Il est de temps en temps important de rappeler à nos compatriotes et aux jeunes issus de l’immigration les raisons de leur histoire qui ont causées leur établissement en Belgique. 

Une petite rétrospective doit faire réfléchir beaucoup de monde, surtout ceux qui nous ont rejoint via le regroupement familial et qui n’ont pas vécu cette période. Il est vrai que la plus grande majorité des Marocains ou d’origine marocaine n’ont pas émigrés mais sont nés en Belgique.

Deux raisons tout à fait distinctes ont incitées le patronat et les pouvoirs publics belges à faire appel à une main-d’œuvre étrangère et surtout Marocaine dans les années soixante.
  • La première raison est d’ordre économique, pour pallier à une pénurie de main-d’œuvre locale et d’assurer la croissance économique.
  • La seconde raison est d’ordre démographique, pour pallier à une pénurie de natalité et de jeunes par la stabilisation de l’immigration.
Deux études ont été faites, en décembre 1961 dans la région du Centre Borinage, l’autre en mars 1962 dans la région de Charleroi Thuin. Les deux études concluent, qu’il y a un recul démographique notable en Wallonie et que seul une immigration familiale permettra de combler.

« A. Sauvy préconise ainsi une politique démographique qui ne serait plus uniquement subordonnée à une politique conjoncturelle de l’emploi. Mieux encore, repeupler la Wallonie doit devenir un objet prioritaire. La politique d’occuper la main-d’oeuvre étrangère est secondaire. L’emploi doit, en effet, être organisé en fonction de la croissance démographique et non le contraire. Les priorités sont pour ainsi dire renversées. »
Ces travailleurs ne sont plus uniquement considérés comme un apport temporaire pour pallier un manque de main-d’œuvre temporaire. En effet, cette carence pourrait bien présenter des caractères durables et structurels. Dans certaines régions, surtout en Wallonie, la natalité baisse, la durée de vie augmente tant et si bien que se diffuse un vieillissement généralisé de la population. Le poids de la population âgée, inactive, pèsera donc toujours plus lourdement sur la population jeune et active. Cette évolution ne serait toutefois guère inquiétante, s’il y avait un nombre important de jeunes inactifs, qui après un certain temps deviendraient actifs. Mais l’évolution de la natalité donne à ce sujet un peu d’espoir.

Entre temps, on remarque que la plupart des migrants sont originaires de familles nombreuses et ont bien souvent eux-mêmes une famille nombreuse à charge. Si ces migrants étaient incités à s’établir avec leurs familles dans la région où ils travaillent, la structure démographique défaillante pourrait à bref délai, être rétablie. »

Alors, sans tarder des mesures appropriées sont promulguées pour promouvoir et encourager l’immigration afin de la stabiliser. La première mesure est naturellement la possibilité de se faire rejoindre par sa famille, mais la plus importante mesure consiste à l’aide octroyée par l’Etat à intervenir dans les frais de voyage de l’épouse et des enfants du Maroc à la Belgique.

Par conséquent, depuis le début, l’immigration Marocaine était caractérisée par le regroupement familial. Donc, dès l’installation du travailleur Marocain en Belgique, il fait venir sa femme et ses enfants. Ainsi, on en a réussi d’obtenir d’une pierre deux coups. La double fonction du travailleur Marocain est remplie, d’une part pour servir comme manœuvre d’appoint, d’autre part pour sauver l’équilibre fragile de la démographie Belge surtout en Wallonie.

Sécurité de séjour

La garantie juridique d’une sécurité est une condition fondamentale et un droit inaliénable à tout projet visant la réalisation d’une intégration harmonieuse dans la société belge. Aucune politique d’intégration n’aura des répercussions effectivement positives si elle ne sera pas accompagnée de dispositions permettant aux migrants une sécurité de séjour satisfaisante. La sécurité de séjour suppose la reconnaissance par les autorités belges du caractère permanent et définitif des marocains et leurs familles. La politique des pouvoirs publics doit être développée concrètement sur base de cette réalité.

Présence temporaire ou définitive

En réalité, l’interrogation sur le phénomène temporaire ou définitif de l’immigration marocaine a été posée dès le début des années soixante. Seulement, pour des raisons évidentes on a maintenu et nourri chez les marocains cette illusion du retour possible au pays d’origine. Ce rêve utopique a été entretenu par les autorités des deux pays concernés et leur a permis de faire des économies énormes par le simple fait du maintien de cette illusion.

