Notre chroniqueur a mené pour l’École polytechnique de Lausanne une évaluation des villes du continent. L’Afrique du Nord arrive en tête, mais Dakar prépare sa remontée.

Alors que la Coupe d’Afrique des nations 2017 vient de se terminer, plaçant le Cameroun en tête des performances footballistiques des pays du continent, c’est aujourd’hui au tour des villes africaines d’être classées en fonction de la qualité de vie.

Où fait-il bon vivre en Afrique ? Le classement de l’École polytechnique de Lausanne (EPFL) et du magazine Afrique Méditerranée Business (AMB), une première, publié mardi 21 février, attribue sans beaucoup de surprise la victoire à Marrakech, juste devant Johannesburg et Alexandrie, suivies par Port-Louis, la capitale de l’île Maurice, Casablanca, Tunis, Le Caire, Rabat, Cape Town et Fès.

Ainsi, ce sont pas moins de quatre villes marocaines et sept villes d’Afrique du Nord que l’on retrouve dans les dix premières places du classement. Si l’on élargit aux vingt premières villes, l’Afrique du Sud est le quatrième pays le mieux noté en plaçant aussi Pretoria et Durban. Quant à l’ensemble du Maghreb, il s’arroge quasiment la moitié des places (9 sur 20).


Volontarisme
La plupart des classements habituels se concentrent sur le potentiel de développement pour les investisseurs étrangers ou le coût de la vie pour les expatriés. Pour la première fois, le classement rend compte de la qualité de vie dans chaque ville pour ses propres habitants, riches, pauvres, jeunes, vieux, migrants ou autochtones.

La note obtenue est la moyenne de sept thématiques : société, habitat, développement spatial, infrastructure, environnement et écologie, gouvernance et économie. Chaque thématique est composée d’une dizaine d’indicateurs simples, c’est-à-dire eux-mêmes le résultat de plusieurs critères. Ce travail de récolte des données a pris près d’un an. Il a été effectué, sous ma responsabilité, par des chercheurs de l’Ecole polytechnique de Lausanne et sera publié en intégralité dès le mois d’avril, puis remis à jour chaque année.

La lecture des résultats montre que ce sont les villes qui ont compris le rôle que l’urbain pouvait avoir à la fois comme puissant moteur économique et comme critère d’attraction qui sont les mieux classées. Marrakech, Johannesburg et Casablanca en sont les exemples les plus frappants : elles créent et attirent les investissements et ceux-ci se traduisent durablement dans l’habitat et les infrastructures, lesquels attireront de nouveaux habitants. Le succès des villes marocaines s’explique par la stabilité politique et économique du pays, mais aussi par le volontarisme du royaume dans au moins trois domaines :

Développer un tourisme diversifié (tourisme urbain, balnéaire, montagnard et dans le désert).

Investir dans le marketing urbain pour intégrer le réseau des villes globales – le nouveau logo We Casablanca a été critiqué par la presse mais témoigne de cet effort.

Créer des dizaines de milliers de logements, notamment avec le programme « ville sans bidonville » à partir de 1999, confié à l’Agence nationale de lutte contre l’habitat insalubre.

Investir dans les infrastructures, comme les transports en commun, mais aussi dans les réseaux urbains moins visibles, l’eau et l’électricité.

Accessibilité et production de données
A regarder de plus près, ce classement pose la question de l’accessibilité des villes africaines, que ce soit depuis les autres villes du continent ou à partir de l’Europe, de l’Asie et de l’Amérique. Un trajet Nouakchott-Kigali, deux villes qui ont des aéroports flambant neufs, coûtera au minimum 1700 euros, 30 heures de vol et 3 escales. Il y a là un champ de réflexion important pour l’avenir des villes africaines et une explication sur l’un des nombreux freins au développement économique.

Cette étude est aussi l’occasion de montrer qu’il n’y a pas de rapport entre la taille de la ville et sa place dans le classement. Le Caire, Kinshasa et Lagos ne trustent pas les premières places alors que Praia (12e) ou Port-Louis (4e) obtiennent de très bons résultats même si leur rôle de capitale est fondamental.

Enfin, il faut constater qu’il n’y a pas de corrélation entre le système politique d’un pays donné et le classement de ses villes. Cela interroge la pertinence des programmes de certaines agences de développement, qui conditionnent leur aide à la tenue de telle ou telle élection.

Au-delà de l’accessibilité ou de la taille des villes, ce type de classement international pousse à une réflexion sur les données urbaines. Les villes qui en produisent peu ou pas se pénalisent d’elles-mêmes. Ces données sont publiques, mais pas toujours faciles d’accès. Parmi les dizaines d’indicateurs que nous avons pris en considération, certains ne sont pas renseignés du tout. Dans le domaine de la santé, par exemple, nous avions besoin du nombre de lits d’hôpitaux pour 10 000 habitants, mais certaines villes n’en ont jamais fait le décompte. D’autres font des efforts, mais ne mettent pas leurs données à jour.

Jadis, l’homme riche était celui qui détenait l’information et la gardait jalousement. Mais, avec l’avènement d’Internet, de la science ouverte, des médias en libre accès, l’homme riche est celui qui partage. Il en va de même pour les villes, où les plus généreuses en données sont celles qui s’installent en haut des classements. Elles ont aujourd’hui un intérêt à collecter toutes sortes de statistiques pour que leur travail quotidien soit visible et valorisé.

C’est finalement cela que permet ce classement innovant des villes africaines sur le long terme : voir si les investissements et les politiques publiques ont un impact sur la qualité de vie de leurs habitants. Et c’est la raison pour laquelle nous allons suivre les progrès des villes africaines pendant de nombreuses années.
Jérôme Chenal dirige la Communauté d’études en aménagement du territoire (CEAT) de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne (EPFL). Il est notamment l’auteur du MOOC « Villes africaines : introduction à la planification urbaine » qui a été suivi par plus de 30 000 apprenants.
Source : lemonde.fr/




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