Hassan Bousseta : De plus en plus de Marocains se voient comme des musulmans, mais ceux qui se détachent de la religion sont nombreux aussi ; d’autres se situent comme des belges... les choix identitaires sont multiples

La fondation en 1964 de plusieurs ONG de coopération au développement coïncide avec la signature, le 17 février de cette année-là, de la Convention entre la Belgique et le Maroc relative à l’occupation de travailleurs marocains en Belgique, un accord qui marque symboliquement le début de l’immigration marocaine dans ce pays. Il s’agit d’une coïncidence, car si l’origine de la coopération est liée à la fin de la colonisation belge en Afrique, l’arrivée des travailleurs marocains et de leurs familles en Belgique est liée, elle, à des circonstances économiques internes à la Belgique. A la pénurie de main d’œuvre de l’après guerre.

Hassan Bousetta, chercheur au Centre d’études de l’ethnicité et des migrations de l’Université de Liège, est le président de l’Espace mémorial de l’immigration marocaine, EMIM, une association qui s’est constituée pour commémorer les quarante ans de l’accord belgo-marocain.

• Pourquoi la Belgique est-elle allée chercher des travailleurs au Maroc ?

• La Belgique aurait pu recruter des travailleurs dans ses anciennes colonies, à l’instar de la France, des Pays-Bas et de la Grande- Bretagne, mais le secteur patronal craignait que ce départ augmente le prix de la main d’oeuvre dans les colonies d’alors. Vu que le nombre de Belges qui acceptaient de travailler dans les mines ne suffisait pas, le gouvernement s’est orienté d’abord vers l’Espagne, la Grèce et l’Italie, mais comme cela ne suffisait toujours pas, il s’est tourné vers le Maroc et la Turquie. Au Maroc, la Belgique a réalisé une véritable campagne de publicité pour convaincre les gens à partir.

• Et l’accueil n’a pas suivi…

• La politique d’accueil a été très déficiente voire absente. Elle a dû être assurée par les églises, par les syndicats ou par les employeurs eux-mêmes, car l’accord ne prévoyait rien en matière de culture, d’apprentissage de la langue, de structures d’enseignements pour les enfants. Tout cela n’est venu que très tardivement. Pendant plusieurs décennies la politique d’accueil a été très déficitaire.

• Dans quel état d’esprit commémorez-vous cet accord ?

• Nous ne fêtons pas cette convention, nous la commémorons : elle était très mauvaise, il n’y a aucune raison donc pour la fêter. Cela dit, cet accord a eu des conséquences économiques, politiques et culturelles très importantes, car il va amener en Belgique des dizaines de milliers de Marocains. Le point de départ n’était pas très heureux, mais nous nous battons pour que la suite soit meilleure. Ce ne pas pour rien que le mot d’ordre de notre commémoration est « de l’immigration à la citoyenneté ».

• La situation est-elle meilleure aujourd’hui, à votre avis ?


• L’évolution est paradoxale. Les immigrés marocains ont montré beaucoup d’ouverture envers la société belge. Il y a pas mal d’entre eux qui ont réussi dans les domaines de la politique, de la culture, des arts, des sports ou de la recherche, mais beaucoup de jeunes sont confrontés en même temps à des problèmes d’emploi, de formation… de discrimination. Et puis, les Marocains sont aussi des musulmans, ce qui dans le contexte actuel a énormément de répercussions sur leurs vies : beaucoup d’entre eux ont adopté une attitude de repli.

• Vos activités ont-elles reçu le soutien des pouvoirs publics ? Cette commémoration servira-t-elle à faire avancer vos revendications ?

• Tous les partis démocratiques, plusieurs ministères ainsi que de nombreuses institutions ont soutenu notre projet, y compris sur le plan financier. De ce point de vue, nous sommes extrêmement contents. En ce qui concerne les revendications, ce n’est pas à l’EMIM d’en faire un catalogue, car elle n’est qu’une plate-forme sur laquelle tout le monde peut participer. L’EMIM tient le discours général sur la commémoration, mais chacun des partenaires qui y ont adhéré –plus de cinquante - peut décliner les quarante ans comme il l’entend. Je crois que nous avons réussi à sensibiliser les décideurs, mais il faut continuer. Je suis optimiste sur l’impact de cette initiative, mais il ne faut pas oublier que nous ne sommes qu’une simple association : à chacun maintenant de faire son travail là où il est.

• Comment se présente aujourd’hui votre communauté ? Comme des Marocains, comme des Belges, comme des Belgo-marocains ?

• Ce n’est pas pour contourner la question, mais je dirais que c’est à eux de choisir. Il faut laisser la liberté d’identification aux gens. De plus en plus de Marocains se voient comme des musulmans, mais ceux qui se détachent de la religion sont nombreux aussi ; d’autres se situent comme des Belges… les choix identitaires sont multiples. La construction de leur identité dépend des différents courants idéologiques et religieux existant dans notre communauté, mais aussi en fonction des générations et du genre… Le spectre des positions est large. Notre communauté est très diversifiée.

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