Par contre, jusqu’à présent le Maroc n’a jamais envisagé ni fait connaître un plan de réinsertion ou un projet de rapatriement des marocains résidents à l’étranger. D’ailleurs les autorités belges non plus n’ont jamais présenté un projet dans ce sens. Donc, les deux pays respectifs ont utilisés un double langage une double politique de l’immigration, d’un côté ils souhaitent la stabilisation de l’immigration marocaine en Belgique mais en même temps ils souhaitent le maintien de leur statut de précarité et de marginalisation afin de mieux les exploiter. Entretenir cette illusion n’est pas innocente en soi, elle cache sans doute quelque chose derrière, en tout cas elle a des retombées négatives sur notre communauté toute entière.
  • Si l’immigration marocaine est un phénomène temporaire et provisoire, ça a permis jusqu’à maintenant l’absence totale d’une politique de l’immigration.
  • La seule politique de l’immigration qui a durée des années consistait à la délivrance des titres de séjour, à compter les migrants et les encadrer par un appareil répressif.
  • Ceci a permis d’éterniser la conception que les marocains sont des travailleurs saisonniers et non des citoyens à part entière.
  • Ceci a permis de limiter la participation des marocains dans la société belge. Que ce soit dans la vie syndicale, politique, sociale, ou dans le niveau communal.
  • Cette illusion a empêché de prendre en considération seulement ce que le marocain apporte en tant que force de travail et non ce qu’il apporte en tant qu’être humain.
  • Cette illusion a aussi réussi à minimiser et à limiter sa vie associative sanctionnant ainsi l’épanouissement de son identité culturelle.
  • Cette politique néfaste a permis de faire des bénéfices sur la création d’une infrastructure d’accueil et d’insertion dans l’enseignement, le logement, les loisirs, la vie culturelle et associative.
Pour les autorités marocaines le maintien cette illusion peut rapporter gros et cela permet surtout de limiter les frais :
  • Premièrement et avant tout cette politique permet la rentrée régulière de devises fortes à travers les transferts d’économies et autres par le biais des différentes banques installées en Belgique.
  • Puisque la présence des marocains est temporaire, le seul et unique service proposé par les autorités marocaines sera principalement le renouvellement des passeports.
  • Cela permet aussi de maintenir un oeil permanent sur les marocains avec la création des amicales, instrument de propagande et souvent de contrôle et d’intimidation.
La Section Arabe de la CSC-ACV
Nous allons voir une autre facette de l’histoire de l’immigration arabe. Les années soixante ont été une période charnière dans notre histoire en Belgique. Les premiers Marocains installés étaient une sorte d’aventuriers en prenant énormément de risque à venir s’installer dans un pays lointain et surtout tout à fait inconnu.

L’immigration maghrébine a commencé depuis le début des années soixante. Beaucoup de mineurs de fonds algériens et marocains qui travaillaient dans les mines du Nord de la France ont traversé la frontière pour profiter des meilleures conditions offertes par les mines de charbon en Wallonie et en Flandre.

Comme il a été expliqué largement la semaine passée, il n’est pas inutile de répéter que, deux raisons tout à fait distinctes ont incitées le patronat et les pouvoirs publics belges à faire appel à une main-d’œuvre étrangère et surtout Marocaine dans les années soixante.
  • La première raison est d’ordre économique, pour pallier à une pénurie de main-d’œuvre locale et d’assurer la croissance économique.
  • La seconde raison est d’ordre démographique, pour pallier à une pénurie de natalité et de jeunes par la stabilisation de l’immigration.
Cette fois-ci on va voir un peu le côté économique. Dès 1946, juste après la seconde guerre mondiale, la Belgique a fait appel massivement à l’immigration. La CSC, syndicat d’obédience chrétienne, a immédiatement opté pour l’intégration des travailleurs migrants dans le mouvement ouvrier et ceci sur le même pied d’égalité que leurs collègues belges.

Le travailleur migrant éprouve à côté des problèmes traditionnels que rencontrent tous les ouvriers, des difficultés spécifiques à son statut, accueil, langue, permis de travail, permis de séjour, logement. C’est pourquoi, dès 1947, la CSC a jugé utile de créer un Service de Travailleurs Migrants au sein de la Confédération Chrétienne pour s’occuper des problèmes spécifiques des travailleurs étrangers.

Depuis sa création, et dans le souci d’intégration des migrants dans le syndicat, le STM a eu comme tâche d’organiser des perma­nences pour plusieurs nationalités, d’assurer l’information et la propagan­de dans les langues maternelles et s’engageait dans la formation de futurs militants.

