Qui sont les Marocains vivant en Europe et comment se fait-il qu'ils soient ce qu'ils sont ? Cette question est d'autant plus difficile à saisir qu'elle est auréolée de fausses certitudes et de préjugés tenaces. 

Pour beaucoup, les MRE ne sont qu'une sorte de sous-groupe de l'homo Marocensis qui a quitté les rigueurs sahariennes de sa terre d'origine à la fin du XXème siècle pour coloniser la rive Nord de la Méditerranée.

On raille son pèlerinage annuel vers les stations balnéaires du Royaume, sa villa clinquante et son compte chèque à la Banque Chaabi. On pourrait s'amuser à filer sans fin les clichés associés aux MRE mais cela ne nous avancerait guère. Il suffit de gratter très légèrement sous la surface de nos certitudes pour être désarmé par la complexité de la tache. Cette complexité, je l'ai prise de front lors d'un entretien avec un ouvrier de Gennevilliers dans un PMU de la place Voltaire d'Asnières. Nous avons discuté des grossistes de la place Voltaire, de la politique en France, des grèves de Billancourt, de son passé d'opposant à Hassan II, du château d'eau qu'ils construisent au pays ou de l'argent qu'il continue de verser à la madrasa de son village.

Pour compléter le portrait de cette personne, j'ajouterai qu'il n'est que peu allé à l'école (il a quitté son foyer à 14 ans pour travailler dans l'épicerie d'un cousin); qu'il a été ouvrier pendant 30 ans et au chômage depuis cinq; qu'il dirige un association de développement qui a transformé la vie de son village d'origine mais qu'il doit attendre le mois prochain pour changer la branche de ses lunettes (ce mois-la, il avait le gaz à payer); qu'il est fils de famille de Moqadem et ouvrier cégétiste.

Au cours de nos discussions, j'ai eu en face de moi tour à tour un pur produit de la société traditionnelle chleuh, de la classe ouvrière française, des contusions postcoloniales méditerranéennes et de la construction de l’État Nation marocain... En réponse aux ballottements de l'Histoire, il s'est construit une philosophie de vie sous forme de patchwork plus ou moins cohérent. Crier à la destitution de la monarchie au nom du matérialisme démocratique le matin ne l'empêche pas de soutenir financièrement les institutions traditionnelles et religieuses de son village le soir.

Mohamed (c'est son nom) a beau être une curiosité historique, il n'en demeure pas moins membre relativement archétypique de milliers d'immigrés de sa génération. On pourrait égrainer une ribambelle d'autres portraits, que ce soit de critiques ou thuriféraires du palais royal, ouvriers ou commerçants, leaders communautaires ou de misanthropes obtus... à ceux-là faudrait-il, pour être complet, ajouter les étudiants et travailleurs qualifiés récemment arrivés, l'émergence d'une bourgeoisie commerçante et d'affaire, l'irruption des immigrés âgés et retraités et celle d'une classe de chômeurs et sans-papiers. En définitive, les observateurs des expatriés marocains restent en bute devant la fascinante diversité des profils et les contradictions qui travaillent non seulement les diverses catégories de cette population mais aussi l'identité personnelle de chaque individu.

La communauté marocaine n'existe pas :
Or c'est au moment ou l'idée même de communauté marocaine de l'étranger se vide de son sens que ce terme raisonne partout. Répété à l'envi par les politiques, repris tous azimuts par les acteurs associatifs et les médias, il occupe les débats publics sans que personne ne s'interroge sur ce qu'il y a véritablement de commun chez cette population composite.

Derrière ce terme de communauté, ce n’est rien d’autre qu’un assimilationisme « à la marocaine » qui s’exprime. Tout se passe comme si l'ensemble des acteurs cherchait ainsi à se prouver l'existence d'une réalité qui leur échappe de plus en plus. N'en déplaisent à certains, même la sujétion au roi apparaît comme un argument trop faible pour justifier de cette marocanité d'outre-mer. La communauté marocaine à l'étranger n’existe pas.

Et pourtant, les liens entre le Maroc et leurs expatriés n'ont jamais été aussi dynamiques. Par leurs transferts, les migrants s'affirment dans la société marocaine comme acteurs économiques, par leur revendication du droit de vote au Parlement de Rabat, ils prennent place comme acteurs politiques. Chaque mariage transfrontalier, chaque choix du retour, chaque rapatrié pour être enterré dans le cimetière familial, chaque parabole captant les chaines maghrébines sont autant de signe qu'ils restent résolument tournés vers une société qu'ils n'ont quitté que physiquement.

A cette réalité, il faut cependant mettre en regard l'autre côté du miroir. Il faut aussi parler des investissements dans la société d'accueil, des mariages mixtes, de la lutte pour le vote des étrangers aux élections locales, de l'usage du darija qui se perd dans les foyers, etc. C'est sur les deux rives de leur identité que, chaque jour, les MRE assoient leur présence. La communauté se désagrège mais se rematérialise dans la multiplicité de ses liens... Le terme qui convient pour la qualifier est de moins en moins celui de communauté, et de plus en plus celui de diaspora.

Les Marocains de l'étranger construisent une société multiple dispersée sur plusieurs continents. L'homo Marocensis de l'étranger disparaît, il cède la place à une variante marocaine de l'homo diasporensis. C'est à la lumière de ce processus qu'il faut comprendre l'importance des deux revendications politiques centrales qui mobilisent les acteurs de la société civile: le droit de vote et d'éligibilité au Parlement de Rabat et aux élections locales du pays d'accueil. Ces deux revendications peuvent sembler contradictoires, et peuvent s'interpréter comme le symptôme d'allégeances conflictuelles. Mais, prises ensemble, ces revendications apparaissent comme une marche vers la conquête d'une autonomie politique. Comme disait Abdelmalek Sayad, exister, c'est exister politiquement, c'est aussi vrai pour les diasporas.

Thomas Lacroix


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