référent d'"Arc En Ciel" en France.


L'Istiqlal et les citoyens marocains à l’étranger
Relevons ici que les déclarations de l'invité sur la prise en compte par le Parti de l'Istiqlal de la nécessaire implication citoyenne, institutionnelle et politique des "MRE", ne sont nullement un moyen de tirer la couverture vers son parti. En effet, le Parti de l'Istiqlal ne s'est pas contenté de déposer en avril 2014, une proposition de loi pour la députation des citoyens marocains à l'étranger, en prévision des élections législatives du 7 octobre 2016. Contrairement à l'USFP et au PJD, qui avaient également déposé chacun une proposition de loi, il a été le seul à continuer à défendre son initiative législative en séance plénière, lors du vote du projet de loi du gouvernement Benkirane relatif à la loi organique de la Chambre des Représentants, qui avait maintenu le vote par procuration des citoyens marocains de l'étranger, et exclu une nouvelle fois le vote direct dans les consulats marocains, dans le cadre de circonscriptions électorales législatives de l'étranger.

Par ailleurs, on sait que durant la dernière période, le Parti de l'Istiqlal n'a pas été le seul parti à déposer une proposition de loi pour activer l'opérationalisation de l'article 163 de la Constitution relatif au CCME. D'autres partis, tels le PAM, l'USFP et même les quatre partis en commun de la majorité sortante (PJD, RNI, MP, PPS), ont pris également des initiatives dans ce sens. Mais au niveau de l'approche, c'est la démarche istiqlalienne qui est, de notre point de vue, la plus consistante et en phase avec la méthodologie démocratique.

De plus, les parlementaires istiqlaliens ont été les précurseurs pour la demande de création d'un Conseil MRE, et qui plus est, ÉLU. En effet dès 1989, il y'a de cela plus d'un quart de siècle, le groupe parlementaire istiqlalien, qui avait comme chef de groupe Abdelhaq Tazi, avait déposé une proposition de loi dans ce sens, mais qui avait été combattue et déclarée inopportune par le gouvernement et la majorité de l'époque. Il s'agissait de créer un Conseil Supérieur de l'Emigration, qui regrouperait non seulement des personnes ELUS démocratiquement par la communauté marocaine à l'étranger, mais également les cinq députés MRE de l'époque en tant que membres de droit, auxquels il fallait ajouter des membres consultatifs désignés par le Premier ministre et provenant de divers ministères et organismes concernés.

L'Istiqlal a récidivé en juin 2004 à la Chambre des Représentants, par le dépôt d'une proposition de loi (publiée en arabe dans l'édition du 8 juin 2004 du journal "Al Alam"), tendant à L'ELECTION d'un Conseil Supérieur des Marocains Résidant à l'Etranger. Mais le gouvernement et la majorité parlementaire de l'époque, n'avaient pas permis son inscription à l'ordre du jour en commission. Par contre, il y'a lieu de se rappeler que quelques mois plus tard, il y eût le discours royal du 6 novembre 2005, annonçant notamment les décisions de faire élire les Marocains résidant à l'étranger à la Chambre des députés et de créer un Conseil supérieur de la communauté marocaine à l'étranger...

Par ailleurs, lors du débat relatif au projet de Constitution 2011, le Parti de l'Istiqlal avait insisté jusqu'à la dernière minute sur la nécessaire représentation des MRE à la Chambre des Conseillers, ce qui impliquait un premier collège MRE élu. Mais les Représentants du CCME au sein de la commission de révision de la Constitution et les membres de cette commission qui leur étaient acquis, ont combattu cette option pour qu'il ne puisse pas y avoir dans le futur, un CCME élu. En effet, l'article 63 de la Constitution adoptée le 1er juillet 2011 par référendum, ne prévoit pas de collège MRE pour la composition de la Chambre des conseillers !

Au passage et contrairement à ce qui a été dit au cours de l'émission en question, l'élection des députés MRE, ne peut se faire de manière indirecte, comme pour les membres de la Chambre des conseillers, sur la base de collèges d'électeurs déjà élus dans une première étape (par exemple un Conseil MRE élu). Elle ne peut se faire que sur la base du vote direct, soit de manière générale, dans le cadre de circonscriptions électorales législatives de l'étranger, comme c'était le cas lors de l'expérience 1984-1992 de représentation parlementaire des MRE, ou bien à travers les décisions du discours royal du 6 novembre 2005, soit de manière exceptionnelle, par le biais d'une liste "nationale" MRE, qui n'a jamais été acceptée par divers gouvernements, alors qu'elle existe pour les femmes et pour les jeunes...

Le témoignage de Nabila MOUNIB
"Arc En CIEL" a donné par la suite la parole à Nabila Mounib, secrétaire général du Parti Socialiste Unifié (PSU), pour s'exprimer sur l'attitude des nouvelles générations au Maroc face à la politique, l'évolution du Mouvement du 20 février et la question de la spoliation des biens immobiliers au Maroc, qui touche aussi bien les étrangers que les nationaux (de l'intérieur et l'extérieur).

Fidèle à elle-même, la dirigeante du PSU a estimé que s'il y'a eu des acquis au Maroc, notamment au niveau de la consécration de la culture des droits humains, on est resté par contre dans une situation de transition "éternelle". Par ailleurs, s'agissant du "blocage" dont on parle tant actuellement et que l'on voudrait limiter au retard énorme lié à l'incapacité de la formation d'une coalition gouvernementale, la réponse est aussi cinglante : " le blocage du gouvernement n'est que la partie émergente de l'iceberg. En fait, il n'y a pas juste un blocage pour constituer le gouvernement, mais un vrai blocage pour construire l’État de droit et la vraie démocratie" au Maroc. Dès lors, il s'agit de "sortir de la démocratie de façade".

Sur les éléments de réponse aux autres aspects de l'interpellation, écoutons plutôt directement l'intervention de l'invitée :


Au total, cette première partie de l'émission "Arc En Ciel" du 26 février 2017, a posé des questions de fond qui concernent les grands choix liés au devenir du Maroc et qui interpellent tous ses citoyens, qu'ils soient de l'intérieur du pays, ou bien vivant hors des frontières nationales. La question en particulier de l'effectivité de la citoyenneté intégrale par rapport au Maroc des citoyens marocains établis à l'étranger, continue à se poser avec insistance, les responsables du "blocage" et leurs pseudo-arguments étant par ailleurs connus, si l'on veut vraiment résoudre le problème...

Encore une fois et encore, et tout en reconnaissant le rôle nécessaire des formations politiques dans la vie nationale, la solution qui est toujours attendue par les citoyens marocains à l'étranger depuis le discours royal fondateur du 6 novembre 2005, en passant par la Constitution 2011, ne peut provenir que d'une très forte volonté politique de l’État, la très grande majorité des partis politiques ayant fui leurs responsabilités sur ce plan, comme en d'autres d'ailleurs...

Rabat, le 1er mars 2017

Abdelkrim Belguendouz
Universitaire à Rabat, chercheur en migration






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