Le 15e jour du mois : L'année 2004 est celle de la commémoration du quarantième anniversaire de la signature de l'accord bilatéral de main-d'œuvre entre la Belgique et le Maroc. De quoi s'agit-il exactement ?

Hassan Bousetta : C'est un accord qui organisait, en partenariat avec le gouvernement du Maroc, l'émigration de travailleurs marocains en Belgique. Il a été signé, le 17 février 1964, dans le bureau de Paul-Henri Spaak, ministre des Affaires étrangères du moment. En 1930, il y avait déjà eu une première convention entre l'Etat belge et le Maroc, alors sous protectorat français, relative aux accidents de travail dont seraient victimes ceux qui étaient à l'époque désignés sous l'appellation générale de Maghrébins et qui, employés dans les mines de Wallonie, n'étaient pas plus de 6000 au total. La situation d'après-guerre est toute différente. Il y a la bataille du charbon. A la suite de la catastrophe de Marcinelle, l'Etat italien refusant d'envoyer ses enfants dans les charbonnages belges, Bruxelles se tourne successivement vers l'Espagne (1956) et la Grèce (1957), avant de signer – il y a maintenant 40 ans – une deuxième convention avec le royaume chérifien.

Le 15e : A partir de 1964, comment cela se passait-il concrètement pour les émigrants marocains partant vers l'Europe ?

H. B. : Ils arrivaient avec un contrat de travail. Mais cette nouvelle opportunité ne supprimait pas pour autant l'autre canal d'émigration, à savoir le simple visa de touriste. Si ceux qui étaient arrivés en Belgique grâce à ce permis de sortir du pays délivré par les autorités marocaines restaient, ils étaient tenus de régulariser leur situation : c'est l'employeur qui faisait les démarches pour que le travailleur immigré qu'il avait engagé puisse obtenir un permis de travail. Il ne faut cependant pas oublier que le Maroc ne manifestait que très peu de réticence à voir partir des hommes du Rif (au nord-est), par exemple, ou ceux du Sous (dans le sud), régions berbérophones traditionnellement rebelles et peu fertiles. Un Marocain qui partait, c'était «une bouche de moins à nourrir et un fusil en moins»(la formule est du maréchal Lyautey, résident général de la République française au Maroc, de 1912 à 1925). Et puis, celui qui était parti travailler ailleurs renvoyait de l'argent à la famille restée au pays, ce qui n'était pas non plus pour déplaire aux autorités en place. La contestation n'a-t-elle pas tendance à se faire plus silencieuse lorsque le niveau de vie s'élève ?

Le 15e : Ces réticences ne vous ont tout de même pas empêché de célébrer l'anniversaire de la signature de cet accord bilatéral…

H. B. : On le commémore, mais on ne le célèbre pas ! Car il n'est pas possible de perdre de vue les motivations profondes des deux parties contractantes de l'époque : le demandeur avait un urgent besoin de main-d'œuvre peu qualifiée pour ses charbonnages et son industrie lourde tandis que le fournisseur se débarrassait de certains de ses ressortissants les plus remuants. Par contre, on célèbre sans réticence aucune les 40 ans de présence marocaine en Belgique. En 1961, d'après l'Institut national de statistiques, 461 Marocains seulement y résidaient; en 1974, toujours selon la même source, ils étaient déjà 40 000, des hommes avant tout, les familles arrivant après. Chiffres qui montrent à suffisance que les flux spontanés ont été plus importants que les flux organisés par l'accord. Et comme cela s'est passé ailleurs, selon le mot du sociologue Max Fritsch, «on a voulu des bras et on a eu des hommes ». D'où, les multiples activités prévues cette année et coordonnées par l'Emim : elles débuteront le 16 février – date de la soirée inaugurale au palais des Beaux-Arts, à Bruxelles –, s'arrêteront avant les élections du 13 juin et se dérouleront non seulement dans la capitale mais aussi dans les grandes villes du pays. Toutes ces rencontres (théâtrales, musicales, scientifiques, etc.) répondront à une thématique d'une actualité brûlante : “De l'immigration à la citoyenneté”*. La politique de la reconnaissance sera, par conséquent, au centre des préoccupations ainsi que la recherche de l'égalité et de la fin des discriminations se fondant sur l'origine ethnique. C'est dire combien nous inscrivons notre démarche dans une optique sociale, nous préservant ainsi de nous laisser entraîner sur le terrain glissant de l'optique religieuse ou, pire, sur du “choc des civilisations”.

Hassan Bousetta est chercheur FNRS et membre du Centre d'études de l'ethnicité et des migrations (Cedem) de l'ULg. Il est aussi le porte-parole de l'asbl Espace mémorial de l'immigration marocaine (Emim).

Propos recueillis par Henri Deleersnijder

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