Une bande casablancaise est accusée de s'être approprié des dizaines de biens immobiliers appartenant à des anciens du Maroc ou des MRE. Deux trafiquants de drogue, un notaire, des avocats, et un conservateur (!) sont impliqués dans des magouilles qui incluent de faux héritiers et des morts qui signent des contrats de vente.

Gilles Ranieri, Français né au Maroc, est chargé par son père, à la mort de son grand-père, de s’occuper d’un terrain de 1.200m2 leur appartenant, et situé à L’Oasis, à Casablanca. Après plusieurs années à se battre contre des locataires indélicats, la famille Ranieri obtient gain de cause devant la cour suprême en novembre 2010.

Une victoire toute relative. Car quelques mois plus tard, la famille Ranieri tombe littéralement de Charybde en Scylla: sous le coup d’un arrêt d’expulsion, les locataires rétorquent que le terrain n’est plus au nom des Ranieri, et qu’ils ont donc décidé de se «rapprocher du nouveau propriétaire».
«C’est comme cela que l’on a appris notre spoliation» raconte Gilles Ranieri à H24info. «Mustapha Him et Belkacem Laghdaiche se sont présentés devant un notaire (Larbi Mouktafi, ndlr) en mai 2011 -un an avant que le terrain passe en R+5-, avec deux témoins et un "héritier", le soi-disant petit-fils de mon grand-père, qui leur a vendu le terrain. Et ce alors que mon père, l’héritier légitime, est toujours en vie! Pire, le conservateur a rapidement validé cet acte et changé le nom du propriétaire: pourtant cela faisait des années que nous nous battions à la Conservation foncière pour mettre à jour le titre».
Des dizaines de victimes
La famille Ranieri porte alors plainte contre les deux "acheteurs", plainte qui traîne en longueur... «En 2012, nous apprenons que ces gens ont été arrêtés, mais le rapport avec nous reste flou. Début 2013, avec les premiers articles parus (voir la vidéo ci-dessous), nous avons compris qu’il y avait des affaires similaires», poursuit Gilles Ranieri.

Et en décembre 2013, quelle n’est pas la surprise de Gilles Ranieri qui découvre, grâce à un article du quotidien l’Economiste, que Him, Laghdaïche, mais aussi le notaire, un avocat et le conservateur sont impliqués dans des dizaines d’affaires semblables.

Les victimes sont souvent des anciens du Maroc, des MRE ou des étrangers (qui peuvent moins facilement faire valoir leurs droits ou surveiller leurs propriétés), mais aussi des Marocains qui résident encore au Maroc. Le cabinet d’une avocate française, maître Sonier, représente à lui tout seul une trentaine de dossiers de spoliation et d’usurpation, tandis que «l’association pour le droit et la justice au Maroc» regroupe plusieurs dizaines de victimes. Et pas seulement à Casablanca, mais aussi à Rabat, El Jadida, etc.
Quand les Ranieri réalisent «l’ampleur de l’affaire, la force et le côté «mafia» de ce réseau», ils décident de rejoindre le cabinet Sonier, qui travaille avec l'avocat marocain Messaoud Leghlimi.

Un modus operandi similaire
Le juriste Moussa Elkhal, qui vient régulièrement au Maroc pour assister les clients du cabinet d'avocat français, explique que les affaires impliquant le fameux duo, «une cinquantaine de dossiers au minimum», suivent en général le même scénario: une personne, qui se présente comme l’héritier, le représentant légal ou le propriétaire du terrain ou du bien, vend le terrain (à un prix bien inférieur au marché) à Him/Laghdaïche ou à l’un de leurs associés.

Le notaire et le conservateur -qui inscrit la vente et procède à la mise à jour du titre foncier- sont toujours les mêmes.
D’ailleurs, les mêmes noms reviennent encore et encore. Une dizaine de personnes qui sont tour à tour témoins, héritiers, acheteurs. L’un des témoins de la vente du terrain de la famille Ranieri se retrouve «l’héritière» dans une autre affaire…

Un acte de vente présenté par un oncle mort 20 ans auparavant
C’est ainsi que l’acte de vente de la maison que Fayçal Kimia habite depuis toujours à l’Oasis, a été présenté au notaire Larbi Mouktafi en 2011, par son oncle décédé en… 1991!
«Je suis né, j’ai grandi, et je vis encore dans cette maison, avec ma famille» s’exclame ce Casaoui de 41 ans, qui a appris son expropriation par hasard, grâce à son beau-frère banquier. Ce dernier a en effet vu passer un dossier d’hypothèque sur la maison de Fayçal Kimia, sauf que le dossier stipulait qu’elle était la propriété d’un médecin, un certain Zaïdi Boumediene. Fayçal se retrouve alors menacé d’expulsion de sa propre maison…
Des arrestations… et des questions en suspens.
Deux ans plus tard, l’affaire est toujours en cours d’instruction. «Ce qui est incroyable, c’est qu’un notaire, un avocat et –surtout- un conservateur sont poursuivis dans plusieurs affaires et qu’ils ne sont pas suspendus, qu’ils continuent au contraire leurs "activités"!», s’exclame Fayçal Kimia.

Et Moussa Elkhal de renchérir en s’étonnant que Him et Laghdaïche, contre qui de nombreuses plaintes pour spoliation et escroquerie ont été déposées n’ont été arrêtés qu’en octobre 2012. «Pourtant, ils «sévissent» au Maroc depuis 2002!» Pire, Him est sous le coup d’un mandat d’arrêt international depuis 2007: il a été reconnu coupable de trafic de drogue en France.

Pour les victimes de la "bande", il n’y a qu’une seule explication possible: Him et Laghdaïche «ont bénéficié de connivences» au Maroc. Moussa Elkhal nuance cependant et affirme sa foi en la justice marocaine: «même s’il y a des brebis galeuses, la majorité des policiers et des magistrats est très compétente et intègre».

Rêve de crabes et cauchemar judiciaire
Cependant, il aura fallu plusieurs articles dans les médias français, ainsi que de nombreuses interventions diplomatiques pour que Him, Laghdaïche et 4 autres prévenus soient enfin poursuivis dans l’affaire qui a le plus retenu l’attention de la presse, celle de la villa «Rêve de crabes».
Les ingrédients sont croustillants: 3.400m2 sur la corniche casablancaise, un propriétaire âgé, faible et presque aveugle qui avant de mourir a vendu sa villa, mais a aussi établi plusieurs testaments, déshéritant son neveu au profit –notamment- d’un certain… Mustapha Him!

Le procès dans cette affaire prend l’allure d’un test pour les nombreuses victimes qui attendent, certaines depuis plusieurs années, de voir triompher la justice. Ainsi, la famille Ranieri attend toujours, deux ans après avoir déposé plainte, que le procureur engage des poursuites.






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