Cette politique de participation a permis aux travailleurs migrants de se responsabiliser au niveau de l’entreprise ainsi qu’au niveau de la structure syndicale. Cette option a été poursuivie dans les années soixante lors de la venue des travailleurs maghrébins.

Par la diversification de l’immigration la CSC comptait à la fin des années soixante six sections nationales ([1]). A partir de 1970, les militants arabes s’intéressaient déjà au programme de la CSC, à l’élaboration de priorités et dans la réalisation du programme d’action de la CSC.

Au début de l’immigration maghrébine, les militants syndicaux arabes à leur tour, étaient engagés dans une double lutte, d’un côté ils militaient contre la discrimination, contre le racisme, pour une intégration harmonieuse dans la vie sociale et syndicale. D’un autre côté ils s’engageaient dans une lutte politique de conscientisation pour la démocratisation des régimes dans les pays du Maghreb.

En 1974, après la crise économique, l’immigration de travailleurs a été arrêtée sauf le regroupement familial. Alors, depuis l’annonce officielle de l’arrêt de l’immigration, les revendications liées aux demandes de permis de travail et de permis de séjour vont lentement céder l’espace à un nouveau type de revendication. La nouvelle dimension revendicative était plutôt d’ordre socio culturel et plus particulièrement l’identité culturelle et religieuse retenait notre attention.

Cette nouvelle option a marqué le début d’une nouvelle ère pour l’immigration maghrébine. Plusieurs associations et organisations de tout genre vont être créées. En même temps, un appareil de contrôle et de répression va s’efforcer d’arrêter net cet élan de prise de conscience des travailleurs marocains en Belgique. Une lutte sans merci et de longue haleine va se déclencher contre cet instrument répressif à multiples tentacules et exigera beaucoup d’énergie de la part de tous les démocrates pour la faire échouer.

Beaucoup plus tard et, malheureusement un peu trop tard, nous nous sommes rendu compte de la présence de jeunes maghrébins issus de l’immigration.

La Section Arabe a évoluée rapidement par l’expérience du terrain en participant activement à tous les événements touchant de près ou de loin aux travailleurs migrants.

Le travail de la section arabe diffère d’une fédération à l’autre d’une région à l’autre. Néanmoins, en Flandre le Comité Local Arabe était la caractéristique absolue de la Section Arabe et la base essentielle du travail syndical des travailleurs arabes.

La Section Arabe a contribué activement au travail de réflexion et à l’élaboration du Statut du Travailleur Migrant proclamé par la CSC en 1976. Après l’arrêt de l’immigration, finis les problèmes de renouvellement des permis de travail, il était temps de s’intéresser aux vrais problèmes que rencontrent les migrants sur le plan professionnel et sur le plan de la société d’accueil. Un départ historique a été marqué par l’aboutissement du premier cahier revendicatif conçu, étudié, élaboré par des militants migrants en réclamant une émancipation harmonieuse des migrants dans la société belge en revendiquant, la sécurité de séjour, les droits politiques et l’identité culturelle.

La Section Arabe a développé un grand nombre d’action spécifiques aux maghrébins. Mais ceci ne nous a jamais éloigné de notre objectif initial, au contraire, il nous a de plus en plus motivé pour continuer la lutte pour que les travailleurs arabes retrouvent leur place dans la CSC, afin qu’ils puissent eux-mêmes plaider et défendre leurs intérêts dans la structure professionnelle ainsi que dans la structure interprofessionnelle de la CSC. Nous n’avons jamais accepté de travailler uniquement d’une manière spécifique et autonome parallèlement au travail syndical belge.

Les conditions de travail, les sous-statut, les clandestins, le travail en noir, la concentration de travailleurs migrants, l’exploitation etc., ne sont pas spécifiques aux travailleurs arabes mais interpellent tout le mouvement ouvrier belge. En tant que syndicalistes, un autre problème très important a attiré notre attention dès 1970, la mauvaise représentation des travailleurs maghrébins dans les organes syndicaux au niveau de l’entreprise.

En conclusion je peux affirmer que la communauté arabe de Belgique peut être fière du résultat de son action et de son engagement syndical et politique. Nous avons conquis dès les années 70 le terrain syndical en participant activement aux élections sociales et en présentant des candidats d’origine arabe.

[1] Section Italienne, Section Grecque, Section Espagnole, Section Arabe, Section Turque, Section Europe de l’Est.

Sarie Abdeslam


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